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Roumanie,les enfants du trafic

8 mai 2005, 00:00

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Elle dit « Gallieni » comme si c?était la tour Eiffel. Gallieni, pour elle, c?est Paris. Sait-elle que cette station de métro qui est à la fois le terminal des autocars de la compagnie Eurolines et le point de ralliement des voyageurs d?Europe de l?Est qui arrivent en France n?est même pas située sur la commune de la capitale, mais sur celle de Bagnolet, en Seine-Saint-Denis ? Pas sûr. D?autres mots sont plus familiers à l?oreille de cette jeune Roumaine qui vient de fêter ses 18 ans. « Maquereau », par exemple, que Vanessa ? c?est le prénom qu?elle s?est choisi ? sait dire en français, comme en espagnol. En Anda-lousie, elle a entendu parler de ce bordel chic, « un club » , dit-elle, « avec un grand parc devant » , où les mafieux « mettaient les filles roumaines ? elles étaient obligées » .

Pour sa part, jure-t-elle, elle n?y a jamais mis les pieds. À l?époque, à 15 ans, elle n?avait pas craint de traverser l?Europe, laissant ses treize frères et s?urs dans la grisaille de la Transyl-vanie natale, pour rejoindre un oncle, ouvrier agricole, parti lui aussi tenter sa chance à l?Ouest. Plus tard, à Madrid, l?adolescente se souvient avoir fait très attention : « Quand je croisais des garçons qui parlaient mal aux filles, je disais alors que j?avais 12 ans pour qu?ils me laissent tranquille. »

<B>Enfermée dans une chambre sordide</B>

Gina, elle, n?a eu droit qu?à l?enfer tout court. Roumaine, elle aussi, elle vit depuis quelques mois dans une maison d?accueil, au pays, sur la commune de Pitesti, à une centaine de kilomètres de Bucarest. Longue et maigre, Gina vient de la campagne. « Dans ma région, explique-t-elle en se tordant nerveusement les mains, les gens partent en Grèce pour la récolte des oranges et des olives. Ils reviennent avec suffisamment d?argent pour construire leur maison. »

Elle porte une casquette américaine, visière sur la nuque, à la rappeur. À son cou, une flopée de médaillons ? une Vierge Marie, un trèfle, une croix.

« Bosser dur et ramasser un bon paquet, c?est tout ce que je voulais, poursuit-elle. En Roumanie, on bosse dur, mais on ne gagne rien ! » Quand elle quitte son village, Gina a 21 ans. Elle n?imagine pas le cauchemar qui l?attend dans la ville de Grèce où, se fiant aux promesses de sa s?ur et de son beau-frère, elle croyait décrocher une place d?ouvrière dans une usine de meubles.

À l?arrivée, l?usine existe, certes, mais elle n?embauche pas. « Mon beau-frère avait avancé l?argent pour le voyage en bus. Il a exigé que je rembourse », se souvient Gina. La suite est plus douloureuse à raconter. Elle restera captive un mois, enfermée dans une chambre sordide. Et les clients mâles qui défilent.

Elle finira par s?échapper, miraculeusement. L?objectif des proxénètes, dont le beau-frère s?était fait complice, était d?installer un bordel sur un bateau de croisière, en Méditerranée, avec deux ou trois filles à bord. Dont elle. Rapatriée en Roumanie, Gina a finalement trouvé asile chez Iana Mattei, fondatrice et patronne de l?association Reaching Out, l?une des trop rares ONG roumaines qui, à l?instar de Scop, à Timisoara, s?occupent des victimes du trafic. Celles, du moins, qui ont réussi à sortir de la nasse.

C?est en mars 1999 que Iana Mattei, psychologue de formation, a rencontré ses premières « trafiquées », trois filles âgées de 14, 15 et 16 ans et demi, que la police roumaine lui avait amenées « pour leur donner de quoi se vêtir convenablement, car elles avaient rendez-vous chez le juge » . Ce souvenir la révolte : « Le seul souci de la police, c?était que les gamines aient une tenue correcte. Ce qu?elles avaient vécu, tout le monde s?en fichait. Pis : le foyer d?accueil gouvernemental avait refusé de les garder, sous prétexte qu?elles risquaient de?contaminer? les autres enfants !»

