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Travailleur engagé
? On dit souvent que le temps dépose sur les êtres une certaine sagesse. Vous venez d?avoir 80 ans, on vous sent de plus en plus passionné, de plus en plus radical même?
C?est vrai que je me sens de plus en plus passionné. Et comme vous le savez, les passionnés ne sont pas des gens sages. Passion et sagesse ne font pas bon ménage. J?ai choisi la passion et je l?assume. C?est clair et net.
? Le Christ avait, lui aussi, choisi la passion. Peut-on faire un parallèle, même s?il s?agit de passions différentes ?
Je vous l?avoue, je suis parfois étonné de découvrir la radicalité de l?Evangile. Oui, c?est un texte radical. François d?Assises avait cette phrase : ?Pas de glose, pas de glose?. Il voulait dire qu?il ne fallait pas d?interprétation, qu?il fallait prendre l?Evangile de manière crue. J?ai personnellement réussi à intérioriser une ou deux phrases de l?Evangile, pas plus. Tout le reste m?est hermétique, fermé. Il y a une douzaine de phrases qui, en apparence, paraissent ?bêtasses?. Mais dès qu?on les approfondit, qu?on essaie de les appliquer? alors là ! ça coûte très cher en engagement personnel !
? Votre engagement vous a-t-il mené là vous le vouliez ?
Oui, je suis dans la ligne de la vie que j?ai choisie. Mais attendez ! Je n?ai pas fini mon chemin ! Je dirais que la voie que j?ai prise à 21 ans me plaît. Je me revois en bateau traversant le canal de Suez jusqu?à Marseille, puis par train jusqu?à Rome où j?allais étudier. Depuis, mon engagement n?a fait que se fortifier.
? Vous saviez déjà où vous alliez quand, à 21 ans, vous avez pris ce train pour Rome ?
Je m?en foutais de savoir.
? Pourquoi y être allé alors ?
ça relevait d?une histoire intérieure. Un moteur ne sait pas où il va. Il tourne et il avance. C?est la passion. Un homme qui aime vraiment une femme, il ne sait pas où il va. Il sait qu?il y va, c?est tout. Je me souviens avoir été beaucoup ému par Alexis Carrel, par son merveilleux livre L?homme, cet inconnu.
? Vous y avez sans doute retrouvé la radicalité que vous aimez?
Tout-à-fait. Il rêvait d?une cité où les savants ne seraient pas emmerdés et pourraient se donner à cent pour cent à leur science. Ce type m?a beaucoup influencé.
? Un engagement de soixante ans vous permet-il d?expliquer comment vous parvient ce véritable mystère qu?est l?appel intérieur d?une voix ?
Quand j?ai quitté le Collège Royal de Curepipe, j?ai pris mon vélo, j?ai fait deux tours de l?établissement, j?ai écouté le brouhaha qui venait de la cour intérieure et je me suis dit : ?Tu es un homme libre?. Ensuite, je me suis demandé quoi faire de cette liberté. A ce moment-là, dans le monde, il y avait des spitfires qui fonçaient sur l?Allemagne pour défendre le monde libre contre le nazisme. J?ai eu envie d?être pilote de spitfire. Je suis allé dans les baraquements de la Royal Air Force (RAF) à Baie-du-Tombeau, et j?y ai passé la nuit. Le lendemain, j?ai pris un hydravion au Goulet et j?ai amerri quelques heures plus tard à Diego Suarez. De là, par bateau, je suis allé à Mombassa puis j?ai pris le train jusqu?à Nairobi et traversé la brousse au milieu des animaux sauvages. A Nairobi, je me suis présenté pour m?engager dans la RAF. Mais la guerre était finie et l?on ne formait plus de nouveaux pilotes. Je suis revenu à Maurice sur un bateau transporteur de troupes. La nuit, j?ai été affecté à la garde des sous-marins. Un bateau qui fend l?eau, c?est beau, magnifique. Il suffisait qu?un sous-marin arrive et nous étions morts? Ca m?a beaucoup touché?
? La proximité de l?émotion de la beauté et celle de la mort ?
