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Saint-Félix : la terre de la discorde
La guerre des terres gagne l?industrie hôtelière. Deux promoteurs, l?un réunionnais, Saint-Felix Worldwide Resort (SFWR), l?autre grec, Midas Acropolis Co Ltd (MACL), se disputent des parcelles de terres de l?Etat pour y implanter un projet hôtelier. Le ministère du Logement et des Terres joue les arbitres. Il a finalement tranché en faveur du promoteur grec. Raison évoquée : des doutes sur la capacité financière des Réunionnais.
Furieux de n?avoir pas été retenu, SFWR et sa maison mère, le Groupe Ouest Concassage (GOC), crient au scandale. Ils montrent du doigt un politicien influent proche du Parti travailliste (PTr). Celui-ci, allèguent-ils, aurait joué de ses contacts pour que MACL obtienne le terrain tant convoité. L?intéressé, lui, dément. Mais les dirigeants réunionnais ne décolèrent pas. L?un d?eux, Olivier Narayanin a même juré un affidavit le 31 juillet dernier. Retour sur cette bataille de promoteurs.
Le GOC, spécialisé dans le secteur du bâtiment, souhaite diversifier ses activités. Cette société familiale caresse l?idée de faire fructifier ses affaires dans l?hôtellerie. C?est ainsi qu?il crée une filiale à Maurice, baptisée SFWR. Celle-ci soumet, le 25 mai 2004, une demande de bail pour un terrain de l?Etat situé à Saint-Félix, dans le Sud de l?île. Une lettre du ministère du Logement et des Terres, en date du 9 août de la même année, informe les promoteurs qu?un terrain d?une superficie de plus de trente arpents leur a été réservé pour ledit projet. Tout semble donc bien parti.
Les plans d?architectes laissent entrevoir un projet ambitieux et « novateur », aux dires de ses promoteurs. L?hôtel cinq-étoiles, baptisé Legacy, compte 270 chambres, et s?articule autour d?un aquarium géant, le plus grand de l?océan Indien. Celui-ci, alimenté en eau de mer, vise à reconstituer la faune et la flore marines. « Pour la réalisation de cet aquarium, unique dans l?océan Indien, nous avons fait appel à des experts basés en Europe et à Monaco, où des installations de ce type existent », explique Olivier Narayanin.
Il affirme, par ailleurs, avoir eu plusieurs réunions avec des officiers des ministères concernés pour « les informer des enjeux de ce projet d?envergure et les rassurer ». Ces rencontres n?ont toutefois pas l?effet escompté.
Souhaitant faire aboutir ce projet au plus vite, les promoteurs commandent une étude de faisabilité. Ils contactent un cabinet d?architectes. Un dépôt de Rs 3 millions, conformément aux procédures est même fait au ministère du Logement. Cette somme est restituée au promoteur si son projet ne voit pas le jour. « Nous étions confiants dans la réalisation de notre projet. Nous avons investi plus de Rs 50 millions afin de satisfaire les exigences des autorités mauriciennes », nous a affirmé Olivier Louis Narayanin.
« Des lacunes techniques »</B>
Il reçoit peu après une lettre d?intention du ministère en faveur du projet. Dès lors, le groupe réunionnais retient les services du cabinet de consultants Gibb (Mauritius) Ltd pour la réalisation d?une étude d?impact du projet sur l?environnement. La demande de SFWR pour l?obtention de ce permis n?est toutefois pas agréée par le ministère de l?Environnement. Ce refus survient en mai 2006. Une deuxième tentative en vue de l?obtenir demeurera tout aussi vaine. Il s?agit là du premier écueil dans ce projet.
Une lettre du ministère du Logement et des Terres, en date 30 juin 2006, vient mettre définitivement un terme aux espoirs entretenus par les promoteurs réunionnais. Ces derniers apprennent que leur réservation pour le terrain de l?Etat a été résiliée le 13 juin. De ce fait, le dépôt de Rs 3 millions leur est rendu. « Cette lettre ne mentionne aucunement les raisons, qu?elles soient juridiques ou techniques, du rejet de notre application », fait ressortir l?homme d?affaires Olivier Narayanin. Une déconvenue d?autant plus grande au vu des sommes déjà investies par les promoteurs dans un projet qui ne verra probablement jamais le jour.
Dans les milieux proches du ministère de l?Environnement, on laisse entendre que l?Environmental Impact Assessment (EIA) pourrait ne pas avoir été accordé à cause d?une pompe qui alimenterait en eau de mer l?aquarium géant que comptaient faire construire les promoteurs réunionnais.
« Les procédures pour l?obtention d?une EIA licence n?ont pu être complétées car les documents comportaient des lacunes sur le plan technique », nous laisse entendre un officier du ministère de l?Environnement.
Une version contestée par les dirigeants du SFWR, qui affirment n?avoir jamais été informés des raisons motivant la non obtention de l?EIA licence. « Si on nous avait dit ce qui clochait, nous aurions pu prendre des mesures correctives et répondre aux exigences du ministère », lancent les représentants locaux de SFWR. C?est ainsi qu?Olivier Narayanin réclame, dans son affidavit, que le ministère vienne s?expliquer officiellement sur sa décision.
