Publicité
Sultana Haukim et ses innovations esthétiques
Par
Partager cet article
Sultana Haukim et ses innovations esthétiques
Les différentes formes d?expressions artistiques ne cessent de vouloir se débarrasser d?anciens carcans, encourant même le risque de susciter la réprobation de ceux tenant mordicus à des représentations plus classiques. Tout, en matière de Beaux-Arts, ne peut en tout temps susciter des adhésions unanimes. Et même dans les apparitions les plus classiques, et même dans l?art pompier, leurs partisans ne peuvent pas tout accepter pareillement sans que, pour autant, leurs rejets puissent tenir lieu de remise en cause radicale.
On peut déplorer que la recherche de nouvelles voies d?expressions artistiques, la quête de révolutions décisives, débouche parfois sur un enlaidissement voulu plutôt que sur un effort d?embellissement, des promoteurs pouvant accorder une dangereuse priorité à des idéologies antibourgeoises et anticapitalistes, ayant peu à voir avec une quête (sans préjugés) de perfection esthétique.
Le talent incontestable de Sultana Haukim consiste justement à ne jamais perdre de vue l?essentiel de toute recher-che esthétique, tout en analysant des pistes inexplorées pouvant conduire à de nouvelles formes d?expression de ce qui est beau autour de nous. Mieux encore, en s?éloignant résolument des moyens classiques d?exprimer le beau sur les supports connus et selon les canons les plus traditionnels, elle se permet certaines libertés, devenant volontiers, dans le contexte dans lequel elle les place, des explosions flamboyantes de couleurs, des effets saisissants de distanciation et de relief.
Elle se permet, par exemple, des tournoiements rougeâtres. À l?intérieur d?un coucher de soleil, relevant des critères habituels de l?art pompier ou sous le pinceau de peintres du dimanche, un tel rougeoiement peut paraître insupportable. Le plus délicat, le plus fin des artistes, ne peut ignorer qu?on ne peut plus peindre à la manière des spécialistes du trompe-l??il à l?ère de la photographie, de l?infrarouge et de l?ultraviolet.
À la découverte des trésors de son jardin intérieur
En revanche, le même effet de tourbillons de couleurs de feu sur l?un ou l?autre carreau d?un ensemble pictural, posé à même le sol et rappelant le principe d?un jardin zen, devient un rappel intelligent de la splendeur nous entourant, pour peu que nous sachions la voir et l?admirer, quelques centimètres carrés de splendeur due aux pinceaux et à la sensibilité artistique de Sultana Haukim. Les autres toiles sont de la même veine. En route donc, à la découverte des trésors de son jardin intérieur et esthétique. Il nous sera alors possible de mieux comprendre son talent particulier et innovateur, lui permettant de renouveler fructueusement les perspectives offertes à la peinture mauricienne.
Nous connaissons tous ces branchages de bois sec, peints ou teintés ou encore saupoudrés de poudre dorée ou argentée. Il faut déjà avoir l??il artiste pour pouvoir détacher leurs arabesques entrelacées du reste du bouquet et des fleurs, dont ils ne sont que le support et la mise en valeur. Ils sont pourtant aussi beaux, sinon plus beaux et surtout plus durables, que les fleurs éphémères à qui ils communiquent leur gracilité et leur charpente ouverte sur l?infini.
Un vide se peuplant de contorsions
Sultana le comprend d?instinct et se charge de leur rendre l?hommage qui leur est dû. Ils sont autant un bouquet à eux seuls que des fleurs ou des plantes décoratives. Son génie l?incite à les accrocher à un simple cadre, ne retenant au-cun support, afin que ce vide se peuple des mille contorsions de brindilles et de branchages. Le tout se revêt d?une couche vermillon nous rappelant avantageusement la splendeur de nos couchers de soleil.
