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Syndicats, la lente agonie
L?orage menace Port-Louis. Nous sommes le 24 mai et « la guerre » se prépare aux abords du Champ de Mars. La guerre ? Syndicale, pour une compensation salariale de Rs 800. L?heure tourne et les fonctionnaires censés fournir le gros du cortège sont aux abonnés absents. Peu importe, finalement. Tout est joué d?avance : le National Pay Council (NPC) a coupé l?herbe sous le pied des syndicats en dévoilant la veille au soir son barème de compensation. Remballées les banderoles, ravalés les slogans, la manif fait chou blanc. Une de plus?
Le résultat est aujourd?hui une crise de légitimité des syndicats. Pour le salarié, à quoi bon soutenir un représentant atone ? Un militant, éc?uré, est plus direct : « On voit bien comment exagèrent ceux qui font du mouvement syndical mauricien un épouvantail capable de contester l?autorité. La vérité, c?est que nos syndicats sont faibles. Ils sont faibles par le nombre de leurs adhérents, faibles par leurs ressources, faibles par leurs divisions. » (sic). Comment en est-on arrivé là ?
La question attire des réponses taillées dans le bois de la langue syndicale. On ratisse large. Petit florilège : « Partout dans le monde la tendance est à l?émiettement des effectifs syndiqués, Maurice ne déroge pas à la règle. »
Ou bien : « La montée de l?individualisme dissuade de s?engager pour défendre des intérêts collectifs. » Ou encore : « Le gouvernement fait pression tellement sur les manifestants. » Et le meilleur pour la fin : « On a décidément pas de chance avec la pluie ! ». Un peu court comme explication, non ?
<B>La réforme syndicale se heurte? aux syndicats</B>
Rien n?énerve plus les syndicalistes que l?étalage de leurs divisions. Pourtant, sous couvert d?anonymat, certains osent mettre les pieds dans le plat. Franchement. Comme ce chef de file d?une grande centrale du privé.
« Il faut se réinventer, et vite. Les intérêts salariaux sont victimes d?un syndicalisme obsolète. On va droit dans le mur. L?heure est venue d?opérer une révolution de la culture syndicale. »
La suite est étonnante : « Malheureuse-ment, je ne peux pas tenir ce discours devant mes membres, la résistance au changement est trop forte. » Et donc ? « Je me contente de petits ajustements qui ne bousculent pas la routine », conclut notre interlocuteur. Ainsi les syndicats s?enfoncent sous le poids des décisions non prises, à l?origine de leur déclin.
Radakrishna Sadien, lui, récuse ce terme, trop « pessimiste », et préfère utiliser le mot plus syndicalement correct de « faiblesse ». Mais le président du Mauritius Trade Union Congress n?est pas plus serein pour autant. Ce qui le tracasse ? Le manque de ressources humaines et financières. Mais surtout, l?absence de place pour un syndicalisme rassemblé. « Chacun travaille dans son coin, il n?y a pas de coordination entre nous », déplore-t-il.
Plus grave : « Le rôle même des syndicats divise. Moi, je pense que nous sommes là pour améliorer la vie des travailleurs et celle de leurs familles, mais manifestement, tout le monde ne partage pas cet avis ». Un collègue ajoute : « Plus vous montez dans la hiérarchie, plus les dissensions sont fortes. En fait, seule la base se serre les coudes. »
Ces bisbilles s?obstinent à tuer dans l??uf tout embryon de progrès. Notamment en matière de formation, un thème pourtant cher aux leaders syndicaux. « Le projet de construction d?une École syndicale n?a pas avancé d?un pas. Pourtant, l?argent est disponible depuis des années », rappelle Kumara Venkata-sawmy, ancien président de la FSSC, la plus puissante fédération de la fonction publique. L?explication est simple : impossible de s?entendre sur le contenu des cours. « Ce n?est pas le premier dossier à dormir dans un tiroir, ce ne sera pas le dernier », lâche blasé un vieux de la vieille.
