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Sacha Distel

23 juillet 2004, 20:00

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<B>Les obsèques de «M. Scoubidou» devraient être célébrées aujourd?hui, vraisemblablement à Paris ou dans la région parisienne. La chanson française perd un de ses plus talentueux représentant.</B>

Mardi 29 avril 2003. Sacha Distel, guitariste, improvise avec Biréli Lagrène. Pas de cadeau. La musique, rien que la musique. Nuit du jazz 1951 : le quintet d?Hubert Damisch remporte la palme. A la guitare, un minet de 18 ans, Sacha Distel : «Hubert Damisch préparait l?agrégation de philosophie. Musicalement, c?était le meilleur d?entre nous. Qu?est-il devenu?» On donne des nouvelles de Damisch, philosophe, grand historien de l?art.

La rencontre a lieu dans le 16e arrondissement : «J?ai une excuse, j?y suis né.» Les clichés sont au rendez-vous : sourire, courtoisie, diction superbe, modestie. Clichés qu?il a payés de l?oubli du musicien qu?il est : «Quoi que tu fasses, lui dit Barney Kessel, tu seras toujours un musicien de jazz.» Aux murs du studio de la villa, des images : Armstrong à la guitare et Distel à la trompette, «ou là, avec mes deux reines» (Elizabeth II et Grappelli) ; les stars, les gloires, plus un document d?une saisissante fraîcheur : quatre garçons en smoking et noeud pap, Jean-Claude Brialy, Alain Delon, Sacha Distel, Jean-Pierre Cassel.

Sourire gravé dans le visage, grain de voix surprenant, corps svelte en polo noir, la guitare à portée de la main : s?il marque le tempo, c?est sur le contretemps. Qui fut jazzman l?est : Armstrong, Clifford, John Lewis, Stan Getz, Miles, Solal, Jimmy Raney, Jimmy Gourley, Bobby Jaspar, Henri Renaud, Billy Byers, Slide Hampton, Dizzy Gillespie, le gotha du jazz, avec tous il a joué. En 1955, il enregistre avec Lionel Hampton French New Sound. Son album avec le MJQ (Afternoon in Paris) est culte au Japon et réédité sans cesse. John Lewis a baptisé son fils Sacha.

«Tout part de mon oncle : Ray Ventura. Il m?a tout appris et j?aurais tout fait pour lui. En 1948, j?assiste au premier concert de Gillespie avec Coquatrix, Paul Misraki et lui. Je prends la musique en pleine tête ! D?autant que ces gens avaient de bonnes places...» Concert hystérique, bataille d?Hernani en jazz : «En 1952, il m?expédie à New York faire un stage dans l?édition musicale. Ma chambre est à deux pas du Birdland. Je m?amuse énormément.» Une vie d?amusement, dans un monde où chacun se fait un devoir de la déprime, ça se repère. D?autant que cette vie, comme d?autres, est aussi marquée de drames. Le 7 février 1942, la police française arrête sa mère. Il la retrouvera sans y croire après la guerre. Il est soudain sérieux. C?est simplement, dit-il, ce qui justifie la joie qu?il se doit de répandre : «En 1947, Ray Ventura me chargeait d?accompagner tous les matins Henri Salvador aux studios de Courbevoie. Je le réveille, on file sur sa mobylette par le bois de Boulogne, moi sur le porte-bagages, la guitare en bandoulière avec une ficelle, on s?amusait comme des fous.» Bac philo, agrégation be-bop.

A New York, Stan Getz s?entiche de lui : «Il me demande si je suis juif et, tout de suite après, me confie tous les arrangements du quartet.» Jimmy Gourley l?alerte sur les nouvelles tendances : «Attention, les gars, il y a un type, Lester Young, c?est lui le président.» Un mardi, au Mars Club, Lester Young, chapeau plat et étui noir du ténor, entre présidentiellement.

Sacha fait un remplacement : «On a joué ! Depuis sa contrebasse, Pierre Michelot me soufflait les accords. Je suais sang et eau. Au premier rang, un imbécile dont je tairai le nom s?esclaffe tout du long.»

Django désire enregistrer avec lui. Distel reste en tête des palmarès (Jazz-Hot, Jazz Magazine) de 1956 à 1962.

