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Un dramaturge en quête de public
L?homme est sans concession. À ce titre, il a droit à toute notre admiration.
Il existe des passionnés de théâtre dans notre désert culturel. Rowin Narraidoo en est un. Notre matérialisme ambiant a-t-il encore besoin de fraîcheur, d?espace de liberté. Il suffit de le rencontrer pour se demander si nous ne nous sommes pas condamnés à vivre idiots, au rythme routinier du boulot-vidéo-dodo et déjà incapables du moindre sursaut culturel.
Nous ne nageons certes pas dans l?aisance ni dans la facilité. Cela ne nous empêche guère de gaspiller notre argent alors que nous savons très bien que le dépassement de soi, l?élévation de l?esprit ne se trouvent pas dans l?avoir, mais dans l?être.
Pas de ménagement avec Rowin Narraidoo. Le rideau se lève sur un miroir qui nous renvoie impitoyablement à notre image. Il suffit de la regarder en face pour savoir exactement ce que nous devenons.
Rowin Narraidoo et son message sans concession refont l?actualité à l?occasion du festival de théâtre de Port-Louis 2003. Il se déroule du 1er au 24 août et présente une dizaine de pièces dont Nu-Mem, une réalisation de l?Atelier Pierre-Poivre. Il s?agit d?un spectacle complet, conçu et mis en scène par Rowin Narraidoo, avec l?aide des comédiens Chloé, Maïva, Yannick, Tony et Ornella, sur un « bruitage » proposé par Menwar. Nu Mem est une réflexion gestuelle métaphysique. Cinq comédiens incarnent des grenouilles. Celles-ci rêvent de changement et de dépassement au point, non d?éclater, mais de devenir des êtres humains. Une façon comme une autre de nous demander si nous sommes encore capables d?un tel effort, d?un tel dépassement de soi.
Nu Mem devait être joué vendredi et le sera de nouveau le 6 août. Avis aux amateurs ! Le festival, explique Rowin Narraidoo, se veut la réplique, pour les « professionnels intermittents » mauriciens et non grévistes, de ce que sont pour les troupes d?amateurs, y compris les scolaires, les concours d?art dramatique du ministère de la Culture. Une première édition a lieu en 1999 qui révèle immédiatement la nécessité d?un promoteur professionnel ? Rama Poonoosamy, qui a obtenu le patronage du conseil municipal de Port-Louis et de généreux mécènes : Air Mauritius, Rogers, United Basalt, Mauritius Commercial Bank, Teleshop, Sotravic, l?hôtel Saint-Georges, l?agence de publicité Immedia, Cathay Printing et l?express-samedi.
Rowin Narraidoo respire le théâtre par toutes les fibres de son corps depuis 1982. Cet ancien élève de l?école Edgar-Millien (Western Suburb) et du Collège Bhujoharry a eu, entre autres, comme enseignant un certain Dev Virahsawmy. Ne cherchons pas plus loin le virus théâtral qui le dévore. Dès qu?il commence à arpenter les planches, il comprend qu?il ne peut y avoir de théâtre sans formation professionnelle, sans acquisition et parfaite maîtrise des techniques de base (voix, diction, élocution, gestuelle, expression corporelle, rythme, recher-ches de nouvelles expressions dramatiques et authentiques).
Depuis, il est à l?affût des moindres occasions de perfectionnement. La dernière se nommant Jacques Weber. Qui dit formation dit troupe théâtrale, seule capable d?assurer une formation continue et collective. Ce sera l?Atelier Pierre-Poivre. Le botaniste n?a rien à y voir. C?est le nom de la rue où se trouve alors son domicile, à Beau-Bassin. Et ce sera l?enchaînement des spectacles, chacun poussant plus loin la recherche théâtrale. L?acteur, le metteur en scène, le dramaturge (Béatrice) est aussi écrivain, romancier, poète. Les contraintes financières n?ont permis jusqu?ici la publication que de quelques-unes de ses ?uvres : Terre et racine, Je veux être un autre (titre qui n?est pas sans rappeler une certaine grenouille), Le prix d?une petite soif et bientôt Paroles bâtardes si les sous le permettent.
Ce perfectionniste insatiable sait pourtant descendre au niveau des acteurs en herbe. Il aide à l?occasion des troupes scolaires. Il participe à des animations de valorisation en faveur d?enfants de régions défavorisées et même d?enfants des rues. Théâtre thérapeutique, théâtre des opprimés, théâtre communautaire autant de nouvelles formes expressives consacrées au quotidien des humbles, de ceux qui ne savent plus parler, s?exprimer, se faire entendre, de ceux qui ont perdu jusqu?au sens de leur propre valeur, de ceux que la société marginalise tellement qu?ils ne savent plus qu?ils sont des êtres humains et à ce titre doués de raison.