On l?a compris, une bonne fée manque cruellement au chevet des syndicats. Certains croient l?avoir trouvée sur les bancs de l?Assemblée nationale. Mais d?autres rejettent avec vigueur ces « liaisons dangereuses et nuisibles ». « Seule une stricte neutralité politique est à même de réaliser l?unité de la classe des travailleurs », affirme Radakrishna Sadien.
Autre symptôme diagnostiqué : une classe dirigeante vieillissante et accrochée à ses privilèges. « Certains se comportent en vrai despote. Ces dinosaures-là ne partiront jamais d?eux-mêmes », croit savoir un homme du sérail. « Pourquoi renoncerait-il aux voyages, aux belles voitures et à la décharge de travail liée à leur fonction ? », interroge-t-il.
<B>Une force démocratique en péril</B>
Tous les syndicalistes n?approuvent pas intégralement ce constat. En revanche, aucun ne se voile la face sur le « retard syndical dans la maîtrise des mutations du travail ». C?est un fait : entre vieux rêves et nouvelles réalités, les syndicats peinent à trouver leur voie. Les conséquences aussi ne souffrent d?aucune contestation. Un « manque » se fait sentir tant dans la défense quotidienne des salariés que dans l?activation du débat social. « Un mouvement syndical qui s?essouffle perd de sa vitalité en tant que force démocratique », résume Kumara Venkatasawmy.
N?empêche : les tares du moment n?interdisent pas les embellies futures. À des périodes de repli ? l?histoire l?a démontré ? ont succédé de véritables ruées sur les syndicats. Cela montre que l?engourdissement du moment n?est pas une fatalité. À condition de savoir se régénérer. Et redevenir ainsi un contrepoids assez fort pour contester des choix publics et privés, les infléchir dans le sens de la justice sociale et du bien-être.
Les guerres provoquent souvent des dommages collatéraux. La crise des tripartites, elle, pourrait générer un avantage collatéral pour les syndicats : s?appuyer sur cet échec pour sortir de l?agonie.
<B>À quoi servent nos syndicats ? </B>
Le syndicalisme est une grande conquête sociale qui permet aux travailleurs de s?organiser pour faire contrepoids à la puissance publique et privée. Les 350 syndicats mauriciens ont tous leur histoire, leurs conflits internes, leurs batailles gagnées ou perdues. Beaucoup peuvent se targuer d?avoir contribué à la conquête des droits, à l?évolution des mentalités, aux progrès en solidarité. Mais il y a le choc de la « désyndicalisation » actuellement subi. Inexorablement, le taux des effectifs syndiqués s?émiette. Il n?atteint plus que 15 % de la population active. Que penser, dès lors que ce bataillon passe en deçà des 100 000 ? Les causes du recul sont assez claires. Le monde du travail a changé. Et d?aucuns jugent les syndicats inefficaces et inutiles en un temps de management, de gestion patronale des ressources humaines et de traitement individuel des questions sociales, selon l?esprit d?entreprise.
« Moins de grain à moudre pour les syndicats », entend-on ici ou là. Peut-être pas. Dans ce nouveau modèle, c?est sûr, ils sont affaiblis. Mais l?espoir d?une renaissance, d?une nouvelle dynamique syndicale demeure. En réalité, seule une profonde redéfinition du rôle des syndicats permettra de trouver un équilibre harmonieux au sein de l?entreprise, dans sa gouvernance, dans le partage des profits, et de remettre les services publics au service du public. L?impératif de réorganisation auquel se trouve confronté le mouvement syndical est de grande ampleur. C?est une tâche difficile, génératrice de crises et de conflits internes. Les conditions en seraient facilitées par l?amélioration des rapports que les centrales entretiennent entre elles. Ces divergences existent dans d?autres pays, et elles ne conduisent pas à la guerre de tous contre tous. À quoi ressemble bien souvent le paysage syndical mauricien.
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