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Sous les feux croisés
Rejet d?un État tuteur et refus de se laisser instrumentaliser? Telle est la position qu?adoptent aujourd?hui les médias mauriciens, tout en la conjuguant à la nécessité de se responsabiliser davantage. Mais leur tâche est d?autant plus délicate qu?en face, le pouvoir politique ne cesse de multiplier les initiatives qui traduisent une volonté de contrôler les médias. Entre tirs croisés des uns et éloges des autres, chaque support de média et titre de presse indépendant s?efforce pourtant de remplir sa mission d?information et d?éclairage de l?actualité, en fonction de sa ligne éditoriale.
C?est en cela aussi que les médias peuvent autant fasciner qu?inspirer une certaine crainte. En effet, face à la parole du pouvoir, les titres indépendants ont de tout temps opposé le pouvoir de la parole. Ils ont tenté de résister ? et certains ont réussi ? aux lobbies et aux contraintes économiques en s?adaptant et en se modernisant.
La nouvelle impulsion créée par la révolution des technologies de l?information les y a aidés. Et même si Maurice n?est pas encore entièrement inscrite dans cette dynamique, la libéralisation partielle des ondes et les premiers balbutiements de l?information en ligne, entre autres, ont entraîné certains changements dans le paysage médiatique.
Cette évolution intervient à plusieurs niveaux. Notamment sur le plan du rapport avec la société politique, civile ou intellectuelle. Dans ce dernier cas toutefois, l?on notera une certaine mode qui pousse les intellectuels au rejet du prêt-à-penser médiatique.
Dans ce petit cercle, on se méfie des médias pour diverses raisons, l?une des critiques les plus récurrentes portant sur leur prétendu amateurisme. Or, il s?avère qu?à travers le temps, le monde journalistique s?est professionnalisé.
Le secteur a su intégrer les apports du journalisme appris « sur le tas » aux techniques rapportées par de jeunes universitaires qui se sont joints à la profession. Et d?une génération à une autre, a perduré cette culture de l?information qui est le fondement même de cette activité.
D?autres critiques se rapportent à la violation de la vie privée et au sensationnalisme au premier degré. Mais force est de constater que ces phénomènes ne font pas partie des pratiques à Maurice. Ce qui, malheureusement, n?a pas pour autant épargné la presse écrite indépendante, et principalement des éditorialistes, de certaines critiques. Ces derniers sont ainsi pris pour cible par des observateurs qui digèrent mal le fait d?une réflexion globale sur la société mauricienne et d?une position qui dépasse les clivages traditionnels. Avec pour résultat que certains responsables des médias se voient souvent affubler du titre de « donneurs de leçons ».
Si l?intelligentsia prend souvent le parti de contester la valeur scientifique des points de vue exprimés dans les colonnes des journaux, c?est paradoxalement elle, la grande absente des débats publics. Certes, l?opinion n?est pas une science, mais elle peut participer de la construction d?idées et d?attitudes rationnelles. Bousculant comme il se doit les convenances et les idées reçues. On notera effectivement que c?est lorsque l?opinion ne s?embarrasse plus des susceptibilités de certains et qu?elle ne fait plus grand cas de cette obsession qui consiste à s?effacer révérencieusement devant les spécificités mauriciennes ? une des causes de l?immobilisme ? qu?elle dérange.
Par contre, on notera une certaine propension à se montrer beaucoup plus conciliant envers des médias qui participent de la même logique conservatrice et puritaine. Chez ces derniers, l?absence d?une modernisation des pratiques n?a pas entraîné cette ouverture susceptible de nous débarrasser d?un certain obscurantisme. Le cas de la télévision publique illustre ce paradoxe.
■ Entre bigoterie et farfelu culturel
La télévision publique est confrontée à des challenges multiples. Le premier consiste à répondre aux attentes d?un public de plus en plus exigeant. Ensuite, elle doit surmonter les con-traintes économiques ? tâche toutefois simplifiée à Maurice par la situation de monopole. Celle-ci permet à la corporation nationale de bénéficier de subventions et de recettes publicitaires qui la maintiennent en vie. Enfin, la télévision publique reste cet objet de désir qui attire les gouvernants politiques. Face à tant de contraintes, l?objectif d?indépendance est condamné à demeurer un v?u pieu.
