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Sans réserve
C?est avec réserve que le gouverneur de la Banque de Maurice (BoM) s?est finalement résigné à relever le ratio de réserves obligatoires, le «Cash Reserve Ratio» (CRR). Avant de l?annoncer, il a pris soin de préciser qu?il aurait plutôt voulu abolir le CRR. Voilà une vision qui surprend à l?heure où de nombreuses voix s?élèvent dans le monde pour dénoncer les dérives d?un système bancaire qui a engendré la folie des «subprimes». Au point qu?un éditorial de «Le Monde» se pose «la question de la régulation du régulateur».
Ainsi donc, le CRR passe de 4 % à 6 %, comme nous l?avons proposé dans l?«express» du 9 juin dernier. Le CRR est l?un des trois leviers dont dispose une banque centrale pour gérer la création monétaire en fonction de la quantité de liquidités en circulation, les deux autres étant les taux directeurs et les règles prudentielles. N?ayant pas pu convaincre en deux occasions le Comité de politique monétaire à augmenter le «Repo Rate» par 100 points de base, le gouverneur exerce son pouvoir de régulateur en obligeant les banques à déposer 6 % de leurs dépôts à la banque centrale.
Après une hausse d?un quart point du taux d?intérêt, il convient en effet d?agir aussi sur les réserves obligatoires afin d?éviter à l?avenir des corrections importantes qui feraient plus de mal au secteur bancaire. Avec un «Repo Rate» à 8,25 %, la BoM reste timide par rapport à d?autres banques centrales des pays émergents. La Reserve Bank of India vient non seulement de rehausser son Repo Rate par un demi point à 9 %, mais aussi d?accroître son CRR à 9 % en vue de circonscrire une inflation de près de 12 %.
Chez nous aussi, l?inflation est de 11,5 % pour la période annuelle se terminant à juillet 2008. L?inflation ainsi calculée est susceptible de se maintenir à deux chiffres, car trop de monnaie est disponible actuellement. Les indicateurs monétaires sont effrayants : les taux de croissance de la masse monétaire et des crédits au secteur privé ont doublé, étant de 17 % et 22 % respectivement pour l?année 2007-2008, contre 8,6 % et 12 % pour 2006-2007.
Ces chiffres font perdre toute crédibilité à la notion de stabilité monétaire. On se demande si l?arrivée de nouveaux acteurs dans le secteur bancaire n?incite pas les banquiers à prendre trop de risques dans les prêts accordés. L?imprudence se manifeste sous le visage de bilans flatteurs avec une hausse totale des actifs de Rs 100 milliards en un an. C?est une raison suffisante pour que la BoM exerce encore plus de vigilance sur les créances douteuses et les défauts de paiement.
Une banque commerciale crée de la monnaie, précisément de la monnaie scripturale (qui se distingue de la monnaie fiduciaire émise par la banque centrale), à l?instant où elle conclut un prêt avec un emprunteur. Cette monnaie créée peut se retrouver dans plusieurs autres banques, augmentant ainsi leur capacité à créer à leur tour de la monnaie. L?effet multiplicateur du crédit entraîne une création ex-nihilo de monnaie, appelée monnaie de crédit.
Cela est possible dans le système actuel de réserves fractionnaires : la banque ne conserve à tout moment qu?une fraction des dépôts et elle prête le reste contre garantie et rémunération. Le prêt est fait par un simple jeu d?écritures sur le compte du débiteur, lequel peut alors émettre des chèques au-delà du dépôt initial. Ainsi s?alimente le processus inflationniste de création de monnaie.
Tout l?édifice du système bancaire de réserves fractionnaires repose sur la confiance dans la possibilité de retrouver la monnaie initiale, car les déposants peuvent retirer leurs dépôts à tout moment. A cet égard, la méthode de définir le ratio de réserves obligatoires est cruciale. La BoM calcule le CRR comme un pourcentage de l?ensemble des dépôts, qui comprend les dépôts à vue «Demand Deposits», les dépôts à terme et les comptes d?épargne. Mais le défaut d?un tel système est qu?il tend toujours à l?expansion plus ou moins contrôlée de la quantité de monnaie.
Pour vraiment limiter celle-ci, il faudra plutôt garder en réserve les 100 pour cent des quantités d?argent reçues sous la forme de dépôts à vue. La logique justifiant cela est simple : l?argent déposé dans le compte courant est un argent fongible qui peut être retiré à tout moment sous forme de chèque. Si les banques sont interdites de prêter ce qui leur est confié à vue, elles n?octroieront des crédits que sur la base d?une épargne réelle, celle qui correspond à la vraie rareté relative du capital. Ce qui mettrait fin aux excès de la finance, au profit d?une faible inflation.
Le principe d?un coefficient de réserve de 100 pour cent sur les dépôts à vue n?est pas une fantaisie d?économiste académico-financier, mais il a longtemps été défendu par des grands noms comme Ludwig von Mises et Maurice Allais. C?est un principe juridico-contractuel qui relève de la tradition bancaire du droit privé, et selon lequel l?octroi de crédits alimentés par l?argent fongible reçu en dépôt constitue un acte illégitime.
Actuellement, les «Demand Deposits» représentent 9 % du total des dépôts de nos banques. Si la BoM appliquait ce principe, le CRR serait de 9 %. La BoM peut donc légitimement atteindre ce taux pour éponger les excès de liquidités. C?est la condition indispensable, selon nous, d?un retour à la stabilité monétaire.
Une hausse du CRR renchérit le coût pour les banques à émettre des crédits. Obsédées par des profits faramineux, elles seront tentées d?accroître la marge de taux d?intérêt. Mais ne peuvent-elles pas devenir raisonnables dans la guerre de débauchage du personnel où les salaires des cadres se négocient à six chiffres ? Nos banques semblent avoir perdu toute notion de «Lean Management».
Le tour de vis monétaire ne sera bien serré que si la BoM continue de relever le taux d?intérêt jusqu?à rendre difficile l?accès au refinancement par les banques sur le marché interbancaire. En cas d?une nouvelle hausse du Repo Rate, ce qu?anticipent les analystes interrogés dans le présent baromètre, la communication sur la politique monétaire sera grandement améliorée si la mesure est prise sans réserve.
(www.pluriconseil.com)
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