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Un hold-up de Rs 50 m

13 février 2005, 00:00

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«Assassiné dans une banque... ». Abasourdi, le père de Gérald Lagesse, Alphonse, ne cesse de se répéter cette phrase à la veillée mortuaire de celui-ci, vendredi. Il arpente inlassablement son appartement, ne pouvant accepter ce malheur.

Le matin, Gérald est parti au travail au siège de la Mauritius Commercial Bank (MCB) et il lui revient dans un cercueil, mort. Son visage tuméfié et ses dents brisées attestent qu?il a souffert avant de rendre son dernier souffle.

L?inimaginable s?est produit à l?endroit censé être le mieux protégé du pays et de la vénérable institution : la chambre forte. Gérald y a été découvert bâillonné et ligoté. Il était étendu sous une dizaine de sacs de pièces d?argent. Il était environ 9 h 30.

Alertés, les urgentistes du Samu n?ont pu que confirmer le décès du Customer Service Supervisor. Dire qu?il remplaçait une collègue en vacances à ce poste.

La brigade criminelle de Port-Louis Sud et la Major Crime Investigation Team sont alors mises en présence d?un assassinat pour le moins singulier. Le crime s?est déroulé en l?espace d?une dizaine de minutes. Gérald n?a pas eu affaire à des d?amateurs.

Il n?y a qu?une poignée de personnes au siège de la MCB autorisées à pénétrer dans ce lieu sensible. L?accès est filtré et l?on ne peut y entrer que grâce à des cartes magnétiques.

C?est la chambre forte principale de la banque. Des sommes astronomiques y sont entreposées avant d?être acheminées vers d?autres branches et des ATM.

Or, Gérald Lagesse a été attaqué sans que personne ne s?en aperçoive, semble-t-il. Et les malfrats sont repartis avec des paquets de liasses non numérotées, valant au minimum plus de Rs 51 millions...

A l?intérieur du caveau, la chaise de la victime est renversée. Du sang tache la table. Gérald Lagesse a dû être assommé pendant qu?il remplissait un formulaire. Un sac de pièces pesant 5 kilos semble avoir été utilisé à cet effet car il comporte des traces de sang.

Ils étaient au moins deux pour parvenir à maîtriser Gérald. Il est massif ; ça n?a guère été facile. Des traces de lutte sont visibles et ses lunettes sont par terre. Un des verres s?est détaché de la monture.

Ils ont essayé de lui attacher les jambes avec un bracelet en plastique (tie-strap). Ils s?étaient munis de plusieurs. Mais ça n?a pas marché. Ils ont jeté tout le lot au sol pour recourir au scotch, la bande adhésive à usage industrielle.

Le même procédé a été utilisé pour lui bloquer les mains et maintenir la chemise à carreaux bleus qui a servi à le bâillonner. Mais auparavant, ils ont roulé en boule les documents sur la table avant de les lui fourrer dans la bouche, trombones compris. Gérald décèdera asphyxié dans les minutes qui ont suivi, conclueront les médecins légistes Sudesh Kumar Gungadin, Prem Chummun et Salim Saib, supervisés par le Dr Amah Charrya Gujjalu. Pour eux, la mort remonte à 9h30, il a eu le nez cassé et la paupière ouverte.

D?autres documents froissés et tachés de sang sont récupérés dans une poubelle. Ils ont servi aux assassins à s?essuyer les mains. Après leur forfait, ils se sont lavés. En témoignent une bouteille trouvée dans un coin et des flaques d?eau au sol.

L?empreinte ensanglantée d?une semelle est prélevée par les officiers du service médico-légal. Un poignard neuf couvert de sang mais non utilisé dans ce crime est retrouvé sur une étagère.

Tout semble donc avoir été planifié bien à l?avance. Une barre de fer utilisée dans ce département a été « trafiquée » pour pouvoir bloquer la porte de la salle de contrôle dans le couloir attenant à la chambre de coffre.

En calant cette porte, ils s?assuraient qu?ils ne pourraient être surpris par les membres du personnel travaillant au «caveau » . Ils ont dû être aidés par un ou plusieurs complices de l?intérieur.

C?est la thèse la plus plausible privilégiée par la police à hier. Les malfaiteurs n?ont pu sortir avec l?argent pesant au moins 40 kilos (la somme exacte reste à être déterminé par la MCB qui fera l?inventaire après le week-end) qu?en utilisant le couloir menant au sous-sol où se trouve le parking.

« Il y a un accès et deux sorties. L?une mène à l?intérieur de la banque, derrière le guichet n° 17 et l?autre donne sur le parking. Mais on ne peut fermer la porte débouchant au parking, de l?extérieur », confie un enquêteur.

Donc, si les assassins avaient utilisé la première issue, ils auraient été repérés par le service de sécurité et le personnel au niveau zéro. Ils ont sans aucun doute utilisé la deuxième sortie « mais le couloir et la sortie vers le parking ne sont balayés par aucune caméra », déplore un haut gradé ux Casernes centrales.

