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Sylviana ou le combat d?une mère

22 octobre 2005, 20:00

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Un rideau clair voile le seuil de sa maison, enfin sienne depuis six mois et qui le restera encore pour dix-huit autres. Des murs blancs, deux fauteuils, une kitchenette avec un petit réfrigérateur ? voilà le décor. Les cheveux couleur nuit, ajustés par des pinces et un cerceau blanc, les traits tirés, vêtue d?un haut jaune et d?une jupe rose, Sylviana se raccroche à ses petites choses.

C?est tout ce qui lui reste désormais. Il y en a d?autres, là-bas sous les décom-bres de sa bicoque en tôle, déchiquetée par un arbre lors d?un récent cyclone. Si ces affaires ont survécu aux dégâts, la jeune femme de 37 ans n?a même pas les moyens d?aller les récupérer.

De toute façon, il est difficile de refaire ce chemin qu?elle a voulu oublier. Celui qui la ramène vers sa vie commune cauchemardesque, vers ce mari qui la tabassait après avoir dilapidé son argent à la boutique du coin, dans l?alcool !

La souffrance, Sylviana l?affronte dès son plus jeune âge. À trente mois précisément. Sandrine, sa mère, qui a déjà donné naissance à quatre fils et deux filles, ne veut pas s?occuper d?elle. Elle la confie à une amie. Le père est un inconnu. Elle ne connaît ni son visage ni son nom. Habitant à Bel-Air, elle fréquente l?établissement scolaire du quartier pendant quelques années.

Puis, elle se met à travailler sur la propriété sucrière, récolte le maïs, les cacahouètes et les pommes de terre. À 13 ans, Sylviana fait des travaux ménagers pour Rs 60 par mois. Quatre ans plus tard, elle rencontre un jeune homme. C?est un maçon. Il a la trentaine.

<B>Mario veut l?immoler</B>

Son employeur ? elle travaille alors à Baie-du-Tombeau ? remarque qu?elle prend du poids. Il l?interroge et la fait examiner par un médecin. Le verdict tombe : « J?étais enceinte. Je ne le savais même pas. Cela m?a fait un choc. J?étais perdue, je ne savais plus quoi faire. » Quelques mois plus tard, elle met au monde Julio, un garçon. Le père reste à ses côtés pendant un an, puis disparaît un beau jour.

Quelques années plus tard, alors qu?elle est hébergée par un proche et qu?elle se démène pour subvenir aux besoins de son enfant, elle reçoit une demande de mariage de Mario, qui travaille sur des bateaux de pêche. La mère de ce dernier vient souvent solliciter la jeune femme, qui finit par accepter.

Elle l?épouse. De cette union naît Jonathan. Sylviana croit enfin au bonheur. Hélas, le mariage tourne mal. Mario commence à boire. Les disputes fusent. Un soir, il rentre, ivre, lui cherche noise, la menace. La jeune femme se dit qu?il va se calmer et dormir. En pleine nuit, une odeur flotte dans l?air. Forte, insidieuse, on ne peut y échapper. C?est de l?alcool bleu. Elle entend le bruit d?une allumette que l?on frotte et se réveille.

Mario veut l?immoler. « J?étais terrorisée, je cherchais les enfants pour les sortir de la maison, je ne trouvais que Julio. Je me suis enfouie avec lui. Mario a pris un sabre et m?a poursuivi. J?ai couru et me suis réfugiée avec mon enfant chez un voisin. Après, j?ai décidé de me séparer de mon mari, mais je n?ai pas pu récupérer Jonathan. Avec Julio, je suis allée vivre chez une demi-s?ur à Ste Croix. Et j?ai trouvé du travail dans une usine », confie-t-elle.

Peu à peu, elle reconstruit sa vie. Elle essaie d?effacer ces images troubles du passé, de ce flot de violence. Plus d?espoir. Juste un fils à dorloter, Julio. C?est alors qu?apparaît José, une connaissance de sa demi-s?ur. Il la berce de mots d?amour mais elle se refuse à les entendre. Elle a eu trop mal d?aimer. L?homme insiste, elle cède et emménage avec lui. Entre-temps, Jonathan part vivre chez un autre proche.