Il n?est même pas nécessaire de glisser derrière cette peinture-sculpture un astre lumineux pour conserver chez soi un souvenir de soleil couchant que l?heureux acquéreur de ce chef-d??uvre pourra contempler à loisir, comme s?il devient le Petit Prince de Saint-Exupéry à qui il suffit de déplacer sa chaise, sur sa minuscule planète, pour admirer autant de fois qu?il le désire le plus beau spectacle qui soit sur terre : le coucher de l?astre solaire. Il sera peut-être facile d?imiter cet art végétal mais le prestige de l?innovation revient de droit à Sultana Haukim.
Elle fait de même dans la transparence. Celle de la vitre ou celle de produits chimiques aux propriétés identiques. Elle exploite à merveille ces effets de transparence, de relief et de juxtaposition. Les effets colorés changent du tout au tout, selon qu?ils sont appliqués au recto ou au verso d?un support transparent. Les champs de vision deviennent interchangeables au gré du contemplateur. Elle peut encore miser sur une transparence totale ou limitée, en clôturant ou non, par exemple, le champ de vision avec un panneau opaque.
En déplaçant son poste d?observation, elle modifie, du même coup, la perspective et sa vision de l??uvre d?art. On est loin du plaisir de pouvoir se déplacer latéralement tout en conservant le bonheur de se savoir suivi du regard par la Mona Lisa de Léonard de Vinci.
Une toile montre plus particulièrement le génie innovateur de Sultana Haukim. Elle pourrait ressembler à la photo classique réalisée par qui se place, en contre-plongée, au milieu d?une futaie pour unir, au seuil de l?infini, le faîte du cercle des arbres l?entourant. Notre artiste assure un effet boomerang à cette vision et perspective unidirectionnelles en précédant le centre de sa toile d?un espace géométrique, le simple support des pièces d?un modèle d?avion à assembler, et nous voilà récepteurs d?un message métaphysique, revenant des espaces sidéraux et situant la pensée humaine au milieu d?une galaxie intemporelle. De quoi nous laisser baba !
Mais l?innovatrice ne doit pas cacher le peintre, maîtrisant parfaitement les touches de pinceau délicatement posées sur la toile, se juxtaposant aux autres pour créer un univers intime et soigné. La délicate touche de Haukim rappelle quelque peu celle du regretté Roger Merven, trop connu pour ses caricatures artistiques et pas assez pour ses rares toiles au fini particulièrement soigné.
Comme Rog, Sultana fait confiance à la peinture qui sait se fondre avec les taches colorées, la précédant sur la toile ou se juxtapose à elle en se faisant une place, en forçant au besoin un passage sinueux sinon veineux. Merven savait faire confiance à des paysages ou à des éléments naturels qu?il excellait à mettre en exergue. Son émule ajoute une touche personnelle en inventant ses paysages, en permettant, par exemple, à un disque lunaire particulièrement lumineux de surfer sur une vague que n?aurait pas désavoué tel ou tel maître japonais.
De nouveaux chapitres à admirer
Nous la retrouvons, jouant toujours au milieu d?astres lumineux, de feuilles d?émeraude, d?atmosphères rougeoyantes parsemées de points lumineux. Cela donne des ensembles pouvant illuminer un espace de convivialité.
Ses toiles n?atteignent pas toutes le même degré de réussite et de perfection. À chacun de nous de les classer par ordre de préférence. Mais définitivement, l?exposition de Sultana Haukim, à la Maison de l?Alliance française, jusqu?au 20 mai, sa première en solo, après deux participations collectives aux Salons de mai de l?Institut Mahatma Gandhi, constitue un rendez-vous artistique que les amateurs de Beaux-Arts ne sauraient manquer. Ils y trouveront la preuve indiscutable que ce « panorama de peinture mauricienne », si cher à Georges André Decotter, comporte de nouveaux chapitres à admirer et cela augure favorablement de ce qui nous attend au-delà de nos présents horizons culturels.
Publicité
Publicité
Les plus récents