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Soixante chômeurs se muent en agriculteurs à B.-Bassin
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Soixante chômeurs se muent en agriculteurs à B.-Bassin
Barkly est un faubourg beaubassinois qui revient périodiquement, mais pas toujours glorieusement, à la une de notre brûlante actualité. Bandits de grands chemins quand il ne s?agit pas d?agents politiques, sinon ministériels, n?hésitent pas à prendre la loi dans leurs mains parfois ensanglantées, sous prétexte que gouvernment dans nous la main. La cité Chébel, voisine, échappe difficilement à cette bien triste réputation. Mais nous comprenons que trop que certaines personnes, condamnées plus ou moins à perpétuité à vivre et à demeurer dans ces faubourgs, que d?aucuns prétendent plus mal famés que d?autres, refusent obstinément cette fatalité moderne, sinon contemporaine. Elles se démènent comme diables en bénitier pour s?en affranchir même si, autour d?eux, la majorité préfère baisser les bras et se lamenter sur sa misère d?avoir à vivre dans un tel enfer sur terre.
Barkly, Chébel et les cités ouvrières, qui leur ressemblent sous tant d?aspects, n?ont pas toujours mauvaise presse. Nous en voulons pour preuve la Cité Mangalkhan en passe de devenir la Résidence Stéphane-Buckland. L?express consacre même, en septembre 1983, une page grande surface à «un exemple à suivre». Il s?agit de soixante chômeurs, exploitant avec succès 13 arpents de terre agricole à Chébel et Barkly. Qui dit mieux ? C?est tout de même un exploit plus difficile à réaliser que de tenir victorieusement dix minutes sur un ring pékinois. Mais qui le sait à l?Hôtel du gouvernement.
Cette réussite, ô combien exemplaire, commence pourtant par une série d?échecs retentissants, pouvant décourager les plus persévérants d?entre nous. Un élevage de lapins tourne vite au désastre. De juin à décembre 1982 (un des semestres du fiasco du 60-0, pour reprendre une expression du Mauritius Times de septembre 1983), rien ne sort de valable de diverses tentatives agricoles, effectuées sur un terrain de huit arpents que Médine met à la disposition des chômeurs de Beau-Bassin Ouest, via la paroisse du Sacré C?ur. Un semestre plus tard, le paysage change du tout au tout et l?express peut titrer « soixante chômeurs exploitent avec succès 13 arpents à Chébel et à Barkly. Que s?est-il passé ? Ou plus exactement quel nouveau Père Laval permet-il un tel miracle ? Il se nomme Robert Jauffret. Il est le curé de cette paroisse beaubasinnoise que hante toujours le souvenir du chanoine Philippe Rivalland, grand admirateur de Claudel et de Mauriac devant l?Eternel. Robert Jauffret n?en peut plus de recevoir ces pères de famille, désespérés de ne plus pouvoir nourrir leurs enfants affamés. L?île Maurice du 60-0 ne crée pas d?emplois productifs. Banque mondiale et FMI l?empêchent de créer les 20 000 emplois menti-menti du PAN-PAN (PTr et groupuscules alliés du 11 juin 1982). De guerre lasse, Robert Jauffret décide : puisque nul ne crée des emplois productifs pour les chômeurs qui viennent à moi, les plus résolus d?entre eux créeront l?emploi qui se dérobe à leurs bras encore vigoureux. L?on connaît les premiers déboires du pasteur et de ses ouailles.
Janvier 1983, tout est morne plaine de désolation et d?insuccès à l?ouest de Barkly. Chelin garde cependant espoir. Docker licencié, il essaye de survivre avec une pension mensuelle de Rs 500. Son lump sum, converti en commerce de légumes, part en fumée. Il s?endette mais s?entête. Seul, il défriche et plante de la pistache. Sa première récolte lui rapporte Rs 5 000. Il rembourse en partie ses dettes. Il investit le reste en semences et en fertilisants. Il plante de la pomme d?amour. Il trouve enfin un emploi sécurisé et sécurisant. Goolam, autre docker licencié, et Bala, ébéniste chômeur, se joignent à lui. Leur réussite fait boule de neige. Ils sont neuf sur les terrains agricoles de Médine, à la fin de janvier 1983. En avril, ils sont quinze. Soixante en septembre. Soixante succès ou presque.
Les aides affluent. Aide matérielle, financière, technique, agronomique. Le Sucre envoie aux chômeurs des conseillers agronomes. Faites ceci. Ne faites pas cela. Miracle ! Chébel et Barkly produisent en partie les légumes que consomme Beau-Bassin Ouest. L?aide financière mais aussi des cotisations d?une roupie par semaine et par équipe de travail servent de fonds de roulement à une caisse commune de solidarité mutuelle. Elle dépanne ceux traversant des difficultés passagères. On se remet au lapin mais avec davantage de savoir-faire. On parle de goutte-à-goutte, d?irrigation optimale. Une communauté de chômeurs réapprend à espérer en des lendemains plus ensoleillés. Elle redécouvre un mot magique : la volonté d?entreprendre. Merci Robert Jauffret. Il en faudrait seulement davantage. Et pas seulement dans le diocèse de Port Louis.
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