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Sithanen dans la bataille économique, que la force soit avec lui

13 septembre 2005, 20:00

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J’avais pensé intituler cette analyse “La plus belle femme au monde ne peut donner que ce qu’elle a” car l’exercice du ministre des Finances traduit surtout la marge de manoeuvre extrêmement limitée dont il jouit dans la conjoncture actuelle. Comme il le dit lui-même : “Sandwiched between these two pressures (the need to spend more on social protection, on education and on economic infrastructure and falling taxes and tax revenues) and burdened with high deficits and debts, we are left with very little space for fiscal manoeuvres.”

Cependant plus gender sensitive que jamais, je pense que ce dicton a fait son temps. Surtout je viens de finir la lecture de The Da Vinci Code et je dois avouer que le “Féminin Sacré” ne m’a pas laissé insensible. D’où la décision de choisir un titre dans l’air du temps, susceptible d’intéresser le plus grand nombre. Le ministre des Finances dans une polémique récente déclarait qu’à Maurice tout le monde se prend pour un économiste. Au lieu de ramener tout ce beau monde sur terre, il est certainement plus élégant de les embarquer dans un voyage galactique à bord du vaisseau Mauritius duquel il pourrait tirer quelques leçons utiles. Vous l’avez certainement compris : nous faisons un clin d’oeil à la populaire saga La guerre des étoiles.

<B>Le retour du Jedi</B>

Le retour de Rama Sithanen aux Finances a créé la confiance. En même temps, il a suscité beaucoup d’attentes. Pilote émérite des années 90 et observateur averti de la trajectoire du vaisseau Mauritius, depuis son retour au poste de pilotage, il ne pouvait qu’engendrer la confiance. Il faut se rappeler que depuis son départ en 1995, à part le bref passage de Rundheersingh Bheenick, il n’y a pas eu aux commandes un pilote formé comme il l’est dans le pilotage économique.

Dans ce premier exercice de vol qu’était sa sortie du 30 août dernier, il justifie pleinement cette confiance.

Il y a d’abord cette analyse clinique de l’état du vaisseau Mauritius. Bien sûr il en noircit un peu trop les traits pour souligner “le lourd héritage”, qui fait partie du folklore qui accompagne chaque passage de témoin à bord du Mauritius. Mais ça fait très longtemps qu’on n’a pas vu un constat aussi réaliste, limpide et précis de l’état des lieux. Son insider’s view of the economy mérite toute notre attention.

Ensuite, en bon pilote qu’il est, il ne passe pas par quatre chemins pour faire comprendre à tous que pour que le vaisseau avance, il faut de l’énergie. Et cette énergie est d’abord et avant tout l’investissement : “The growth equation is brutally simple. No investment – no growth.” Plus loin, il dira que cet investissement ne peut qu’être principalement privé étant donné que l’état des finances publiques ne permettent pas des dépenses conséquentes additionnelles.

Cette pierre angulaire posée, le ministre des Finances annonce un ensemble de mesures pour accroître le flux d’énergie vers les moteurs du vaisseau (mesures de facilitation et de promotion de l’investissement), aussi bien vers les moteurs principaux – sucre, textile–habillement, tourisme – que vers les moteurs accessoires – industrie locale, aquaculture, services financiers, TICs. Il met particulièrement l’accent sur le tourisme, moteur dont le potentiel est grand et qui est susceptible de devenir la force principale du vaisseau pendant les court et moyen termes.

Il est à noter que conscient de l’état du vaisseau (nous y reviendrons dans la section suivante), il fait fi de l’opinion des autres membres de l’équipage ainsi que des ses propres réserves antérieures sur l’utilité de nouveaux moteurs installés récemment – l’ Integrated Resort Scheme et la Duty-Free Island. Bien sûr, on parle de modifier ces moteurs. Mais son expérience lui a fait comprendre qu’étant donné le voyage difficile qui l’attend, il aura besoin de toute la puissance disponible pour faire avancer le vaisseau.

Enfin, il prône une utilisation judicieuse des ressources disponibles “more optimal use of public assets” et l’observation de la règle fondamentale d’emprunter des ressources uniquement pour alimenter les moteurs “the golden rule that government should borrow only for its investment expenditure and not for recurrent expenditure”.

Il n’est donc nullement surprenant que les réactions à l’annonce de ce plan de vol ont été globalement positives car répondant à la fois aux sollicitations particulières des acteurs travaillant à alimenter différents moteurs et assurant en même temps une certaine cohérence dans l’approche.

