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S?épanouir en s?éduquant
Shilla Gangoosingh est un étonnant cocktail : elle a les rondeurs parfaites d?une sculpture de Botero, la voix juste ce qu?il faut de sirupeux pour rassurer ou charmer selon les circonstances, l?espièglerie de l?enfant et la fermeté du roseau qui plie sans jamais rompre. Image patinée au fil de sa longue expérience en tant que rectrice du collège Hindu Girls.
En prenant connaissance de son parcours, on réalise qu?elle est elle-même un pur produit du système confessionnel. En effet, Shilla qui est née Manrakhan, est la fille cadette de Ramdeen, inspecteur du primaire et de Leelawotee Balgobin. Cette dernière, n?a pu étudier au-delà du cycle primaire. Une fois mère, Leelawotee transpose ses aspirations sur sa fille.
C?est ainsi qu?au lieu de fréquenter le collège Queen Elisabeth où une place l?attend, la jeune fille est envoyée au couvent de Lorette de Rose-Hill. Là, son mentor est sister
Patrick qui l?encourage à effectuer des recherches sur l?hindouisme pour mieux l?expliquer à ses camarades de classes et vice-versa. Ce qui développe sa spiritualité.
À la fin de ses études secondaires, Shilla décide de faire des études supérieures en géographie, matière qui la passionne. Parce qu?elle a manifesté le désir d?aller étudier au Loretto College de Calcutta en Inde, sans rien lui dire, Sister Patrick écrit à l?institution en question qui lui ouvre de facto ses portes. Shilla s?envole donc pour l?Inde et entame un Bachelor of Arts (Honours) en géographie.
Sa route croise celle de Rajen Gangoosingh, un compatriote qui étudie pour décrocher un Bachelor of Arts en Anglais au St Xavier College. «Le président de l?association des étudiants mauriciens lui a demandé de s?occuper de moi. Il y a mis tout son c?ur», précise-t-elle avec un sourire coquin.
Accompagner l?ado
À peine rentrée au pays, Shilla est appelée à remplacer sa belle-s?ur qui enseigne la géographie au collège St Andrews et qui est en congé de maternité. Le recteur la prie ensuite de rester pour enseigner l?anglais. De là, elle va au Couvent de Lorette de Curepipe où elle retrouve la géographie et enseigne aussi l?économie. Quand elle se marie à Rajen Gangoosingh, elle habite Rivière-des-Créoles d?où sont originaires les Gangoosingh.
C?est pour être plus près de son domicile qu?elle accepte la proposition d?embauche du collège Willouby de Mahébourg où elle agit comme directrice. «J?ai appris l?administration sur le tas. Mon atout est que j?aime les gens. Quand un élève sent que le recteur le respecte et est juste dans ses actions, il l?accepte. Et puis, quand on est chef d?établissement, on représente l?institution et il n?y a pas de négociations qui tiennent. On doit alors présenter l?image de quelqu?une qui sait ce qu?elle veut, qui définit les limites et qui doit accompagner l?enfant et l?aider à changer pour le mieux.»
Sa conception de l?éducation, c?est certes délivrer un bagage académique mais aussi inculquer des valeurs. «Les valeurs sont l?ossature d?une personnalité. Quand celle-ci est ballottée, ces valeurs lui permettent de ne pas perdre pied.»
Elle reste dix ans au collège Willouby. Entre-temps, Shilla devient mère de deux enfants, Aruna Devi et Rajeeb Krishn, âgés respectivement de 26 et 23 ans et étoffe son bagage académique par un Post Graduate Course in Education, un Certificate in Education and Administration et un Diploma in Management Studies. Shilla quitte cette école privée du sud sur une question de principes et répond à un appel de candidature pour remplir le poste de directrice du Hindu Girls. Établissement qui traîne à l?époque dans son sillage l?image de collège confessionnel sectaire.
«À l?époque, les gens croyaient, à tort, que le collège Hindu Girls était juste pour les filles de foi hindoue. Ce n?était pas le reflet exact de la réalité. Nos élèves sont non seulement de foi hindoue mais d?autres religions également. Je me suis dit que je changerai l?image de l?institution pour montrer que nous sommes certes un collège séculaire mais qui est ouvert à tous.»
Mais ce n?est pas qu?à un changement d?image que s?est attelé Shilla durant ces 20 dernières années. Elle a réussi à convaincre son comité de direction de l?autoriser à entreprendre des transformations plus profondes. Ses réalisations les plus marquantes sont un personnel qui est passé de 49 à 77 enseignants, une informatisation complète de l?administration, des travaux d?extension permettant de presque doubler le nombre d?élèves et de les retenir jusqu?en Form VI en leur offrant toutes les combinaisons possibles de matières.
Pour celles qui n?ont pas la moyenne, elle institue un système de suivi et de repêchage durant les vacances. Les résultats académiques suivent forcément avec 100 % de réussite en Form V et plus de 91 % de succès en Form VI. «Notre mission est de faire chaque élève réussir et nous nous en approchons. Mais dans le monde où nous vivons, un certificat n?est pas tout. Donc, nous misons aussi sur le développement personnel.»
Elle et son comité de direction mettent, entre autres, en place un système d?accompagnement formel des élèves sous forme d?un Trust destiné à aider financièrement celles issues de familles à faibles revenus dans l?incapacité de payer leurs manuels ou leurs frais d?examens, de même que pour les élèves ayant besoin d?un soutien psychologique ou émotionnel. «Les élèves peuvent passer sept ans dans une école comme des anonymes. Je refuse cela. Je veux ratisser large et être à l?écoute. Il faut essayer de comprendre et d?aider, sans brusquer, agir avec tact et doigté et avec l?accord des parents.»
«Je préfère 100 % de réussite»
Si au début, Shilla rencontre quelques résistances, elle ne s?en offusque pas. Celles-ci, déclare-t-elle, lui permettent de ne pas dépendre de satisfecit et de mieux présenter ses idées. «Être un leader, c?est être derrière. J?émets l?idée et je laisse l?équipe la gérer. À ce moment-là, on obtient l?adhésion.» Et puis, ce qui a aussi contribué à la motiver, souligne-t-elle, c?est le soutien indéfectible de son comité de direction.
Shilla est consciente que son comité de direction aurait été aux anges si le collège Hindu Girls avait un jour une lauréate. «Si c?est pour avoir une lauréate et des échecs, je sais que j?aurais le c?ur gros. Je préfère avoir 100 % de réussite. Si en plus, le collège a une lauréate, ce sera la cerise sur le gâteau. Le collège Queen Elisabeth produit 12 lauréates tous les ans et alors? Où est la valeur ajoutée? C?est la crème qui y entre et il est logique que ce soit la crème qui en sorte. Par contre, le plus intéressant, c?est prendre cet enfant qui a presque échoué au Certificate of Primary Education et le faire réussir son examen de fin d?études secondaires. Là, on voit la valeur ajoutée.»
Elle est consciente que ses propos ne plairont pas à tous. Mais elle n?en a cure. Elle se prononce aussi contre la sélection à 11 ans. «Puisque l?école est obligatoire jusqu?à 16 ans, c?est à cet âge-là que devrait être choisie l?élite. Pas avant. Il y a tant de personnes qui ont frôlé l?échec en Standard VI mais qui ont réussi leur secondaire et qui sont aujourd?hui des professionnels. Si le choix de l?élite s?était fait à 11 ans pour eux, ce pays n?aurait pas eu autant de professionnels dont il dispose aujourd?hui.» Food for thought...
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