Publicité
Razack Mohamed et Jules Koenig donnent la réplique à Seeneevassen
Par
Partager cet article
Razack Mohamed et Jules Koenig donnent la réplique à Seeneevassen
Le mardi 7 décembre 1954, Abdool Razack Mohamed se lève pour donner la réplique à la motion de Renganaden Seeneevassen, critiquant certains aspects de l’organisation, toute municipale, des élections locales portlouisiennes de décembre 1953 (Voir l’express du 20.12.2004). Cette motion fut déposée au conseil législatif avant la fin de l’année 1953. Razack Mohamed, maire de la capitale, cette année-là, et, à ce titre, premier responsable de ces municipales, se considère directement visé par la motion de Seeneevassen.
Mohamed maintient son impression d’être la cible des attaques du grand Renganaden. Il note les remarques et les allégations faites à son encontre mais tient d’abord à rappeler ce qui s’est passé en 1953. Il remercie le secrétaire de la ville qui lui fournit aimablement les précisions qu’il a besoin.
Les inscriptions électorales commencent en janvier 1953. Leur nombre demeure, au départ, très faible. Le secrétaire de la ville fait fonction de Registering Officer. Il suffit amplement à la tâche. La tendance s’accélère à partir de septembre, nécessitant la nomination de quatre Registering Officers. Pendant les deux derniers tiers de septembre 1953, ils doivent travailler sans arrêt de 10 heures à 18 h30. Au 30 septembre 1953, ils enregistrent 11 547 aspirants nouveaux électeurs. Ce chiffre s’ajoute aux électeurs déjà inscrits pour faire un total de 23 502 inscrits.
Le 8 octobre 1953, les listes électorales sont affichées aux endroits prescrits par la loi. Il apparaît alors que bon nombre d’électeurs résident hors Port-Louis. Il est difficile aux Registering Officers de connaître tout le monde. Des cas douteux sont soumis à la police qui réfère certains d’entre eux au parquet en vue de poursuites légales à mettre en branle.
Mohamed cite un cas parmi tant d’autres. Le 15 septembre 1953, un Rosehillien, prétendant s’appeler Jacques Désiré Sandan et habiter à la rue d’Artois, vient s’inscrire. Il revient le 25, prétendant cette fois-ci se nommer Jacques Désiré Laisongard et demeurer rue Coton. Son dossier est référé à la police.
Mohamed affirme que les inscriptions électorales de 1953 furent faites selon la procédure établie et suivie en 1950 et qui valut au personnel municipal les félicitations de leurs conseillers. Quand débutèrent les enquêtes sur les cas litigieux, deux conseillers municipaux présentèrent une motion à l’effet que les demandes de radiation soient communiquées au conseil municipal et qu’aucune radiation ne soit faite sans son accord. Le conseil légal de la corporation intervient pour faire annuler la seconde partie de cette motion car elle constitue une ingérence du conseil dans les fonctions du secrétaire de la ville.
Le 20 octobre 1953, une liste de 4 358 noms, dont 2 730 aspirants électeurs et 1 628 inscrits, est soumise au Revising Magistrate. Les demandes de la première liste concernent 494 hindous, 522 musulmans, 1 556 membres de la population générale et 122 Mauriciens d’origine chinoise. Des lettres enregistrées sont envoyées à ces candidats à l’enregistrement. Bon nombre d’entre elles reviennent avec la mention “inconnu à cette adresse .” La liste des 2 629 personnes introuvables est affichée à la municipalité, à la gare centrale, à la Cour suprême, comme stipulé par la loi. Les radiations s’échelonnent du 3 au 24 novembre 1953. Le conseil municipal ayant rejeté la motion mairale en faveur de la nomination d’un magistrat d’appoint, S.H. le magistrat Rousset doit travailler d’arrache pied pour exa-miner les demandes de radiation dans les délais impartis. Deux avocats sont toutefois recrutés pour aider le magistrat Rousset. Des employés municipaux doivent travailler tard dans la nuit pour mener à bien la mise à jour des listes électorales. Mohamed les félicite de nouveau.
Des 2 730 demandes de radiation, 2 151 (81.94 %) aspirants électeurs sont radiés, dont 1 275 de la population générale (81,94 %), 407 hindous (82.88 %), 346 (66.28 %) musulmans et 123 d’origine chinoise (une radiation de plus que les 122 cas soumis).