L?affaire se corse avec l?arrivée d?un autre groupe qui souhaite aussi faire construire un complexe hôtelier à Maurice. Un mois avant que la SFWR apprenne l?annulation de sa réservation, soit le 1er juin 2006, un autre promoteur, grec cette fois, fait une demande de réservation pour un terrain de l?Etat. Il entend faire construire des villas, ainsi qu?un hôtel de grand standing dans l?île. Son projet est évalué à Rs 1,5 milliard.
L?homme d?affaires, discret, fait deux rapides voyages à Maurice et incorpore une société appelée MACL. Celle-ci s?adresse au Board of Investment (BOI) afin d?obtenir un certificat d?investissement. Ce qu?il obtient sans difficulté. Peu après, le BOI recommande au ministre du Logement MACL pour l?octroi d?un terrain à Saint-Félix pour son projet hôtelier. Il s?agit du même terrain convoité par SFWR. MACL, qui a obtenu les autorisations nécessaires à la bonne marche de son projet, entend aller de l?avant. Les travaux de construction devraient débuter en septembre. L?ouver-ture de l?hôtel est prévue en décembre 2008.
Dans son affidavit, Olivier Narayanin, affirme qu?il y aurait eu « connivence » entre le BOI et le ministère du Logement pour lui reprendre le terrain au profit de MACL. Ce que rejettent les deux organismes montrés du doigt (voir hors-texte).
Autre sujet de discorde entre les promoteurs : le recours aux services du cabinet de consultants Gibb (Mauritius) Ltd pour la réalisation de l?étude d?impact du projet sur l?environnement. Les promoteurs réunionnais estiment, pour leur part, que MACL aurait reçu son EIA licence « en un temps record ».
« Les règlements ont été respectés »
Du côté du cabinet de consultants Gibb (Mauritius) Ltd, l?on affirme que tout s?est passé dans les règles. « Nous avons été approchés par le promoteur réunionnais qui nous a commandé un EIA pour un projet hôtelier. Ce que nous avons fait. Plus tard, une autre société a retenu nos services pour entreprendre une étude similaire pour un projet sur la même parcelle de terre. Nous leur avons remis l?étude et notre travail s?est arrêté là. Ce qui a bien pu se passer après n?est pas de notre ressort », nous a déclaré Michel Patte, l?un des directeurs du cabinet.
Pour Olivier Narayanin, sa société aurait été lésée au profit d?un autre promoteur qui aurait bénéficié d?un coup de pouce d?un membre influent du PTr. Le politicien en question, que nous avons rencontré, a nié toute implication dans cette affaire même s?il admet connaître le promoteur grec. « J?ai rencontré cet homme d?affaires lors d?une conférence internationale. Il m?a dit qu?il aimait beaucoup l?île Maurice et voulait investir dans un projet hôtelier ici. Je lui ai alors fait comprendre que tout investissement était le bienvenu. Mon rôle s?est arrêté là », nous a-t-il déclaré. Et de poursuivre : « C?est absolument faux de dire qu?une entreprise a été favorisée au détriment d?une autre. Il y a des règlements et ils ont été respectés. » Il n?en dira pas plus.
Comme pour répondre aux doutes exprimés par le ministère du Logement quant aux capacités financières du GOC, Olivier Narayanin a tenu à nous déclarer : « Le financement total de notre projet hôtelier avait déjà été trouvé et nous en avons la preuve. Nous avions un projet concret que nous aurions pu démarrer tout de suite. » Et d?ajouter : « En nous retirant ce terrain, ils n?ont pas seulement arrêté un simple projet hôtelier, mais un ensemble de projets que nous envisagions d?implanter à Maurice à moyen terme. »
En attendant un éventuel arbitrage des tribunaux, les deux promoteurs s?observent en chiens de faïence. Les accusations se heurtent aux démentis. En traînant l?affaire devant les tribunaux, le GOC espère faire geler les travaux de construction que compte entreprendre MACL. Cela dans un ultime effort pour récupérer ce terrain tant convoité.
Le ministère du Logement s?explique
Dans un communiqué émis vendredi après-midi, le ministre du Logement et des Terres, Asraf Dulull, a tenu à dissiper tout soupçon entourant une éventuelle intervention politique dans cette affaire. On peut y lire : « Following doubts expressed regarding the financial capacity of Group Ouest Concassage, in view of the absence of material evidence from the Group to prove, beyond any reasonable doubts, its financial strength, and reasons to believe, in these circumstances, that there could be speculative motivations, Government decides on 24 February 2006 to cancel the reservation issued to the Group. Following this Government decision, consultations were held with the State Law Office regarding the letter of cancellation to be issued to that Group. » Asraf Dulull affirme, par ailleurs, que contrairement aux déclarations faites par les promoteurs réunionnais, il n?y a jamais eu « connivence » et encore moins un traitement « discriminatoire » visant à favoriser un promoteur aux dépens d?un autre.
Le 13 juin 2006, le Board Of Investment demande au Groupe Ouest Concassage de signifier par écrit, et ce dans un délai de 15 jours, son intérêt dans ce projet. Cet organisme d?État demande également aux promoteurs si un certificat d?investissement leur est nécessaire. La réponse, soutient le ministre Asraf Dulull, ne viendra jamais.
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