  Selon les statistiques de la police nationale, un peu plus de 500 enfants roumains ont été victimes de trafic entre juin 2004 et février 2005, un grand nombre d?entre eux étant originaires de la région orientale de Moldavie, la plus pauvre du pays. Cette dominante moldave est confirmée par l?International Organi-sation for Migration (IOM), qui avance, pour sa part, un total de 935 victimes de trafic auxquelles l?IOM a porté assistance entre janvier 2000 et décembre 2004, dont 146 pour la seule année 2004. 

Les chiffres concernant les mineurs roumains rapatriés, mais pas forcément « trafiqués » , sont encore différents. Selon la police des frontières, 215 enfants ont été rapatriés en Roumanie durant l?année 2002, 1 034 en 2003 et 516 en 2004. Des chiffres « minuscules » au regard des 22 millions d?habitants que compte la Roumanie, se réjouit Carmen Sahan, l?une des responsables de l?Autorité na-tionale pour la protection de l?enfance, un organisme gouvernemental.

<B>Des jeunes qui fuient leur famille</B>

Mais à Pitesti, Iana Mattei se souvient de ces jeunes Roumaines parties pour l?Italie pleines d?enthousiasme et qui ont cru, jusqu?au bout, qu?un emploi honnête les attendait. « À l?arrivée, quand le souteneur les a rassemblées dans une cham-bre pour qu?elles se déshabillent, elles se sont encore convaincues elles-mêmes que, après tout, ça pouvait se comprendre, qu?il fallait des filles en bonne santé pour bosser dans un restaurant » , raconte la responsable de Reaching Out.

« Les jeunes qui partent à l?étranger fuient souvent leur famille » , ajoute l?une des psychologues d?Alter-native sociale, Liliana Foca. Des familles en morceaux, brisées par la pauvreté, l?alcoolisme, et des abus sexuels, n?épargnant pas toujours les enfants. « Ici, les relations entre les parents et les enfants sont loin d?être évidentes. Certains disent même que c?est une tradition roumaine d?exploiter les gosses. Sur ce plan, rien n?a changé », commente la responsable d?une association caritative.

« La responsabilité parentale a été volée aux Roumains » , nuance le représentant de l?Unicef à Bucarest, Pierre Poupard, évoquant les ravages de l?époque Ceau-sescu. La « folie démographique » du régime communiste défunt, remarque M. Poupard, a conforté le « réflexe d?abandon » des enfants, considéré comme un moyen de gérer les naissances non désirées.

Aujourd?hui estimé à 1,5 %, soit quelque 9 000 enfants par an, le pourcentage des abandons « n?a pas diminué depuis trente-cinq ans » , apprend-on dans un rapport de l?Unicef.Ceux qui restent en famille ne sont pas pour autant bien traités. De fait, comme le reconnaît Carmen Sahan, « les réseaux familiaux préparent souvent le terrain à des réseaux plus durs » .

<B>Des réseaux difficiles à démanteler</B>

Pendant longtemps, jusqu?à ce que s?éteignent les violences guerrières dans l?ex-Yougoslavie, les pays des Balkans et la Turquie ont été les principaux pays de destination des jeunes « trafiqué(e)s roumain(e)s ». Les pays d?Europe de l?Ouest ont pris le relais. D?où la nécessité d?une collaboration redoublée entre la Rou-manie et ses voisins. C?est le sens du voyage du défenseur français des enfants, Claire Brisset, en visite à Buca-rest pour « soutenir les efforts des autorités pour la protection des enfants » .

La France n?est pourtant pas, de loin, le seul pays de destination concerné.

« L?Italie est d?un accès facile pour les Roumains, plus que l?Espagne et plus encore que la France. Les étrangers peuvent y obtenir un contrat de travail, et le regroupement familial y est facilité » , relève Carmen Sahan. De fait, depuis la vague de régularisations de 2003, les quelque 240 000 Roumains légalement installés en Italie y forment la première communauté étrangère, devant les Marocains. Avec, dans leur sillage, mafias et petits réseaux.

Ces réseaux sont d?autant plus difficiles à démanteler qu?ils se sont segmentés, chaque maillon de la chaîne vendant ou revendant sa marchandise humaine au maillon suivant. Les « maquereaux » sont toujours là. Les clients ne manquent pas. Les proies enfantines non plus.

<B>@ 2 005 Le Monde ? Catherine SIMON Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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