Publicité
Serge July tire sa révérence
?Libération? a donc tourné la page July. Celle de son fondateur, de son animateur, de son porte-parole, de son image même, tant Serge July incarnait ?son? journal. ?Je quitte Libération, parce que c'est la dernière chose que je peux faire pour que vivent cette entreprise et cette équipe qui, au fil des années, auront créé et édité l'un des plus beaux quotidiens écrits et visuels du monde, certains jours le plus beau de tous?, écrivait-il, hier, dans son dernier ?papier?.
Le lieu n?est pas, ici, d?analyser les causes de ce divorce entre le PDG de Libé et son principal actionnaire, Edouard de Rothschild. Pas davantage de scruter les comptes d'exploitation, les fragilités financières, les stratégies de recapitalisation, les bouleversements dont souffre toute la presse quotidienne française. Mais, simplement et confraternellement, de remercier July. Non pas l'homme, de trop loin croisé, mais ce qu'il a fait.
Car il n?est pas donné à tout journaliste d'inventer un journal ? qui plus est quotidien ? et de réinventer son métier. Hubert Beuve-Méry au Monde, Pierre Lazareff à France-Soir avaient su, après-guerre, mener cette singulière aventure collective, faire de leur journal le sismographe le plus sensible de leur époque et, plus encore, le lieu d'apprentissage où une génération puis d'autres apprennent à lire, à comprendre, à ressentir et à penser le temps présent.
C?est cette alchimie que July, avec ?Libération?, a renouvelée. A partir de 1973 d?abord, dans l?effervescence brouillonne, intransigeante, et provocatrice de l'après-68, quand ?Libé? défendait, à l'écart des institutions et contre elles, la cause du peuple et la ?France d'en bas?, selon une expression reprise depuis par d'autres. En 1981 encore, quand le journal fait sa mue, passe à l'âge adulte, se professionnalise, accueille publicités et mécènes, marie avec appétit la révolution culturelle de son adolescence et les emballements de la ?modernité? et du pouvoir. Dans les années 1990 enfin, quand ?Libé 3?, avant d'échouer, entend révolutionner la presse et inventer un ?journal global?.
En dépit des agacements, des divergences ou des concurrences, ?Libération?-July aura été, au fil de ces trente années, un formidable aiguillon pour les autres. Son insolence et ses révoltes, ses coups de coeur et ses coups de gueule (y compris ceux qui ont sidéré plus d'un lecteur, comme l?éditorial rageur au lendemain du non de la France au référendum européen de mai 2005), ses partis pris et ses irrévérences, sa liberté de plume et de style, ses contradictions assumées jusqu'à la coquetterie, ce mélange de rigueur et de décontraction, cette curiosité à l?affût des avant-gardes et des marges ? celles des sans-grade, des sans-papiers, des sans patrie ni frontière ?, cette impatience, cette imprudence aussi à enfourcher les causes parfois les plus baroques ou contestables, tout cela aura forgé une écriture, un regard et un ton. Et imposé, plus d'une fois, de repenser le vieux monde, pour ne pas dire le vieux Monde.
Les mouvements de la société, ses soubresauts et ses détours, ses complexités et ses impasses, d'autres en ont rendu compte, évidemment. ?Libé?, longtemps, les a incarnés en quelque sorte. A quoi il faudrait ajouter une inventivité visuelle et graphique, un goût du titre percutant ou drôle quand il n'était pas potache, un sens de la photographie qui, même en noir et blanc, mettait de la couleur dans la grisaille compassée des quotidiens d'alors.
Serge July, diront les grincheux ou les jaloux, n?a pas su ou voulu passer le relais assez tôt. Au risque de se faire remercier. Il n'a pas réussi, dans les années 1990, à séduire de nouvelles générations. Au risque de voir ses lecteurs vieillir en même temps que lui. Il n'a pas mesuré la distance qui, peu à peu, l'éloignait de sa rédaction au point que celle-ci finit, il y a quelques mois, par lui tourner le dos. Peut-être. Sans doute. On ne saurait lui retirer le reste. A commencer par le talent.
Il est difficile d'imaginer ?Libération? sans July. Il faudra pourtant bien admettre, une fois encore, que personne n'est irremplaçable. Et espérer, effectivement, que ce départ permette de ne pas se retrouver, un matin, dans un monde sans ?Libé?.
© Le Monde 2006. Distribué par The New York Times Syndicate
Publicité
Publicité
Les plus récents