<B>«JE N?AI JAMAIS FUMÉ»</B>

Pour autant, il ne parvient jamais à réaliser le seul rêve qui le porte : chanter. Qui fut guitariste l?est. Il tourne en première partie de Juliette Gréco et devient éditeur musical : «J?étais, figurez-vous, l?éditeur de Misraki et de Brassens. Lequel m?aimait beaucoup parce que j?accordais bien sa guitare. Il m?a écrit une chanson, Le Myosotis. Les miennes n?avaient aucun succès.» Billy Byers, venu étudier avec Nadia Boulanger, rejoint Versailles, le label de l?oncle et Bruno Coquatrix. Sacha et Billy partagent un appartement rue de Berri. Barclay engage alors Quincy Jones. Les trois font la paire : «J?ai tellement aimé les artistes, les immenses et les discrets, Fohrenbach, René Thomas, Pelzer, les Belges, les chimistes.» Puisqu?on en parle, les substances ? «Justement, je n?ai jamais fumé ; je bois des coups, mais sans avoir de penchant, bref, je suis vite devenu celui-qui-ne-pas. Je faisais le guet.»

Là-dessus, Dieu crée la femme. Enfin, elle existe déjà, mais Misraki compose la musique du film de Vadim. Son éditeur, Distel, a l?idée d?en faire un disque. BB l?invite à passer à la Madrague: «Je n?en suis pas reparti. Quinze jours de félicité. Puis une tourmente effrayante !»

Il se souvient, une par une, de toutes les phrases blessantes. Maurice Tézé le convainc de faire un disque illico : «Sinon, tu es mort.» Le répertoire ? Des rengaines jazzifiées, plus une petite bêtise inspirée d?un tube de Peggy Lee : c?est une fille qui vend des pommes, des poires - mais les cerises ne collent plus avec la prosodie française, allons-y d?un petit coup de scat, «et des scoubidou-bidou-ah». Va pour scoubidou, bien glosé dans le Grand Robert de la langue française : «Petit objet tressé servant de fétiche, de porte-bonheur.» L?auteur : «Je n?ai jamais su les faire.» Le 14 décembre 1958, à Alger, il donne son premier récital avec Le Sénéchal et Jean-Louis Viale, piliers du jazz parisien. Après la sixième chanson, ils décident de balancer la charmante idiotie. Triomphe stratosphérique : «Mon idée, c?était de chanter comme Sinatra. Or seules marchaient mes chansons rigolotes ; celles auxquelles je tenais, on les mettait en face B.» Un soir, à Bruxelles, il entend chanter The Good Life par Tony Bennett. C?est une de ses faces B (La Belle Vie).

Sa vie change. Dionne Warwick, Dinah Washington, Sarah Vaughan l?enregistrent. Comme Sinatra, qui l?invite au studio lorsqu?il reprend The Good Life. «Je n?avais plus affaire qu?à de gros publics, mais le jazz était toujours là.» La nuit, après ses récitals, partout, il joue pour douze amateurs. On le voit, discret, au Petit-Journal Saint-Michel.

Le reste est mieux connu. Les années de télévision (1962-1972), les 205 représentations de Chicago à Londres. Il ai0me la scène, «mais toujours avec une jazz attitude». En club, le public jeune le connaît, mais s?étonne qu?il joue vraiment : «J?en ai assez du côté ?people?.» Soudain, dans un sourire : «Mon parcours, on en pense ce qu?on veut, il est d?une honnêteté absolue.» C?est un fait. Le succès, c?est ce qui arrive.

<B>Le Monde 2004 distribué par The N. Y. Times Syndicate</B>

<B>Un parcours sans fausse note</B>

«Je vends des pommes, des poires, et des scoubidou-bidou-ah». Sourire éblouissant, voix de velours, Sacha Distel, décédé jeudi à l?âge de 71 ans, a charmé Français et étrangers avec les quelques notes de son Scoubidou.

La chanson, composée à la va-vite pour combler un trou de cinq minutes dans un récital donné en décembre 1958 à Alger, est devenue «un succès mondial», se réjouissait le chanteur. «Avec Scoubidou, l?image du play-boy chevalier servant s?est estompée pour laisser place à celle du chanteur à succès», soulignait-il.

Jusque-là, en effet, Sacha Distel apparaissait surtout dans les gazettes comme le fiancé officiel de Brigitte Bardot, bien qu?il ait été crédité en 1951 de «meilleur guitariste de l?année» par les très respectés Jazz Hot et Jazz Magazine.

Sacha, qui a le swing dans la peau, se veut avant tout musicien - il a également étudié le piano - et plus particulièrement chanteur.