Sans doute. Quand je suis arrivé à Maurice, j?ai travaillé sur une propriété sucrière. Là, j?ai voulu faire tous les travaux que faisaient les hommes que j?étais censé surveiller. Ce n?était pas courant. J?ai levé les balles de sucre, nettoyer les vides, ces grands caissons de tôle où il faisait tellement chaud qu?on devait y entrer le corps entouré de gonis. J?avais 21 ans, j?étais seul sur une propriété et j?ai commencé à prendre conscience de certaines choses. La Fondation mauricienne m?a alors proposé de me payer des études d?avocat à Londres. Je ne sais pas ce qui m?est passé par la tête. Vingt-quatre heures après, j?ai rendu réponse : ?Je ne serai pas avocat, je serai prêtre.? C?était naturel, ça coulait comme une rivière vers la mer. Inéluctable, logique? Un fleuve tranquille.
? S?engager dans la prêtrise, c?est s?engager pour Dieu et pour les hommes. Je ne vous demande pas si vous avez été déçu par Dieu, mais l?avez-vous été des hommes ?
Ni par Dieu ni par les hommes. J?ai eu des rages bleues devant les saloperies de l?homme. Ce qui m?exaspère surtout, ce sont les hommes sans ossature, sans colonne vertébrale. ça me met hors de moi !
? Et on en voit de plus en plus. Vos colères ne sont pas près de s?arrêter?
Ces hommes-là sont sans doute majoritaires. La lâcheté me met dans tous mes états. La soif de tranquillité a rendu les hommes lâches. Autant il y a des hommes qui ne peuvent pas vivre engagés, autant il y en a d?autres qui ne peuvent vivre que désengagés. C?est ce que l?on voit tous les jours. Sous une boutique récemment, une vieille dame se fait détrousser par des voleurs à moto qui lui enlèvent son sac. ça se passe devant des dizaines de gens et personne ne bouge. ça m?exaspère, ça me met hors de moi ! André Masson a dit de Maurice que c?était l?île de la peur, moi je dis que c?est l?île des soutireurs. Les soutireurs, c?est pire que tout. Les lâches assument leur lâcheté, ils décident d?être lâches, tandis que les soutireurs n?ont le courage de rien.
? C?est la faillite des sociétés, mais c?est aussi un peu la faillite des religions supposées inculquer le sens des valeurs aux hommes, non ?
Bien sûr que c?est aussi la faillite des religions. Les religions sont gérées par les hommes, et ce n?est pas tous les jours qu?on a un Saint Ignace de Loyola, une Mère Teresa ou un François d?Assises. Il y a ceux-là et puis toute la bande de ceux qui vivotent?
? Et votre Eglise, à Maurice, est-elle plus proche de Loyola ou des vivoteurs ?
Les Loyola sont rares. Un garçon de 18 ans aujourd?hui a pour idéal un ?piercing? sur la langue, des vêtements de marque, des chaussures Nike, un téléphone portable. Quand il a eu tout ça, il se sent quelqu?un. Alors construire une société avec ces jeunes-là, on est mal barré ! Qu?on le veuille ou non, c?est l?Amérique qui dirige le monde, et pas seulement avec des dollars?
? Cette Amérique se dit aussi très religieuse : son président fait ses prières en public et invoque Dieu pour envahir l?Irak?
Il y a l?Amérique puritaine et celle du dollar. Je pense à cette phrase de l?Evangile qui dit : ?L?argent est un bon serviteur, mais un mauvais maître?. A Maurice actuellement, l?argent règne en maître. Je lisais, il y a quelques jours, votre entretien avec le juge Sik Yuen et je me disais : Il suffit quelquefois d?un juge Sik Yuen pour sauver la loi dans ce pays. Ce qu?il a dit était magnifique ; il m?a donné l?impression d?un homme libre. Or, les hommes libres avec une colonne vertébrale sont rares à Maurice. Les autres ont un maître qui s?appelle l?argent. Je suis comme Sik Yuen. Je n?imaginais pas l?étendue de la corruption. On se croirait à New York sous Al Capone ou dans l?Italie des années 60.
