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Religions, affaire d?État
Maurice est un État laïc. Mais dans les faits, les religions et leurs représentants influencent considérablement les décisions qui relèvent de la compétence du gouvernement, du judiciaire, voire même de l?Assemblée nationale. Comment en est-on arrivé là ?
L?interventionnisme religieux dans les affaires de l?État n?a rien de nouveau. Mais depuis une dizaine d?années, le processus semble s?être accéléré. Tout est devenu sujet à la vindicte et à la critique des associations religieuses : lois jugées « trop libérales », recrutements, promotions ou licenciements dans les institutions publiques ou privées. Pendant deux semaines c?est l?arrêt de la Cour suprême sur le vo-lume des haut-parleurs des mosquées qui diffusent l?azaan qui a été contesté jusque de-vant le Parlement.
Les religions et leurs représentants ont été légitimés dans leur rôle d?interlocuteurs privilégiés, et même d?acteurs importants, sur la scène politique depuis les élections de 1976. Les politiciens ont découvert, ainsi que le rappelle le sociologue Ibrahim Koodoruth (voir hors texte) qu?il leur était plus facile de conquérir les votes des électeurs en jouant sur les clivages religieux, ethniques ou de caste. Et comme la formule a marché, personne n?a songé à y renoncer depuis.
Chaque chef de gouvernement a, à sa manière, traité avec les représentants des religions. De tous les Premiers mi-nistres, c?est Anerood Jugnauth qui a maintenu le cordon sanitaire le plus strict, afin d?exclure toute tentative de pression de la part des associations religieuses. On lui fera remarquer ainsi, en certaines occasions, son attitude quasi-belliqueuse envers elles. Mais il reviendra à de meilleurs sentiments à la fin des années 1990, et sa proximité avec la Hindu House lui sera même reprochée.
Tenir les groupes de pression à distance
En succédant à SAJ en décembre 1995, Navin Ramgoolam semblera suivre sa voie initiale. Et tout au long de son premier mandat jusqu?en 2000, Ramgoolam maintiendra les groupes de pression à distance respectable. Il rechignera, la plupart du temps comme SAJ avant lui, à participer à des rassemblements religieux.
Mais lorsqu?il revient au pouvoir en 2005, Navin Ramgoolam change radicalement sa position. Conscient de la nécessité de chercher le soutien de chaque groupe ethnique et religieux du pays, il participe à grands renforts de couverture de la MBC, à toutes sortes de manifestations.
Par exemple, lors de sa visite officielle en Inde fin 2005, il bifurque du programme protocolaire pour une se rendre à Gangotri, à la source du Gange. Bien sûr, un Premier ministre a droit à une vie privée et spirituelle, mais cette visite sera transformée en vitrine de l?attachement du PM à l?hindouisme, grâce aux reportages que la MBC diffusera abondamment sur le sujet.
Lors d?une conférence de presse en novembre 2005, le Premier ministre ira jusqu?à confondre sa fonction avec celle du prêtre hindou, en expliquant que l?eau qu?il a recueillie à Gangotri sera reversée dans le Ganga Talao à Maurice « pour que le pays soit béni ».
Le changement de cap dans la relation de Ramgoolam avec les religieux était prévisible. En prenant le pouvoir en septembre 2003, Paul Bérenger a conscience de son principal handicap : sa couleur de peau. C?est donc avec application qu?il cherchera à asseoir l?image d?un Premier ministre proche de toutes composantes ethno-religieuses du pays.
Bien qu?il ne s?affiche pas souvent dans ce genre de manifestation, Paul Bérenger se fera un devoir de recevoir, ou du moins d?écouter tous les lobbies et groupes de pression ethniques puissants du pays. Les portes du PMO resteront grandes ouvertes à la Voice of Hindu, de même qu?à plusieurs associations musulmanes et catholiques. En voulant rassurer les diverses composantes de la population, Bérenger transformera peu à peu leurs représentants en interlocuteurs, vite propulsés au rang de partenaires de l?action gouvernementale.
Le Premier ministre prend des pincettes
La légitimité et le pouvoir d?influence conquis par les associations religieuses sont réels. À telle enseigne que plusieurs d?entre elles, lors de la pré-campagne des élections générales de 2005, ont subtilement suggéré aux principaux leaders politiques quels candidats choisir pour telle ou telle circonscription. Une puissante association hindoue ira même jusqu?à demander à choisir trois candidats d?une alliance contestant les élections.
La machine à donner du pouvoir aux religions à Maurice tourne à plein régime, même le Premier ministre prend des pincettes en recadrant certaines revendications. Ainsi, lors d?un point de presse cette semaine au sujet de l?azaan, Navin Ram-goolam a insisté sur son impuissance, à cause du principe de la séparation des pouvoirs, à changer quoi que ce soit à une décision prise par la Cour suprême. Ce n?est que dans un deuxième temps qu?il a précisé que les lois devaient être respectées, et, que le débat s?arrêtait là. Ce comportement illustre bien que les politiques ont été pris à leur propre jeu. Ayant donné trop de prérogatives et d?influence aux religions, ils en subissent le contrecoup.
Cette montée en puissance met en évidence une crise de la représentativité qui commence à être réelle à Maurice. La dure réalité économique et les réformes qu?elle nécessite ont fait comprendre aux Mauri-ciens que, d?une manière ou d?une autre, leur niveau de confort ou les prestations sociales qui leur sont offerts seront réduits sans qu?ils ne puissent intervenir. Et il ne sert plus vraiment de manifester afin d?améliorer le sort collectif des Mauriciens.
Porter le débat sur le terrain ethnique
À ce sujet, un parallèle est à faire. La résolution de l?affaire des frais d?examen du SC et du HSC a pris trois longs mois et une grande mobilisation des étudiants pour être réglée. La question de l?azaan a, quant à elle, été solutionnée en moins de trois semaines. Il faut donc trois mois pour trouver un compromis sur une affaire d?intérêt général (l?éducation) tandis qu?une question d?intérêts particuliers (la pratique d?un culte religieux) est réglée en temps record. Il y a là, des leçons à tirer et les représentants des autres religions du pays ont certainement su lire entre les lignes.
Si l?on veut la résolution rapide d?un conflit, il faudra donc porter le débat sur le terrain ethnique et religieux. Il y a fort à parier que d?autres sujets, qui n?auront rien à avoir avec la religion, seront « ethnicisés » pour que la question soit mieux entendue par le pouvoir. De nouvelles épreuves de force auront lieu parce que d?autres groupes auront l?idée d?imiter ce qui s?est passé cette semaine.
La brèche permettant aux religions d?influencer davantage le pouvoir a été agrandie. Il faut maintenant savoir si quelqu?un saura les ramener à leur juste place dans le pays. Une suggestion, monsieur le Premier ministre ?
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