Sacha Distel est né le 29 janvier 1933 à Paris, fils d?un ingénieur chimiste russe blanc et d?une Française juive et résistante. «Tout petit, je suis tombé dans la marmite musicale», raconte-t-il. «J?ai commencé à 14-15 ans, sous l?influence d?Henri Salvador qui jouait alors dans l?orchestre de mon oncle Ray Ventura. Déjà, je voulais être chanteur.»

En 1952, il fait un stage dans l?édition musicale à New York et, de retour en France, devient l?accompagnateur de Juliette Gréco, joue dans les boîtes de jazz. «J?ai assuré dans les clubs de jazz cool, be-bop. Nous accompagnions toutes les stars du moment qui débarquaient à Paris : Bud Powell, Clifford Brown... Puis je me suis mis à l?idée de chanter.»

Sacha devient le chanteur de charme par excellence. Surnommé «M. Scoubidou» pour son tube que toute la jeunesse française chantonne en tressant des porte-clés avec de longs fils de plastique en couleurs, il livre aussi Personnalité (1959), Mon beau chapeau (1960, inspiré de When the Saints Go. Marchin?in), ou Tu es le soleil de ma vie (1973, adaptation de You Are the Sunshine of My Life de Stevie Wonder).

A l?étranger, il enchaîne aussi les succès et La Belle Vie qu?il a composée pour un film de Roger Vadim, devient un standard international sous le titre de The Good Life, enregistré par Frank Sinatra.

Parallèlement, Sacha Distel anime pendant dix ans le «Sacha Show» à la télévision.

Sa vie sentimentale connaît, elle aussi, de vifs succès. Mais, en 1963, après des idylles avec Brigitte Bardot - pour laquelle il écrit Sidonie -, Juliette Gréco et Jeanne Moreau, le beau Sacha se range et épouse une championne de ski, Francine Bréaud, qui lui donnera deux fils.

Dans les années 1970, sa carrière s?essouffle, ses mélodies ne sont plus dans l?air du temps.

Mais sa carrière connaîtra un nouveau départ dans les années 1990. Sacha Distel enregistre plusieurs albums, donne des récitals et des concerts de jazz, sans cependant renouer avec le succès des années 1960.

Il ne manifestera cependant jamais la moindre amertume, fidèle au principe inculqué par ses parents : «On ne montre que le sourire.»

<B>Les réactions</B>

La mort de Sacha Distel a suscité jeudi de nombreuses réactions.

<B>Mireille Mathieu :</B> «Je suis bouleversée par la disparition de Sacha. Je lui dois tant. Il m?a permis de chanter pour la première fois à l?Olympia le 26 décembre 1965 dans unSacha Show. La débutante que j?étais ne peut oublier qu?il m?a épaulée avec beaucoup de gentillesse. (...) Sacha Distel était l?ambassadeur du charme et du romantisme français, en éternel jeune homme qu?il était. On se souviendra toujours de Monsieur Scoubidou.

Son répertoire nous enchantait et on prenait des bains de jouvence en écoutant ses chansons».

<B>Amanda Lear :</B> «Sacha Distel était le dernier French Lover après Maurice Chevalier et Yves Montand. Partout dans le monde, Sacha était le symbole du français séducteur. Avec Charles Aznavour, il était aussi l?un des très rares chanteurs français connus à l?étranger. Sacha Distel était d?une gentillesse exquise. Nous avons travaillé souvent ensemble en Allemagne, en Italie, en Angleterre. Partout, il était une star».

<B>Jacques Chirac</B> a salué jeudi Sacha Distel comme «l?une des grandes figures de la chanson française». «Avec Sacha Distel, la chanson française perd l?un de ses artistes les plus populaires. Il aura éclairé de ses mélodies pleines de bonheur et d?optimisme la vie de millions de Français», a déclaré le chef de l?Etat dans un communiqué. «Chacun se souviendra de son sourire et de son style fait de charme et d?élégance», a assuré M. Chirac qui a ajouté que «Sacha Distel restera comme l?une des grandes figures de la chanson française».

«Nous avons tous envie de dire merci Sacha, a déclaré jeudi Jean-Pierre Raffarin dans un communiqué en rendant hommage au chanteur «symbole de la bonne humeur et du charme». «Avec lui, c?était La belle vie permanente (...) Le Scoubidou, un de ses premiers tubes, est même passé dans le domaine public comme un porte bonheur», a-t-il poursuivi. «Nous avons tous envie de lui dire «merci Sacha» et, comme l?un de ses titres. «Quel monde merveilleux vous nous avez laissés».

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