Un 4 x 2 Chevrolet Luv ayant quitté le parking dans les minutes suivant le crime, la brigade criminelle se lancera à ses trousses. Du moins fera-t-elle semblant pour confondre les criminels. C?est plutôt une voiture de maître que la police a en tête.

Aucune hypothèse n?est épargnée. Asraf Boodhoo, le planton ayant été le dernier à avoir vu Gérald Lagesse vivant et le premier à l?avoir découvert mort, est amené comme suspect.

Pooveeden Sooprayen, 27 ans, un de ses collègues affectés à la chambre forte, est aussi interrogé. De même qu?un troisième planton qui s?était absenté le jour du crime.

« Pourquoi la police n?a arrêté que les plantons ? Et même un troisième qui n?est pas venu au travail ce jour-là. Il y a aussi la responsable du caveau, son directeur et son assistant qui étaient en congé. Pourquoi ne sont-ils pas arrêtés eux aussi ? » s?insurge l?avocat Rama Valayden dont les services ont été retenus par Pooveeden Sooprayen.

Les trois hommes nient toute implication dans ce casse sanglant et expliquent en détail comment leur matinée a débuté à la banque. Vers 9 h 15, ils sont plusieurs à avoir pénétré dans la chambre forte pour une livraison.

Les cadres et les plantons se sont ensuite rendus à la salle de contrôle. Mais à un moment donné, ils n?arrivaient pas à ouvrir la porte. « Nunn pense enn kikenn inn fer badinaz », a déclaré l?un d?eux.

Une dizaine de minutes s?est écoulée avant qu?ils ne se rendent compte que quelque chose ne tournait pas rond. Ils ont défoncé la porte et c?est Boodhoo, par la suite, qui a fait la découverte macabre.

Boodhoo est ainsi resté en cellule car il était l?un des plantons autorisés ce jour-là à pénétrer dans la chambre forte. Lorsque la porte de la salle de contrôle a pu être enfoncé, deux cadres venus pour prendre une livraison d?argent n?ont pas trouvé Gérald Lagesse.

C?est à ce moment-là qu?ils sont partis aux renseignements. Boodhoo a alors ouvert le « caveau » et découvert le cadavre de son supérieur, qui n?avait que Rs 125 en poche?

En tout, ils sont huit cadres et plantons affectés à la chambre forte à avoir été entendus, de même que deux employés d?Ireland Blyth Limited (IBL) venus faire la maintenance sur l?appareil utilisé pour compter les liasses à coté du lieu du crime.

« C?est quelqu?un au courant des allers et venus dans ce département qui a vendu la mèche aux malfaiteurs il n?y a pas à sortir de là. Maintenant il nous reste à le confondre », explique un des responsables de l?enquête.

Ses collègues et lui-même avancent qu?un « développement majeur » est prévu tôt ce matin. Des arrestations sont prévues. Elles auraient un lien avec un appel anonyme reçu par la police vendredi à l?effet que la succursale de la MCB de Curepipe sera victime d?un hold-up.

L?auteur de l?appel aurait été retrouvé et il aurait donné certaines indications à la police sur deux habitants des Plaines Wilhems susceptibles de les éclairer dans cette affaire.

Même si ces interpellations ne donnent rien, la police dispose d?une autre piste de taille. Deux empreintes digitales partielles ont été trouvées sur les bandes adhésives utilisées pour ligoter Gérald Lagesse.

«Ils ont dû abuser des productions hollywoodiennes. C?est digne du scénario d?Ocean?s Eleven », commente un enquêteur. Mais le film ne s?était pas terminé aussi mal...

«Aucune caméra ne couvre le couloir menant aux coffres ni la sortie donnant sur le parking»

Il était discret, évitait la foule et menait une vie tranquille auprès de sa femme et sa fille</I>

<B>Ses cendres à la mer</B>

Le dos voûté, Alphonse Lagesse s?approche lentement de Bénédicte, sa petite-fille et la serre contre son c?ur. Le vieillard tente de la réconforter mais finit par fondre en larmes. Ils resteront ainsi, dans cette étreinte désespérée, sur le parvis de l?église Ste-Thérèse.

Les obsèques de leur proche bien-aimé s?y sont tenues, tôt hier matin. C?est sous une trombe d?eau de pluie qu?arrive la dépouille mortelle de Gérald Lagesse, ex-employé à la Mauritius Commercial Bank. Frédérique Lagesse, l?épouse du défunt ne peut retenir son émotion en revoyant le cercueil recouvert d?une composition florale orangée. Il y a déjà une petite foule occupant la volée de marches qui mène à l?intérieur de l?édifice. Soutenue par des parents et des proches, la veuve entre dans l?église, suivie par ses beaux-parents, Annie et Alphonse Lagesse.