De ce concubinage, qui durera treize ans, naissent trois enfants, Heleta, Joey et Tracy. Mais une année après, les premiers problèmes apparaissent. La vie du couple est faite de violences. Un soir, revenant d?un match de foot, José explose de colère pour une histoire de dîner. Pour ne pas en rajouter, elle s?éloigne tranquillement mais il la rattrape. « Li finn riss mo seve, linn pile moi ar poto, mo latet inn fann », raconte-t-elle.

Elle se rue au poste de police avec Heleta, son bébé, dans les bras et porte plainte. Le lendemain, José vient lui demander pardon, promet de ne plus recommencer. Il lui construit même une petite case en tôle et ne la frappe plus.

Après quelques années, son comportement change. Il rentre de plus en plus tard, s?enivre davantage, ne lui donne que Rs 10 par jour pour qu?elle achète deux livres de riz pour le repas. Avec ce qu?il trouve, il fabrique des semblants de plats. La nourriture est insipide. Ni les enfants, ni la mère ne peuvent l?avaler. Souvent, ils restent ainsi, avec la faim qui leur vrille l?estomac. L?électricité a été coupée depuis belle lurette, faute de moyens. Et l?eau, n?en parlons pas ! Sylviana est dépossédée de tout.

Blessée dans son être, elle décide d?en parler. Une énième dispute éclate. Il se jette sur elle, lui cogne la tête contre les colonnes du lit. Joey essaie de la défendre. Il attrape un morceau de bois et frappe le père. Ce dernier le saisit à son tour et l?agresse.

Hurlements, sang, Sylviana va au poste de police, puis à l?hôpital. Elle veut quitter José, mais pense aux enfants et se remet avec lui quelque temps plus tard. Bien qu?il ne la batte pas, il s?énerve pour un rien, cogne sur les murs ou les feuilles de tôle dans ses excès et ramène au passage des prostituées dans la bicoque.

<B>Elle fuit une nuit de cyclone</B>

Ne pouvant plus en supporter davantage, Sylviana fuit une nuit de cyclone. La maison est inondée. Tracy, atteinte de troubles respiratoires, va mal. Joey est fiévreux. Quant à Heleta, elle n?est pas encore rentrée de l?école. Avec les deux petits malades, elle se dirige vers le centre de refuge. Il n?est pas encore ouvert. Direction : le poste de police. Les policiers l?emmènent à l?hôpital et lui remettent un bon de Rs 340 pour une allocation alimentaire payable au bureau de pension.

Mais lorsqu?elle y va, les officiers refusent de la lui donner. Elle repart à l?hôpital et n?a pas le moindre sou pour rentrer. C?est une ambulance qui la ramène. Elle ne peut alors pas entrer dans la bicoque. La branche d?un arbre, qui s?est effondré sur la maison, obstrue le passage. Sylviana rebrousse chemin vers les policiers qui l?amènent au centre de refuge. Elle dort par terre, avec ses enfants toujours malades.

Le lendemain, elle va voir sa maison. Le cyclone a tout emporté. Le mari est introuvable. Elle n?a plus de toit. Où va-t-elle aller ? Elle est happée par le mauvais sort. Ses enfants aussi. Heureuse-ment, elle croise de bonnes âmes, Maryse, une travailleuse sociale, et l?équipe de Radio One.

Ces derniers se démènent pour lui trouver un logement, dans le Nord. Quelques jours plus tard, Sylviana emménage. Des volontaires lui trouvent quelques meubles. Sylviana, qui travaille dans une autre usine à Ste Croix, doit survivre avec Rs 2 700 par mois. Comme l?allocation de transport ne lui est pas attribuée, elle doit trouver Rs 800 pour aller au travail, rembourser un emprunt, et payer les frais d?électricité, de nourriture et la scolarité des enfants.

Dépossédée, elle essaie de maintenir la petite flamme d?espoir pour ses enfants. « Mo pas kone ki pou arive demain, parfoi pena mem manze pou donn zot, mo sey pran prete. Mo finn dekouraze. Me moi mo pa konn narie, mo pa konn A, B, C, D, me mo pa le ki mo zanfan soufer koum sa. Se ki pli, omportan se zot ledikasion e mo pou sey lite pou zot », confie Sylviana. Mère courage, elle tâche de faire face malgré les plaies de la vie. Pas le temps de ruminer. Elle doit trouver une solution rapidement. Il en va de la survie des enfants. Elle s?est mise à compter. Dans dix-huit mois qu?adviendra-t-il ?

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