Pour le pouvoir politique, l?obsession première reste le contrôle de la télévision. Son instrumentalisation extrême a eu pour résultat d?évacuer du registre des priorités la question de son indépendance. Poussée vers l?impéritie, la télévision publique est constamment au centre d?un jeu de personnalités et d?un rapport de force dont la finalité est un meilleur contrôle de l?outil.
Jusqu?ici, les grandes questions par rapport à la télévision demeurent : Qui nommer ? Qui licencier ? Comment adapter son discours en fonction des gouvernants du jour? C?est ce qui pourrait expliquer que certains acteurs de la télévision publique soient devenus des exécutants dans un service sclérosé. Soumise à ces faux enjeux, la télévision génère inévitablement un certain amateurisme et une déresponsabilisation quant à la nécessité de garantir la qualité de l?offre.
De temps à autre, il est vrai, des productions locales sortent du lot grâce à la ténacité de quelques concepteurs. Preuve s?il en fallait que le talent est là, mais que les conditions ne sont pas réunies pour que la télévision publique fasse la démonstration de son professionnalisme.
Et l?intervention politique n?est pas la seule source du mal. L?esprit corporatiste est un autre fléau qui ronge un service qui n?a pas su se renouveler, et qui est soumis à des règles de recrutement pas toujours rationnelles. Cela peut aboutir à un troc pervers où le contrôle politique de l?information s?échange contre de fermes protections corporatistes.
L?absence d?une réflexion profonde sur la relation entre l?État et la télévision, entre la diffusion et la production, entre le grand public et l?élite? contribue aussi à ce désordre. D?autres enjeux n?ont jamais été résolus non plus. Quels sont les impératifs culturels, informationnels, éducatifs de la radio-télévision publique ? Quelle dose de règles concurrentielles introduire pour assurer la qualité ? Comment mettre un frein aux guéguerres de sérail ? Autant de lacunes qui font que l?audiovisuel public avance avec des fers aux pieds.
La MBC a aussi fini par devenir l?otage des revendications. Des groupuscules militent pour les droits de chaque groupe ethnique, et la coincent entre leurs incessantes sommations. Le refrain qui revient le plus souvent est une représentation et une présence équitable de chaque groupe ethnique au sein de la grille de programmation avec, à l?appui, la demande pour une couverture d?événements religieux.
Une certaine tradition s?est ainsi installée à la corporation, où s?exprime une attitude de révérence ou d?appréhension vis-à-vis de tout ce qui participe de la religiosité. Il va sans dire, dans ce contexte, que les bulletins télés se déclinent comme un chapelet de manifestations dites socioculturelles, et que, soumise à ces diktats, la MBC se dandine souvent entre la bigoterie et le farfelu culturel.
■ Prisonnier de ce rapport vicié
L?État n?est pas moins prisonnier de ce rapport vicié. Les dirigeants politiques assurent, à chaque nouvelle législature, qu?ils mettront bon ordre au sein de la corporation nationale. Mais chaque nouveau gouvernement répète le même schéma : à défaut d?engager des réformes profondes, on garantit que la nomination de professionnels ? ou d?un nouveau directeur général et président du conseil d?administration ? suffira à moderniser le service.
Mais rapidement celui-ci se retrouve pris entre les tirs d?un esprit conservateur et corporatiste. Et au bout de quelque temps, la MBC revient à la case de départ. Avec un État propriétaire de médias et maître de l?allocation des ressources et des cahiers des charges, l?interventionnisme est inévitable.
Des ministres agissent en contremaîtres ; on ordonne des enquêtes à la suite de la diffusion d?un documentaire sur un responsable religieux ; des associations socioreligieuses ont même fini par demander que les émissions à caractère religieux soient au préalable visionnées par certains de leurs représentants. Tout cela, inévitablement, ramène à la question de l?existence même de l?Independent Broadcasting Authority (IBA).
■ Une parole nouvelle dénuée de fioritures
Le sort réservé à cet organisme est un autre mauvais épisode de ce feuilleton sur les médias? du moins tel que les gouvernants souhaitent le mettre en scène. C?est l?ancien président de l?IBA qui en a fait les frais. Jugé trop tendre, Ashok Radhakissoon a fini par présenter sa démission. Également président exécutif de l?Information & Communications Technologies Authority (Icta), Ashok Radhakissoon a surtout payé pour ne s?être pas aligné sur la position de certains dirigeants politiques vis-à-vis des radios privées.