Jamais un texte lu à haute voix
Le lecteur l?aura compris. Le théâtre de Rowin Narraidoo se veut sans concession, un théâtre complet qui ne dépend donc pas d?un texte si beau et si porteur puisse-t-il être. Il s?agit d?un théâtre d?êtres humains. Il sera donc corporel, gestuel. L?acteur doit parler par tout son être et pas seulement en faisant entendre de la voix. Les dernières réalisations de la troupe Talipot, Les porteurs d?eau et Kalla, sont à ses yeux l?exemple à suivre, la référence. Le théâtre selon Rowin Narraidoo doit être le fruit d?un travail collectif, d?une recherche partagée, de sensations échangées. Son théâtre ne sera donc jamais un texte lu à haute voix.
La salle est à l?expression théâtrale ce que le lieu de culte est au sentiment religieux. Rowin Narraidoo ne se sent jamais davantage utile que lorsqu?il ouvre les portes d?un théâtre à ceux qui n?y ont jamais mis les pieds. Il vibre de tout son être en partageant l?extase qui les envahit à la découverte de toutes les ficelles des coulisses (éclairage, décors, manteau d?Arlequin, fosse d?orchestre, baignoires, loges, costumes, masques, accessoires, grimage, rideau, projecteurs). Il est de ceux qui pensent que le meilleur moment au théâtre demeure le lever du rideau, quand la salle est plongée dans l?obscurité et que naît une fiction dramatique imaginaire plus réelle qu?une réalité souvent illisible.
L?acteur joue toutefois avec une épée de Damoclès sur la tête. La plus effrayan-te de toutes : l?absence de public, la crainte de la salle vide, le rendez-vous manqué. Le théâtre n?est rien sans public. Un public fidèle. Un public qui y croit. Prêt à toutes les audaces. La salle vide, c?est le théâtre anéanti. Le théâtre inutilisé.
Le public ne court pourtant pas les rues. Il ne se renouvelle pas assez.
Ce sont trop souvent les mêmes qu?on retrouve à chaque représentation et dont le nombre diminue de saison en saison. Les conseils, dont on voudrait tant le réconforter, s?écrasent contre le roc de ses convictions. Il les a longtemps examinés sous toutes les coutures et bien avant nous. Oui, il a besoin du public mais d?un public respectueux en tout point de l?âme du théâtre. D?où ses refus de raccourcis infidèles et de trahisons pour séduire coûte que coûte un public plus nombreux, mais de qualité moindre.
Le théâtre selon Rowin Narraidoo ne saurait se prostituer. Il écarte donc d?un revers de la main en la qualifiant de faux débat la question de savoir si le théâtre doit aller au-devant du public. Non ! Celui-ci doit s?élever jusqu?à celui-là qui ne saurait s?abaisser. Et la représentation de cinq à sept ou de 18 à 20 heures sous prétexte que le théâtre de soirée a fait son temps ? Il ne dit pas non, mais à la condition sine qua non que le théâtre reste le théâtre.
Le mal n?est surtout pas financier, estime Rowin Narraidoo. Des concerts attirent des foules impressionnantes et pas seulement parce qu?ils sont gratuits. Ceux qui y accourent trouvent les sous nécessaires pour les déplacements nocturnes et les à-côtés. Même d?excellents films projetés dans des salles luxueuses n?attirent qu?une poignée de cinéphiles. La solution passe par la formation du public. Il faut convertir un nombre de Mauriciens, plus soucieux que d?autres de culture humaine, à devenir de fidèles pratiquants de la chose culturelle.
Il suffirait que le public soit là pour que le miracle ait lieu
Le ministère de l?Éducation fait ce qu?il peut avec une Drama Unit pour laquelle Narraidoo est tout éloge, mais dont on ne sait pas grand-chose. La triste réalité demeure que des dizaines de milliers d?élèves quittent chaque année leur collège bardés de diplômes de littérature au School Certificate et au Higher School Certificate, mais sans le moindre amour renouvelable pour le théâtre ni pour la chose culturelle. Peut-on alors parler d?éducation réussie ?
Rien à attendre non plus des radios, contraintes qu?elles sont à un triste nivellement par le bas, audimat oblige. Il faudrait aussi combattre un certain cloisonnement ethnique et social du théâtre et de la culture. Il faudrait un ministère qui s?intéresse davantage à l?Art et à la Culture et un peu moins à « ses » activités artistiques et culturelles.
Mais tout espoir n?est pas perdu puisque le rideau se lève de nouveau sur le festival de théâtre de Port-Louis. Grâce à des hommes de c?ur. Grâce à des Rowin Narraidoo, à des Rama Poonosamy, à des Gaston Valayden, à des Henri Favori, à des Quisnarajoo Ramana et à de généreux mécènes. Il suffirait que le public soit là pour que le miracle théâtral ait lieu.
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