? Cette société mauricienne vous inquiète ?
Je n?aime pas le mot inquiéter. Je suis un homme rempli d?espérance. De nature. Je ne condamne jamais. Je crois que tout homme a la chance de s?en sortir. Vous savez comme Curepipe sous la pluie est atroce et laid. Un jour, j?ai vu sous la crasse curepipienne, un ?balsamine? fleurir sur un tas de saletés. C?est resté dans ma tête. Je me dis : Il y a toujours un ?balsamine? qui fleurit quelque part? Je ne voudrais pas m?inquiéter, mais je ne me voile pas la face pour autant.
? La notion de rédemption vous paraît-elle importante ?
Oui, mais pas pour n?importe quoi. Si on touche à des enfants, je suis hors de moi. Il faut mettre un mur pour empêcher les pédophiles d?approcher les enfants !
? Que feriez-vous si vous étiez évêque aux Etats-Unis où l?on a mis au jour un réseau de pédophiles impliquant plus de 1 000 prêtres dont les agissements ont été couverts par les hiérarchies ?
Je donnerais des coups de pied à droite et à gauche. Qu?il y ait des pédophiles parmi les prêtres, c?est prouvé, mais de là à dire qu?on n?en trouve seulement parmi les prêtres est un pas que l?on ne devrait pas franchir?
? Votre vie, son sens même, ressemble-t-elle à ce que vous aviez imaginé ?
J?étais un jeune Blanc, habitant la rue Lees, jouant au football au Dodo et au hockey à Vacoas, étudiant au Collège Royal de Curepipe, passant mes vacances à Labourdonnais? J?étais un innocent? Une enfance bénie, tranquille. Mon cousin Octave Wiehe me parlait des papillons. Ernest Wiehe père me parlait des abeilles. Il y avait aussi Hyacinte Wiehe, qui était paraplégique depuis qu?il avait reçu une balle pendant la guerre en descendant en parachute derrière les lignes allemandes. Voilà mon enfance?
? Depuis, le monde a changé. Vous aussi. Comment se retrouver ?
Cette époque avait ceci de curieux que les trains avaient trois classes et personne ne trouvait cela anormal. Vous imaginez aujourd?hui un bus avec trois classes ?
? Vous voulez dire que cela ne vous choquerait pas ?
Non, je ne dis pas cela. Je dis qu?à l?époque, c?était dans l?ordre des choses. Il faut toujours mettre les choses dans leur contexte, c?est ce que je veux dire. Il faut avoir le sens de l?histoire et ne pas oublier le contexte. Nous étions loin de tout, dans une île. Nous avions des nouvelles du monde tous les trois mois par le bateau. Aujourd?hui, tout est instantané. Il n?y a même plus d?île. Nous ne sommes plus une île. On oublie que si les choses étaient ainsi à l?époque, il y avait des raisons pour expliquer cela.
? C?est de cette façon qu?on arrive à expliquer l?esclavage?
Je n?irais pas jusque-là. L?esclavage, je ne peux pas l?accepter. L?esclavage, au départ même, part de quelque chose de fondamentalement mauvais. Mais la vie a changé au point où le sens même des choses a changé. Nous sommes là ce matin, je vous offre une tasse de café. Je vais à côté, je fais chauffer l?eau, je prends du café soluble et en deux minutes, tout est fait. Imaginez cette scène cinquante ans auparavant. Je vous propose un café, un café qu?il a fallu soi-même planter, récolter, laisser sécher, griller, piller, couler, chauffer sur un réchaud à charbon. Tout faire soi-même. Cette même tasse de café n?a pas du tout le même sens, mon geste de vous l?offrir n?implique pas les mêmes choses. Voilà ce que font le temps et le progrès. Ils changent la nature des gestes. Il faut le réaliser.
? L??cuménisme, dont vous êtes un fervent défenseur, n?est-il pas appelé à n?être qu?une façade dans la mesure où si chacun choisit une religion spécifique, il doit bien y avoir une raison profonde à cela? Le plus bel oecuménisme serait qu?il n?existe qu?une seule religion?