C?est toute l?institution qui en est sortie fragilisée. Cet épisode témoigne également de la difficulté du pouvoir politique à garantir une autonomie totale aux institutions intermédiaires. Celles-ci finissent ainsi par subir le joug des politiques. Le même réflexe est reproduit à l?égard des radios privées.
En effet, depuis la libéralisation partielle des ondes et l?apparition des radios privées, le pouvoir politique a eu toutes les peines du monde à masquer ses tentations de censeur et de critique. Il vit mal cette information qui prend souvent naissance dans la rue et qui est relayée par des radios privées. On n?a cessé, en ce sens, de mettre en garde contre les « dérapages » de certaines radios. Ce qui a abouti à la mise en place d?un comité ministériel pour étudier, entre autres, l?éventualité d?apporter des amendements à la loi régissant ce secteur.
Le Premier ministre a appelé, dans un premier temps, à la responsabilisation, mais il n?en demeure pas moins que certaines critiques à l?antenne contre le gouvernement ont fini par trahir les vraies intentions du pouvoir. Le politique s?érige en chien de garde en lieu et place de l?institution qui est censée remplir cette fonction. L?État tutélaire révèle sa face d?État censeur. Un réflexe qui n?est pas prêt de changer.
C?est ainsi que les radios privées qui étaient présentées comme des agents contribuant à l?élargissement de l?espace démocratique ont été jugées comme étant « irresponsables ». En fait, il ne s?agit ni plus ni moins que d?un besoin de contrôle de la liberté d?expression.
Pourtant, l?apparition des radios privées a permis l?éclosion d?une parole nouvelle, dénuée de fioritures, spontanée et très critique. C?est en cela que les radios sont en train de remplir une mission importante. Elles doivent, à la fois se soumettre à la rigueur, et responsabiliser les auditeurs. L?opinion publique, telle qu?elle se constitue, ne peut plus désormais faire abstraction de cette réalité.
Là où la radio et la télévision nationales ont failli, les radios privées sont en train d?émerger comme un véritable espace d?échanges des idées. Une évolution qui peut contribuer à une nouvelle prise de conscience collective et à la maturation du processus de formation de l?opinion publique.
Il y a eu au cours de cette année une autre prise de conscience qui témoigne d?une évolution de la société mauricienne. Il est ainsi de plus en plus question de la représentation qui est faite des femmes dans les médias. L?impor-tance de la parité dans le traitement de l?information a été démontrée.
Le processus est en cours et il est soutenu autant par des organisations locales qu?africaines auxquelles Mau-rice appartient.
■ Une question d?attitude et d?éthique
À travers le monde, les médias sont devenus l?incarnation du pluralisme démocratique. C?est une fonction que les médias indépendants mauriciens remplissent avec plus ou moins de réussite. Il s?agit aussi d?un apport considérable qui compense la faiblesse de certaines institutions qui sont censées jouer le rôle de contre-pouvoir.
Ce qui n?excuse pas pour autant les faiblesses, et encore moins la tentation qu?éprouveraient certains à se poser en stars médiatiques. C?est en cela que la critique des médias est salutaire parce qu?il n?y a chez personne le monopole de la réflexion.
Il est toutefois plus juste que cette critique soit précédée d?une autocritique. C?est ce dernier exercice qui traduit la volonté réelle de remise en question. Il est en fait ici question d?attitude et d?éthique, que chaque média est appelé à développer pour que l?information soit la plus objective possible.
Il est bon enfin de rappeler que la critique médiatique de la presse se fait toujours par ceux qui sont les plus demandeurs d?un espace d?exposition. Simplement, lorsqu?ils sentent leurs intérêts menacés ou qu?ils s?imaginent que l?information est en train de les desservir, ils deviennent les premiers à interroger le principe de la liberté de leurs détracteurs. Finalement, ce sont ces médias qui sont les cibles de telles attaques qui ont la vraie signature indépendante.
Partout à travers le monde, les médias sont devenus l?incarnation du pluralisme démocratique.
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