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Tensions sociales croissantes en Chine à cause de la spéculation immobilière
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Tensions sociales croissantes en Chine à cause de la spéculation immobilière
Trois tentatives d?immolation par le feu en un mois : l?affaire est inouïe en Chine. Face à l?accélération des destructions des quartiers populaires dans les principales villes chinoises décidées au nom de la « modernisation », la résistance des riverains expulsés prend un tour de plus en plus désespéré.
Le 22 août, Wang Biao, un ouvrier temporaire de Nankin âgé de 39 ans, s?est aspergé d?essence avant de se mettre le feu dans les locaux du « bureau des démolitions » de la ville. Il estimait que l?indemnisation offerte pour son logement détruit était insuffisante.
Le 15 septembre, Zhu Zhengliang a lui aussi tenté de s?immoler devant la porte de Tiananmen, au c?ur de Beijing. Venu de sa province de l?Anhui, le paysan âgé de 45 ans entendait protester contre le déplacement forcé de sa famille. Il survivra à ses brûlures.
Le 25 septembre, Wang Baoguang, un chômeur de 35 ans, s?est transformé lui aussi en torche vivante à l?arrivée d?un agent de la société immobilière venu l?expulser de son logis de la banlieue Nord de Beijing. Les deux hommes sont toujours hospitalisés.
Ces trois tentatives de suicide ont défrayé la chronique car l?immolation par le feu, plutôt rare en Chine, recèle une forte charge symbolique. Mais la rumeur rapporte depuis des années déjà nombre de suicides (surtout chez les personnes âgées) provoqués par les déplacements massifs et arbitraires des populations citadines, chassées de leur logis par la spéculation immobilière.
Faiblement indemnisés, dépourvus de tout recours, intimidés par des nervis à la solde des promoteurs, ces riverains n?ont d?option que de céder. Ils s?exilent donc dans la très lointaine banlieue, voire dans les bourgs voisins, à l?écart de leur lieu de travail ou des services sociaux.
Dans le Beijing bourdonnant de chantiers olympiques, en vue des Jeux de 2008, le concassage de quartiers populaires sur l?aire desquels surgissent immeubles de bureaux, centres commerciaux ou résidences de luxe s?est emballé ces derniers mois, alimenté par une corruption galopante des autorités locales, en cheville avec les promoteurs immobiliers.
« Actuellement, il y a beaucoup de corruption dans les projets immobiliers, notamment dans le relogement des gens», a dû reconnaître lui-même Liu Zhifeng, vice-ministre de la construction. Dans certains endroits, c?est très sérieux. Au-delà du cas de Beijing, c?est l?ensemble de la Chine qui est touché par cette fièvre immobilière que certains économistes qualifient déjà de bulle vouée à exploser.
Sur les huit premiers mois de l?année ? et en dépit de la paralysie causée par le virus du Sras ?, les investissements dans l?immobilier ont crû de 30 % par rapport à l?année passée. Entre 30 % et 40 % des prêts bancaires octroyés en ce moment sont liés à des projets immobiliers.
Les promoteurs en raflent la majeure partie, jouant sur leurs relations politiques. L?attitude de ces promoteurs aux méthodes expéditives est au c?ur des tensions sociales apparues ces dernières années en milieu urbain.
Hormis les petites gens en voie d?expulsion des quartiers sacrifiés ? et dont les révoltes avortent le plus souvent ? un autre groupe social gagné par le militantisme sur le terrain immobilier risque de poser un problème autrement plus durable : les propriétaires d?appartements. Enfants chéris de la « réforme économique », ils ont acheté leur bien à la fin des années 1990 quand le gouvernement a généralisé sa politique d?encouragement à l?accession à la propriété privée immobilière.
Il s?agit là d?un choix stratégique de la part du Parti communiste (PCC) : favoriser l?éclosion d?une classe moyenne se substituant à la classe ouvrière comme socle social du régime. Mais ces nouveaux propriétaires, que l?on disait politiquement plutôt conservateurs, se sont révélés étonnamment pugnaces dans la défense de leur capital mis à mal par les malversations qui gangrènent le marché immobilier. Les incidents se sont multipliés ces dernières semaines.
Le 14 septembre, un millier de propriétaires se sont rassemblés dans une résidence de Huilongguan, un site planté dans le Nord de Beijing. Quand ils avaient acheté leur appartement sur la foi d?une maquette idyllique, on leur avait promis un jardin et un terrain de sport. Ils n?en ont jamais vu la couleur.
« Donnez-nous notre espace vert », « Nous défendrons notre jardin jusqu?à la mort », criaient les protestataires. Certains d?entre eux ont même prévu de mettre sur pied un « groupe de perturbation » du chantier d?immeubles qui poussent maintenant sur le site initialement prévu pour accueillir l?espace vert.
Le 23 septembre, la résidence de Fangzhouyyan, affiliée au gigantesque complexe de Wangjing situé dans le Nord-Est de la capitale, a été le théâtre d?un face-à-face tendu entre la police antiémeute et plusieurs centaines de propriétaires en conflit avec le promoteur immobilier. L?objet du contentieux est toujours le même : le béton a chassé l?espace vert promis sur la maquette.
En signe de protestation, les propriétaires avaient accroché à leur fenêtre des banderoles rouges dénonçant la violation du contrat dûment signé.
Phénomène nouveau, ces mouvements sont lancés par des associations de propriétaires (yeweihui) élisant démocratiquement leur bureau. Luigi Tomba, un chercheur de l?Australian National University (ANU) travaillant sur le sujet, estime qu?environ 20 % des complexes immobiliers de Beijing sont désormais dotés de telles associations dont les animateurs ? d?un haut niveau d?éducation ? connaissent leurs droits, se frottent au porte-à-porte ou créent une cyberagora sur l?Internet.
L?État a autorisé ces associations dès 1994. Mais, vu les tentatives de les brider par les promoteurs immobiliers soutenus par les autorités locales, nombre d?entre elles n?existent qu?officieusement. Leurs motivations sont purement catégorielles et ne s?inscrivent dans aucun agenda politique. Mais elles touchent des nerfs extrêmement sensibles ? corruption et État de droit ? qui sont au c?ur des démangeaisons sociales chinoises.
2003 Le Monde ? Frédéric Bobin
Distribué par The New York
Times Syndicate
Face à face tendu entre la police antiémeute et des propriétaires
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