Cependant il y a eu quelques observateurs plus avertis qui ont trouvé le plan de vol pas totalement convaincant : ils trouvent les mesures avancées timides ou insuffisantes. Ainsi une enquête réalisée auprès d’un échantillon d’analystes financiers (ce ne sont pas nécessairement les plus qualifiés dans la matière) révèle que 57 % de ceux interrogés pensent que les mesures annoncées sont insuffisantes pour accélérer de manière significative la vitesse du vaisseau (moins de 4 % de croissance du PIB en 2005 et moins de 5 % en 2006).

En fait ces observateurs n’ont pas tout à fait tort. Si le pilote Sithanen capitalise sur le capital confiance dont il jouit, les attentes suscitées par sa réputation sont loin d’être satisfaites. Car l’état du vaisseau Mauritius et possiblement les réserves de certains des membres de l’équipage sur le plan de vol réduisent sa marge de manœuvre.

<B>La revanche des Siths (chiffres)</B>

Quand Rama Sithanen abandonne les commandes en 1995, le vaisseau volait à Mach 6 (6 % de croissance), ses trois moteurs principaux fonctionnant normalement. Il avait lui-même commandité deux moteurs auxiliaires – les services financiers et le port franc – avec l’espoir que la montée en puissance de ces nouveaux moteurs allaient non seulement augmenter la puissance totale du vaisseau mais surtout pallier à l’affaiblissement des moteurs principaux.

Il faut rappeler que déjà à cette époque l’inspection du vaisseau (par la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire internationale (FMI)) avait révélé les premiers signes d’un affaiblissement du moteur textile-habillement (le premier rapport de la BM invitant le gouvernement à développer d’autres produits d’exportation que le textile-habillement date de 1989) et l’émergence des déséquilibres susceptibles de freiner la progression du vaisseau. En effet, les ressources consacrées à entretenir et renforcer la puissance du vaisseau (investissement dans l’appareil productif) progressaient moins vite que celles utilisées pour améliorer le bien-être des passagers (augmentation réelle des revenus des ménages, des transferts sociaux et investissements dans l’infrastructure sociale).

Prenant acte de cette évolution négative, en tant que pilote soucieux de l’état de son vaisseau, Rama Sithanen proposa et exécuta une première mesure phare visant à rationaliser une des prestations offertes aux passagers : les subventions sur le riz et la farine. En effet afin de limiter les dépenses sur cet item, les subventions sur le riz et la farine furent abolies et l’équivalent de ces subventions en argent fut ajouté à la compensation annuelle à tous ceux ayant des revenus modestes. C’était en fait un targeting plus sévère que celle de la pension du troisième âge de 2004.

Devant l’agitation qui secoua le vaisseau à la suite de cette mesure, le commandant de bord d’alors demanda au pilote d’annuler la mesure. Ainsi non seulement la subvention universelle fut rétablie mais ceux qui furent déjà compensés en argent furent doublement subventionnés! Cet incident revêt une importance capitale car il convainc tous les commandants de bord et pilotes successifs, ainsi que leur état-major (politique bien sûr) qu’il ne faut pas dire aux passagers l’état réel du vaisseau et qu’il faut au contraire les conforter dans leur croyance que le vaisseau vole tout seul et que toute l’attention de l’équipage doit être pour eux.

La revanche des chiffres est d’autant plus sévère que cela fait plus d’une décennie qu’on évite de dire aux passagers la vérité sur la lente détérioration de l’état général du vaisseau et de l’environnement dans lequel il sera appelé à voler à l’avenir.

Il s’en est résulté un grand décalage entre les attentes des passagers et les performances du vaisseau.

C’est ainsi que quand Rama Sithanen reprend les commandes il constate que le vaisseau Mauritius vole maintenant à Mach 4 au lieu de Mach 6. Le moteur principal – textile-habillement – qui pendant presque trois décennies a littéralement propulsé le vaisseau sur sa trajectoire actuelle, perd de la puissance régulièrement depuis quatre ans (-8 % en 2005). Le plus vieux moteur – le sucre – enregistrera une perte de puissance significative dans deux ans et subira par la suite d’énormes pressions qui amèneront non seulement une baisse de régime mais risquent aussi de casser le moteur. Le troisième moteur principal – tourisme – tourne toujours mais sa performance est inférieure à des modèles similaires installés sur d’autres vaisseaux (le taux de croissance du secteur en 2004 est non seulement inférieur à celui de nos compétiteurs mais aussi plus bas que la moyenne mondiale). Les deux moteurs auxiliaires installés dans les années 90 – services financiers et port franc – n’ont pas pu jusqu’à l’heure dégager une puissance significative et le premier commence déjà à subir certaines pressions – demande de l’Inde de révision du DTAA (principal alimentation de ce moteur), facilités similaires offertes à d’autres pays (Singapour) et compétition accrue.

