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Reposer en paix avec l?Histoire

17 mars 2007, 00:00

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par Aline GROËME-HARMON

Les doigts presque tendres, il caresse une pierre tombale. Noircie par le temps, elle n?a rien perdu de son grain, de sa finition, de ses reliefs, de ses angles droits. «Cela m?arrive de m?allonger dessus.» Tellement il admire le travail des tailleurs de pierre tombale, artisans de Pondichéry. Artisans français aussi.

Notre guide pour la visite de la partie historique du cimetière de L?Ouest est un passionné. Durant la tournée, Philippe La Hausse de la Louvière, ancien président du National Heritage Fund, n?est à aucun moment incommodé par la chaleur. L?ardeur du soleil de midi. Arrivés à la croix centrale, nous tombons sur trois hommes, en pleine séance de «longanisme». Notre guide sourit. Relativise. «Que voulez-vous ? Ce cimetière est une terre consacrée par l?église. Près de la croix, c?est la partie spirituelle de l?ensemble. Et encore là, ils ne font que casser deux ou trois cocos. Moi j?ai vu des gens s?évanouir quand des ?longanistes? parlent en voix.»

Message reçu. C?est cela le cimetière. Un lieu de vie. Que la Fondation Fort Blanc se propose d?arracher à la mort. A l?usure du temps. Aux griffes des «marsan feray» qui, à coups de scie, débarrassent certaines tombes de leurs ornements métalliques, pour les revendre.

Nous parcourons les allées envahies par les mauvaises herbes. Pour notre guide, aucune superstition. Pas d?interdit. Pas de traces de ces croyances qui veulent qu?«on ne marche pas sur les morts». Traduction : on ne pose pas le pied sur leurs tombes. Notre guide, à grandes enjambées, marche sur les pierres. Se repère sans boussole. Nous fait rencontrer David Charpentier de Cossigny, gouverneur entre 1970 et 1972, ou encore Jacques Pitcha, maître briquier venu de l?Inde, qui, selon notre guide, «est venu sous La Bourdonnais et contrôlait les esclaves qui ont bâti Port-Louis. C?est un homme important. Aujourd?hui Pitcha a été déformé en Pitchen».

Philippe La Hausse de la Louvière est catégorique. Ce serait une erreur de croire que le cimetière de L?Ouest ne contient que la mémoire des Français. Entrepreneurs, capitaines de vaisseaux, gouverneurs et militaires britanniques et français, mais aussi artisans de Pondichéry, des «ancêtres de familles qui existent encore comme les Nalletamby ou les Moutou» sont là.

Créativité des tailleurs de pierres

Notre guide lit les épitaphes comme un livre ouvert. Les feuillette comme un album souvenir. Remet en perspective passé et présent et dit : «Si mon fils voulait être tailleur de pierres tombales, je l?aurais encouragé. Mais de nos jours, tout le monde veut être ingénieur ou médecin. Pourtant, ces tombes montrent bien la dose d?imagination et de créativité de ces gens, qui ont tiré des merveilles de la pierre.» Nous croisons durant cette marche, le révérend Jean Lebrun, le navigateur Nicolas Baudin, Leoville L?Homme, Charles Telfair, Lislet Geoffroy. Ainsi que pléthore d?anonymes.

Du pied, Philippe La Hausse de la Louvière attire notre regard au bas d?une tombe. Y est inscrit le nom de Domingo, c?est la signature du tailleur de pierre. «Quand les gens visitent un cimetière, ils croient que le plus important, ce sont les personnages qui y sont enterrés, on ne parle pas des tailleurs de pierre qui ont fait le travail.»

Devant nous marche une ombre. Des vêtements couleur de crasse. Une barbe gris sale. C?est un clochard qui dort dans le cimetière. Philippe La Hausse le regarde, reconnaît en lui «quelqu?un qui allume des feux sur les pierres». Une «laplenn paress» où, selon les estimations de notre guide qui a publié un inventaire du cimetière en 1995, habite une population de 75 000 à 100 000 personnes.

La plus ancienne ? Notre guide nous emmène à la rencontre de Jean Pascal Dujonc de Boisquesnay, officier des vaisseaux. «Soit il était le premier ici, soit il était le dernier au cimetière de l?enfoncement. Vous savez, le cimetière où se trouve le Jardin de la Compagnie aujourd?hui et qui a été transféré à Les Salines, pour des raisons sanitaires. L?intérêt du cimetière c?est qu?il est l?endroit à Maurice avec la plus grande concentration de personnes dans le pays.»

Projet de restauration au coût de Rs 6 millions

Le patrimoine du cimetière de L?Ouest a suscité la création de la Fondation Fort Blanc. Elle regroupe notamment le groupe Food and Allied Industries, la société de l?Histoire de Maurice, la mairie de Port-Louis et le haut commissariat britannique. Le projet, en quatre phases ? outre les démarches légales ? inclut un inventaire des tombes, la planification de leur restauration, le tracé de sentiers. Fort Blanc, c?est aussi la formation de guides, qui à terme seront responsables des visites au cimetière. «Combien de temps quelqu?un peut-il tenir ?» répond Philippe La Hausse de la Louvière, quand nous lui demandons des précisions sur les tours. «Au Père La Chaise, il y a des circuits de deux heures avec des conférenciers, pour les publics spécialisés. Ici, nous pensons éventuellement à des promenades de 20 à 45 minutes.» C?est le haut commissariat britannique qui financera cet aspect. Reste encore à trouver le reste des fonds.

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