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Un poète, le dialogue des fleurs et la vieillesse en ressemelant
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Un poète, le dialogue des fleurs et la vieillesse en ressemelant
Janvier 1983, le journaliste Emmanuel Juste redevient poète, le temps d?une rencontre avec un pépiniériste et avec un cordonnier nonagénaire.
On vante les hauts faits de ce pépiniériste, présenté comme un maître-greffier (à ne pas confondre avec son homonyme au sein de la basoche). Soopramanien Valaythen réside près du jardin botanique des Pamplemousses. Son père, overseer à l?Agriculture, travaille, des années durant, au Jardin et sa famille grandit dans les logements réservés au personnel. Coulent donc autant de sève que de sang dans les veines de Soopramanien Valaythen. Il est de la race de ceux qui créent des jardins. Il est abonné aux récompenses du Concours Fleurir Maurice, institution hautement recommandable mais tombée depuis dans l?oubli parce que l?île Maurice, pourtant à vocation touristique, ne se soucie guère d?embellissement ni de floraison.
Soopramanien Valaythen est mis à la retraite, en 1975, après 47 ans au service de l?Agriculture. Il commence alors sa propre collection de plantes. Il résume ainsi sa carrière : 1. ses débuts, en 1929, à Rs 16 par mois ; 2. sa promotion comme propagator, en 1946 ; 3. sa promotion comme pépiniériste, à Rs 40 par mois ; 4. sa nomination comme chef pépiniériste, en 1974. Il ne cesse de noter, dans un gros registre noir, ses observations, ses expériences, les plantes qu?il fait naître et celles qu?il ne peut empêcher de mourir, le calendrier de ses plantations, floraisons et récoltes, ses heures de travail (de 6h30 à 16h30 pendant longtemps). Il se marie à 20 ans et son épouse lui donne sept enfants.
Il ferme son livre noir et ouvre son jardin à Emmanuel Juste. Le poète s?attendrit car les plantes et les fleurs lui font une haie d?honneur et s?inclinent devant la poésie. Il s?extasie devant des bancs de poissons-fleurs rouges et jaunes, quand ils ne jouent pas aux lanternes vénitiennes ou japonaises, aux pinces de crabe ou de langouste. «L?allée s?ensoleille», note le poète. «Bonjour Muscadier», salue-t-il, au passage. Un songe, élégant comme tous les rêves, lui rend son salut. Les mangues s?interpellent : Aristide comment va Eugènie ? Elle est à Maison Rouge ! Le bougainvillée se métamorphose en grappes d?oiseaux de toutes les couleurs. Il convient de nourrir son cocotier. Le Ceylan ou le Zanzibar pour les patients, le Pemba et le Malayan Dwarf pour ceux qui ne le sont pas. Le citrus est allergique au fumier. La visite s?achève.
Soopramanien Valaythen se permet une dernière confidence : Mes plantes sont mes enfants. La terre nourricière est ma mère. Mon jardin est une fête. Chaque plante est un acte de foi.
Le poète poursuit son voyage à Bel-Air/Rivière-Sèche. Emmanuel Juste a rendez-vous avec Maxime Lagaillarde, cordonnier nonagénaire, 94 ans au compteur, mais toujours actif. Il sort tout droit d?un conte d?Andersen, note notre poète en vadrouille. Il occupe le même atelier et le même véloir (table de travail) depuis 67 ans. Il commence par le louer à Rs 5 par mois, en 1915. En 1983, le loyer mensuel passe à Rs 75. Avec le temps, chante Léo Ferré, tout augmente.
Il fait son apprentissage dans une cordonnerie d?Olivia. Le patron est, forcément, un Monsieur Descelles, chez qui la Providence divine tient son quartier régional. A l?époque, les cordonneries travaillent pour les sucreries. Son premier salaire, après un semestre d?apprentissage gratis pro Deo :
Re 1,50 par mois. En 1915, un ressemelage vaut Rs 8. Une bonne paire de soulier peut aller jusqu?à vingt roupies. Le double pour des souliers Liénards importés. On le presse de quitter la cordonnerie pour la poste. Il tourne zoreille. Avant la guerre, la cordonnerie rapporte bien : une quarantaine de roupies par semaine. Ce que gagne par mois un préposé de la Poste. Une chaussure est alors cousue main. Qu?elle soit du dehors ou local. Sa première est en cuir et non pas en carton pour devenir pâte à papier à la première averse, comme à présent.
Maxime Lagaillarde se voyait bien mourir célibat. Une orpheline en décide autrement. Il a alors 38 ans. Les montagnes Bambous et des Signaux se rencontrent, se font signe, s?aiment, se marient. Le mariage a lieu à l?Immaculée Conception. Mais le célébrant est le R.P. Maxime de Boucherville, curé du Saint-Esprit, d?illustre mémoire. Les deux Maxime (Lagaillarde et Boucherville) se connaissent et s?apprécient. Le cordonnier chante en grégorien aux messes et enterrements. Ils naissent aussi la même année : 1889, tout comme Mgr Joseph Mamet.
Pour fréquenter la future Mme Lagaillarde, alors habitante de Cassis, son promis prend le train. Se rendre à Mahébourg est une tout autre aventure. Il y a un vapeur qui assure la liaison GRSE/Mahébourg. Les marcheurs et autres randonneurs se mettent en route à Olivia. Ils traversent la montagne Camisard, atterrissent à Ferney, avant de reprendre la route, toujours à pied. Après les célèbres régates mahébourgeoises, on reprend la route mais en sens inverse. Quand pourrons-nous reprendre la vie en sens inverse ?
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