Il est vrai que dans cette insider’s view particulièrement noire, le nouveau moteur auxiliaire TICs brille un peu, mais certainement pas suffisamment pour atténuer le sentiment d’impuissance qui doit saisir le pilote à la vue de ce vaisseau affaibli et en perte de vitesse (pensez à cet engin de Hans Solo dans le premier opus de La guerre des étoiles – le fait que son copilote a une tête de lion est une pure coïncidence) !

Devant le vaste chantier sur lequel il doit s’engager pour remettre le vaisseau en état “setting the stage for robust growth”, il lui faut des ressources. Et c’est là que la revanche des chiffres est encore plus implacable. Il découvre une montagne de dettes. (La dette publique représente 66 % du P.I.B) et un déficit budgétaire pour 2005-2006 qui est d’après lui de 5,9 %.

La situation n’est guère plus brillante du côté des passagers. En effet, le taux d’épargne intérieur (gross domestic savings) va descendre au-dessous de 20 % en 2005, le taux le plus bas depuis 1984. En fait, la croisière s’est beaucoup amusée pendant la dernière décennie avec le résultat que les ressources disponibles pour remettre en état le vaisseau sont maigres.

Ce n’est pas tout. Le recours à l’extérieur pour l’alimentation du vaisseau draine les ressources disponibles. Le déficit de la balance commerciale pour l’année 2004-2005 est estimé à Rs 17 milliards et grimpera à presque Rs 24 milliards en 2005-2006, creusant le déficit de la balance des paiements (estimé à Rs 8,6 milliards en 2005-2006). Déjà les réserves stratégiques du vaisseau commencent à être entamées : les réserves de la Banque de Maurice ont chuté de Rs 1,3 milliard pendant le second trimestre de cette année.

Devant cet état des choses, le pilote se trouve contraint de se limiter à une révision des moteurs et à une sensibilisation et motivation de l’équipage et des passagers: “Now it is for everyone of us to play fully his role, individually and collectively.”

Il est cependant paradoxal qu’étant donné les maigres ressources disponibles, la part du lion (Rs 650 millions de Rs 850 millions) a été consacrée à l’abolition du targeting de la pension de troisième âge (réminiscences ?) et au transport gratuit pour les étudiants et le troisième âge. Selon les mots de Rama Sithanen. “The Prime Minister has fulfilled these promises to the letter. This has taken our society a major step closer to greater social equity and justice.”

Cette belle phrase cache la deuxième grosse difficulté (dont nous avons parlé plus tôt) plus pernicieuse que l’état du vaisseau Mauritius, à laquelle le pilote aura à faire face.

<B>L’empire contre-attaque</B>

Quand un vaisseau se lance dans l’espace intersidéral, il doit suivre une trajectoire pré-déterminée sinon il se perdra irrémédiablement dans le vaste infini. Petit vaisseau fragile lancé en 1968, le Mauritius ne peut avoir la prétention de tracer de nouvelles voies dans l’espace pour atteindre une planète inconnue de tous. D’autres vaisseaux beaucoup plus puissants que lui ont depuis longtemps parcouru les cieux et balisaient les voies praticables.

Au siècle dernier, il y avait deux grandes voies théoriquement possibles. Celle de la planète “Utopia”, avec sa société sans classes, tous mangeant à leur faim, vivant en harmonie à tel point que l’état devient superflu (et du coup plus besoin de pilote et de commandant de bord !). Et puis celle de “Terra Nova”, une version améliorée de la société existante, qui globalement avance en réduisant ses inégalités et ses travers. Mais ses imperfections, ses dysfonctionnements et ses inégalités persisteront car son mode de fonctionnement repose sur l’initiative individuelle, généralement non concertée, tandis que sur la planète “Utopia” tout est réglé de manière centralisée par un état tout-puissant.

La planète “Utopia” a fait rêver bien des générations et on trouve encore aujourd’hui des nostalgiques et de nouveaux adeptes. Et cela malgré le fait que personne à ce jour n’a découvert cette planète. Au contraire tous les vaisseaux qui ont entrepris le voyage à sa recherche, de l’Union Soviétique à la Chine en passant par de nombreuses ex-colonies, sont allés nulle part subissant d’énormes avaries et leurs passagers vivant les pires difficultés et sévices.