Des 1 628 demandes des radiations d’électeurs inscrits, il y a gain de cause dans 1 227 cas, dont ceux de 404 membres de la population générale, 278 hindous, 414 musulmans et 131 d’origine chinoise.
Il y a au total 3 378 électeurs radiés dont 1 679 de la population générale, 685 hindous, 760 musulmans et 254 d’origine chinoise.
Les élections ont lieu le 13 décembre 1953 à la municipalité, au collège Royal de Port-Louis (rue Edith-Cavell et place de la Cathédrale), au Luna Park et à l’école Saint-Jean-Baptiste de la Salle. Il y a 30 bureaux de vote. Chaque centre est placé sous la responsabilité d’un magistrat, chaque bureau de vote sous celle d’un Presiding Officer et de son assistant. Le Returning Officer est Me Lefébure, avocat. Il y a 42 commis. Pour chaque bureau de vote, il y a une liste de 560 électeurs. Le taux de participation est de 77.78 % (15 654 votants sur 20 124 inscrits). Les abstentionnistes sont au nombre de 4 470 (22.21 %). Six votants sont arrêtés pour usurpation d’identité. Le 14 décembre 1953, le dépouillement commence, dans 12 centres différents. Chaque centre de dépouillement est contrôlé par deux Presiding Officers. Un lit le nom de l’élu et l’autre contrôle. Trois assistants enregistrent le vote. Dans chaque centre sont présents des agents travaillistes et d’autres personnes intéressées par le déroulement du dépouillement des bulletins. Au commencement, les Travaillistes placent leurs 16 candidats en tête de liste, Jules Koenig doit se contenter de la 17e place, signifiant son rejet par l’électorat.
Mohamed doute quand Seeneevassen prétend présenter sa motion dans un esprit exempt de toute partisanerie. Il récuse la thèse de la présence de deux “partis politiques.” Il n’y a que le PTr auquel s’opposent diverses personnalités dont certaines faisant partie d’un regroupement ne correspondant pas tout à fait au Ralliement Mauricien.
Seeneevassen s’étonne de l’augmentation contrastante d’électeurs musulmans. Cela n’a rien pourtant d’étonnant. L’électorat musulman accordait peu d’intérêt aux municipales avant 1953. C’est ainsi que pour les législatives de 1953, on retrouve que 500 à 600 électrices musulmanes, alors que leur nombre s’élève entre 1 500 et 1 600 pour les municipales.
M. Mohamed fait savoir que ce n’est pas à la demande du maire mais bien de celle de plusieurs candidats que des mesures sont prises par le secrétaire de la ville après l’intervention mairale pour que les musulmanes trop timides puissent s’inscrire dans le salon mairal.
Seeneevassen s’élève contre les électeurs ne résidant pas à Port-Louis. Or la loi permet aux propriétaires d’immeubles portlouisiens de voter même s’ils n’habitent pas à Port-Louis.
Les bulletins ne sont pas numérotés ni n’ont de souche car cela n’est pas prévu par la loi. Mohamed concède qu’un certain nombre de personnes aient pu voter à plusieurs reprises. Il faut aussi admettre que plusieurs électeurs portent aussi le même nom.
Il n’est pas hostile aux amendements qui s’imposent à la charte municipale et plus particulièrement aux sections concernant le renouvellement de la composition du conseil municipal. Il ne voit pas pour autant la raison d’une commission d’enquête.
Jules Koenig s’en prend également à l’auteur de la motion. Comme Razack Mohamed, il doute que Seeneevassen présente sa motion hors de tout esprit de parti. Il en veut pour preuve sa conviction que si le PTr avait remporté la victoire aux municipales de décembre 1953 à Port-Louis, cette motion n’aurait pas été déposée. Après la défaite de Seewoosagur Ramgoolam, au cours de ces élections, on peut comprendre l’état d’esprit dans lequel se trouvait son parti, état d’esprit qui explique le dépôt de la motion Seeneevassen.