L?église Ste-Thérèse est presque comble. La famille, les amis, les collègues? D?après les nombreux témoignages, Gérald Lagesse suscitait naturellement la sympathie et la cultivait ensuite avec soin. « Il ne nous privait jamais de son aide. Il avait toujours des conseils à prodiguer en ce qui concerne la pêche et le bricolage », souligne un de ceux qui l?ont longuement côtoyé à la MCB.

Ceux-là, venant de tous les départements confondus, remplissent peu à peu les bancs. Même s?il le connaissait « comme ça », Ram Susty affecté au transport de la MCB, a tenu à lui rendre un dernier hommage. « Pour moi, il était la gentillesse et la simplicité incarnées. » Un autre se souvient de sa propension à aider les nouveaux venus. « Comme le ferait un père? »

C?est pourquoi le sort que lui ont réservé ses agresseurs pousse à tant d?indignation. Le prêtre, quelque peu ébranlé, a exprimé le sentiment d?injustice partagé par l?assistance. « Ce matin (NdlR : hier), le pays tout entier est en deuil. La mort de Gérald est une injustice, il a quitté ce monde d?une façon si brutale? On n?arrive pas à comprendre comment la violence peut atteindre des sommets pareils? »

<B>Un visage tuméfié</B>

Patrick Ferrat, un ami de la victime, laisse échapper son indignation. « C?est extrêmement regrettable ce que ce pays est en train de devenir. Bientôt Maurice détiendra le record de la criminalité, avec tous ces crimes crapuleux qui sont commis? »

L?église se vide enfin. Les employés des pompes funèbres emporteront bientôt le cercueil au cimetière de Bigara pour y être incinéré. La famille Lagesse se tient debout près de l?entrée pour recevoir les marques de sympathies. Dans la longue file, Roselyne Lebrasse-Rivet, haut cadre chez la MCB. « Nous espérons que la police élucidera ce crime rapidement », laisse-t-elle simplement échapper.

La pluie s?est finalement dissipée lorsque le cortège funèbre s?arrête au cimetière de Bigara. Dans quelques instants, le corps de Gérald Lagesse sera incinéré. Parce qu?il vouait une passion à la mer, ses cendres seront dispersées dans l?océan.

Les larmes glissent à présent sur le visage de Bénédicte. Quelques heures plus tôt, elle a contemplé une dernière fois le visage tuméfié de son père. Elle en est encore bouleversée. Pour calmer son chagrin, elle va griller une cigarette.

Un coeur simple

Gérald Lagesse allait souffler ses cinquante bougies cette année. À la MCB, il faisait figure d?ancien avec ses trente ans de carrière. Il était celui qu?on consultait pour tout et rien ou un problème urgent?

Respecté pour son assiduité au travail et son esprit d?équipe, cet habitant de Curepipe, a gravi lentement les échelons. « Ce n?est pas quelqu?un qui a connu une ascension fulgurante. Ses promotions sont venues avec ses temps de service», confie un collègue.

Recruté en 1975 comme junior clerk, il se retrouve des années plus tard au département des monnaies étrangères. Par la suite, il devient directeur itinérant, remplaçant des collègues absents avant d?être nommé branch manager.

Il a travaillé aux branches de Curepipe, Flacq et Rivière-des-Anguilles avant d?être promu directeur de la succursale de Flic-en-Flac où il a exercé pendant longtemps. En 2003, il bouge au quartier général pour agir comme Customer Service Supervisor.

Apprécié pour son extrême gentillesse, l?homme semble sans défaut. Sa simplicité est proverbiale. « Il avait un caractère assez renfermé. Il n?était guère expansif avec l?étranger qui l?abordait. Mais une fois qu?on le connaissait, il n?était plus aussi réservé qu?il laissait paraître. »

Il était discret, évitait la foule et menait une vie tranquille auprès de sa femme Frédérique et sa fille unique Bénédicte, âgée de 22 ans. Chaque après-midi, il descendait à la gare pour prendre le bus jusqu?à Port-Louis, chose rare pour un cadre de la MCB.

La famille, le travail et la pêche au gros suffisaient à son bonheur. Il avait d?ailleurs prévu une partie de pêche en compagnie de ses proches à Rivière- Noire hier... « Chaque week-end, chaque congé public, il partait à la mer », soupire Annie Lagesse, sa mère. Elle ne peut s?empêcher de pleurer la personne «merveilleuse » qu?il était. « Il aimait s?occuper de son père et de moi-même. Il faisait tout pour nous. Il était très populaire à la banque. Tout le monde l?aimait. »

Doté d?un physique imposant, il commandait le respect à ceux qui le voyaient pour la première fois.

Mais les apparences sont trompeuses. « Il était doux comme un agneau », affirme une amie.

Nombreux sont les clients de la banque à avoir apprécié son sens de l?accueil. « Il savait vous mettre à l?aise », affirme une cliente l?ayant rencontré récemment.

Gérald ne se prenait pas au sérieux. Il aimait plaisanter sur son patronyme. « Il aimait dire qu?il avait des liens de parenté avec la richissime famille d?industriels, qu?il ne les fréquentait pas car lui, il était un Lagesse ?misère?. »

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