Avant le lancement du vaisseau Mauritius en 1968, de nombreux Mauriciens rêvaient de la planète “Utopia”. Le premier commandant de bord, Sir Seewoosagur Ramgoolam, préféra engager le vaisseau sur la voie de “Terra Nova” même s’il avait ses propres rêves. D’ailleurs, quand en route la manne sucrière descendit sur le vaisseau, il donna libre cours à ses rêves (éducation gratuite, Cola, etc). Mais le vaisseau fit vite naufrage (la crise de 1979-82) et le commandant fut emporté dans la bourrasque.

Ce n’est un secret pour personne que l’équipage qui prit le contrôle du vaisseau en 1982, était convaincu de l’existence de la planète “Utopia”. Ce qu’on sait peut-être moins, c’est que la première ébauche de la feuille de route pour “Utopia” était prête dès la fin de 1982. Pour l’anecdote, l’auteur de cet article avait la responsabilité de préparer cette feuille de route et en était l’auteur principal. Son titre : “Towards increasing self-reliance”. Ce travail bénéficiait du soutien d’un certain Kailash Ruhee, alors ministre du Plan et de Développement économique, et du regard bienveillant d’un certain Rundheersingh Bheenick, alors directeur du plan. Et le jeune Rama Sithanen faisait ses premières armes (de Jedi) dans les coulisses. Il y a là de quoi faire un “prequel” un jour !

Après des mois de débats et d’analyses internes, le commandant de bord et le pilote d’alors décidèrent de mettre le cap sur “Terra Nova” au lieu de “Utopia”, au vu de l’état du vaisseau et des risques d’un voyage dans l’inconnu. La suite des événements leur donna raison d’avoir résisté à leurs rêves. Il dit la vérité aux passagers et mobilisa toutes les énergies pour avancer vers “Terra Nova”.

Comme nous l’avons mentionné plus tôt, depuis plus de dix ans, on ne dit plus la vérité aux passagers sur l’état du vaisseau et on leur vend des rêves. La poursuite des projets nobles mais irréalisables dans la conjoncture est non seulement dangereuse mais peut aussi mener aux pires excès. Qui peut douter des rêves de Lénine, Boukharine et des autres quand ils s’élancèrent dans la Révolution d’Octobre ou de Mao Zedong quand il entreprit La Longue Marche ? Quand le rêve du socialisme se transforma dans le cauchemar de l’empire soviétique avec ses millions des morts et ses goulags ou quand le rêve du bol de riz pour tous connut les excès de la Révolution culturelle en Chine, il était trop tard pour changer de trajectoire.

De même dans le saga de La guerre des étoiles, quand Anakin Skywalker, Chevalier Jedi qui a vu mourir sa mère et apprend que sa femme, la Princesse Padmé, va mourir aussi en accouchant, il rêve d’avoir le pouvoir d’empêcher la mort. Son obsession le fait passer du côté obscur de La Force, le fait commettre les pires crimes pour devenir l’incarnation du mal absolu, Dark Vardor. Comme tous ces dictateurs incapables de réaliser leurs rêves fous.

Nous rappelons l’itinéraire du vaisseau Mauritius pour montrer que malgré quelques dérives passagers, il est bien resté sur la trajectoire de “Terra Nova”. Et le plan de relance de Rama Sithanen est en fait une confirmation de cette trajectoire. Cependant les deux principales mesures qui absorbent l’essentiel des ressources qu’il déploie, la gratuité du transport et la pension universelle, malgré tout le bien qu’on doit penser d’elles, nous rappellent plus la planète “Utopia” que celle de “Terra Nova”. En effet tout est gratuit ou à un prix arbitraire et tout le monde est logé à la même enseigne sur “Utopia”. Sur “Terra Nova”, tout a un prix (indépendamment de celui qui paye) qui correspond à son coût, tout le monde ne boit pas le même lait et les femmes peuvent mourir en accouchant (même si on fait tout pour en minimiser l’incidence).

Il y a des signes qu’il y a des nostalgiques de la planète “Utopia” parmi l’équipage. Malheureusement le vaisseau Mauritius ne peut suivre qu’une trajectoire. Ce ne sera pas une partie de plaisir pour le pilote de maintenir le cap sur “Terra Nova” avec un vaisseau déjà affaibli.

Dans une interview avant la présentation de son plan de relance, Rama Sithanen disait qu’il ne faut pas s’attendre à un big-bang ou à un miracle.

Sans miracle, on peut se demander comment il va gagner la bataille économique.

Que la force soit avec lui !

<B>Mahmood CHEEROO</B>

<I>Secrétaire général de la Chambre de commerce et d’industrie de l’île Maurice</I>

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