Il est faux de prétendre que ces élections ont opposé deux partis. Comme pour les législatives de 1953, il y eut opposition non pas entre deux partis mais entre un parti bien structuré et un regroupement ponctuel. Il y a eu opposition entre un PTr constitué de longue date et qui depuis longtemps milite en faveur du suffrage universel et d’un gouvernement responsable. En face, se trouvent des candidats hostiles au suffrage universel et à un gouvernement responsable et plus ou moins regroupés pour mieux défendre leurs idées.
En 1950, le secrétaire de la ville procède à la radiation de 2 134 électeurs sur un total de 3 635 demandes de radiation. Nul ne trouve à redire et des félicitations unanimes lui sont adressées. Fort de son expérience de 1950, il redouble de vigilance en 1953, tout en restant le fonctionnaire intègre que tous apprécient et respectent en lui. On prétend alors qu’il se laisse influencer par le maire, Razack Mohamed. Il convenait alors de présenter une motion de blâme contre ce secrétaire de ville. Pourquoi avoir attendu la défaite d’éminents labourites pour proposer une telle motion ? Celle-ci est éminemment politisée. Une enquête révélera sans doute quelques fraudes ici et là que certains voudront exploiter à leur profit et à des fins électoralistes.
Jules Koenig rappelle les débats du 7 avril 1953 sur la motion du secrétaire colonial Harford. Il s’agissait d’une commission pour enquêter sur le balisage des villages de Chamouny et de Chemin-Grenier. Un membre des conseils législatif et exécutif fut accusé de s’être occupé de cette affaire contre paiement. L’affaire était grave. Pendant les débats, les Travaillistes combattent la motion jusqu’à la garde. Ils affirment ne pas pouvoir avoir confiance en une commission d’enquête dont les membres ne sont que des Mauriciens, parce que ces derniers sont obligatoirement influencés par des sentiments racistes. Ils tentent de noyer le poisson et de banaliser l’affaire en multipliant les allégations de corruption y compris contre des représentants de la Justice.
Sommé, à ce stade, de donner des noms, Jules Koenig fait allusion au Dr Millien, (avouant douter de l’impartialité des éventuels enquêteurs), de Seeneevassen (accusant Harford de vouloir politiser le débat et surtout de se défaire d’un candidat potentiel à quelques mois des législatives d’août 1953).
Raymond Rault : “Vous vous êtes abstenu de voter la motion.”
Jules Koenig : “J’ai donné les raisons de mon abstention. J’ai donné une déposition à la police à ce sujet et je m’attendais à être cité comme témoin par cette commission d’enquête.”
Quand il s’agit d’enquêter sur l’un des leurs, les Travaillistes récusent les Mauriciens sous prétexte qu’ils sont trop racistes pour le juger. En revanche, les Mauriciens ont les qualités requises pour juger le secrétaire d’une ville.
Nul ne peut nier que toute élection peut donner lieu à des fraudes et que la meilleure organisation électorale ne peut fournir aucune garantie d’irréprochabilité. Ainsi, Koenig est en mesure de prouver au moins 250 cas de fraude électorale rien que pour les législatives de 1953 pour les districts de Plaines-Wilhems/Rivière-Noire. Ces fraudes sont en faveur du PTr. Les vrais coupables sont toutefois ceux qui refusent de créer et de financer un parti pour combattre le PTr.
Les réformes de la législation sont nécessaires. Mais avons-nous besoin d’une commission d’enquête pour nous dire ce dont nous avons besoin ? Il suffirait d’imposer aux électeurs une carte électorale. Une motion du Dr Millien, en ce sens, fut approuvée par le conseil législatif en septembre 1953. (N.B. : Elle n’est toujours pas mise en pratique, ni n’exige-t-on de carte d’identité distribuée par la Sécurité Sociale).
Selon Koenig, les dames musulmanes ont utilisé le salon mairal comme salle d’attente avant de s’inscrire comme tout le monde dans le bureau du secrétaire de la ville. Il estime que Razack Mohamed se trompe quand il parle d’inscriptions d’électrices dans le salon mairal.
Il revient aux partis participant à une élection de déceler les fautes possibles et les empêcher de détourner le vox populi.
La prochaine chronique résumera les interventions travaillistes en faveur de la motion Seeneevassen et de son adoption par 13 voix contre 11 et 5 abstentions.
Publicité
Publicité
Les plus récents