Le monde se divise en trois catégories. Celui qui croit en Dieu, celui qui refuse Dieu et l?agnostique, qui dit ?peut-être oui peut-être non, mais après tout, cela n?a pas d?importance?. Le marxisme a été la grande crise du refus de Dieu. L?histoire a prouvé que l?Eglise avait raison de dire que le marxisme, c?était de la connerie. Aujourd?hui, c?est plus complexe. Il n?y a presque plus d?athée, mais il y a une foule d?agnostiques. Ce sont des gens qui n?ont pas l?intention de régler leur vie sur un au-delà. Il la règle sur aujourd?hui. Je comprends que ceux qui réfléchissent comme ça soient pour l?avortement ou pour l?euthanasie. Parce que finalement, pourquoi pas?
? Vous ne trouvez pas le raccourci un peu rapide ?
Puisqu?il n?y a qu?aujourd?hui, si je suis un dictateur, je ne vois pas ce qui m?empêcherait de faire une piqûre aux handicapés mentaux.
? Vous n?imaginez pas qu?on puisse ne croire qu?en aujourd?hui et respecter l?homme dans son entité ?
Dans la mesure où tous les pays d?Europe votent l?euthanasie, je trouve qu?ils sont logiques avec eux-mêmes. Si pour eux, il n?y a rien après? Mais l?euthanasie, qu?on le veuille ou non, c?est du nazisme.
? On a aussi vu que l?on pouvait laisser croupir les gens dans leur misère en leur donnant comme excuse que ça irait mieux au ciel. Ce qui était très pratique?
Là, vous parlez d?autre chose. Quand je ne crois ni en Dieu ni dans le Diable, les autres hommes ne sont pas mon souci. Si je crois en un au-delà, si je crois que la vie d?un homme, ce n?est pas la vie d?un chien ou d?une autruche, alors tout change? Ce qui est terrible pour les chrétiens, c?est cette idée d?un Dieu fait homme? ça complique les choses ! Saint Paul a dit ?Ce Dieu fait homme, scandale pour les juifs, folie pour les paiens?. Cette phrase éclaire le monde d?aujourd?hui.
? Au nom de quoi un homme de religion qui, vous le dites vous-même est un homme comme les autres, au nom de quoi se pose-t-il en autorité morale ?
Supposé que je m?appelle José Bové, que je crois qu?il y a une mondialisation qui est dangereuse et que je veux combattre. Je me pose, au même titre, en autorité morale?
? Vous avez eu des propos que je qualifierais d?outranciers à l?égard de la communauté hindoue. Pensez-vous que votre image au sein de cette communauté ait subi un préjudice?
J?ai passé quatre mois en Inde en 1962 et je suis revenu éclairé et ayant compris bien des choses. De tout temps, j?ai voulu cette unité mauricienne, cette ouverture vers les autres. La première fois que j?ai mis deux bananiers à l?église pour célébrer Divali, on a hurlé que j?étais fou? Mais la Justice pour moi, c?est plus important que tout le reste. Et j?ai la conviction que ce qu?on appelle ?le petit Créole? est pénalisé et n?a pas sa part de gâteau. Entre être bien avec la majorité hindoue et être le défenseur de celui qui souffre, je n?hésite pas une seule seconde ! La justice prime sur tout. Mon image est entachée auprès de la communauté hindoue ? Just too bad. Je préfère cela que prendre le risque qu?un jour, on vienne me dire qu?il y avait des gens qui souffraient et que j?ai fait semblant de ne pas le voir.
? Ce ?petit Créole?, comme vous le dites, a-t-il été bien traité et respecté par l?Eglise ?
Je pense que l?Eglise a fait beaucoup ?pour? lui et pas assez ?avec? lui. Nous avons été paternaliste et nous avons fait de l?assistanat.
?La lâcheté me met dans tous mes états. La soif de tranquillité a rendu les hommes lâches.?
?Un garçon de 18 ans aujourd?hui a pour idéal un ?piercing?sur la langue, des vêtements de marque, des chaussures Nike, un téléphone portable. Alors construire une société avec ça, on est mal barré !?
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