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Ras Ti Lang une âme fauchée

23 juillet 2004, 20:00

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Attention fragile ! Ras Ti Lang n?avait pas besoin d?étiquette. Tout en lui : sa timidité, son corps à la limite du squelettique, ses yeux enfoncés dans leurs orbites, tout disait «handle with care».

Et puis, on prenait le temps. Des minutes hors de l?infini, pour se concentrer sur cette voix qui parlait bas, mais chantait haut. On oubliait qu?il avait deux heures de retard sur le rendez-vous. On effaçait les jours d?attente avant de pouvoir lui mettre la main dessus ? véritable jeu de patience, parce que ce citoyen mauricien n?avait pas le téléphone chez lui, à Terre Rouge.

Passée la barrière de l?économie de gestes, on s?apercevait enfin qu?en face de soi, là tout au fond, quelque chose brûlait dans les yeux. La flamme s?est éteinte à

jamais. C?était samedi dernier, dans l?anonymat d?une salle de l?hôpital Nehru. Le chanteur y avait été admis après s?être plaint de douleurs à l?abdomen. Auparavant, il avait été arrêté pour une affaire de vol à Pamplemousses et placé en détention préventive le 24 juin.

Ras Ti Lang avait trente ans. Trois décennies de misère dans les quartiers populaires de Port-Louis. Trois phases de vie. D?abord comme bassiste au sein du groupe Ovajaho, du défunt Berger Agathe, tombé sous les balles, en février 1999. La séparation du groupe en 1992 devient déclic.

Celui d?une carrière en solo. De galères en mauvaises passes, la route de Jean Webb Brigitte ? son vrai nom - croise celle de Clifford Candahoo, la «voix de l?amour» qui se fait appeler Kriton.

Ras Ti Lang le mal aimé ne pouvait que s?entendre avec le chanteur de grands sentiments. L?homme au c?ur d?enfant meurtri par des parents séparés accroche l?oreille de Kriton avec son don : une voix qui donne le frisson. Un timbre qui ressemble à s?y méprendre à celui du disparu de février 1999. Les qualificatifs sont tout trouvés : «nouveau Kaya,» «Kaya bis.»

A la faveur d?une répétition, Kriton ? à l?époque membre de Jalsa, groupe produit par Wanadoo, maison de disques gérée par Michael Chang ? présente Ras Ti Lang au producteur. «Ce fut le choc. Il y avait un tel décalage entre l?image que j?avais devant les yeux et la voix que j?entendais. Il est venu me voir avec ses savates éponges, enn bataz craze crazé. Li finn sant Sime lalimier, la voi la ti telman bon.» Le producteur n?hésite pas.

«Ras Ti Lang a même dormi au studio pendant l?enregistrement d?Evolusion.» Le premier album sort en décembre 2001, propulsé par le titre Citoyen. Du seggae épuré, où le feeling prend le pas sur le texte qui sombre parfois dans les thèmes trop souvent explorés.

Le chanteur gagne en assurance. Assume ses choix. Se fait une place chez Studio Kapricorn. « Je suis un admirateur de Kaya, c?est cette proximité vocale qui m?a fait vibrer. Les gens autour parlaient même de réincarnation, » explique Richard Hein, de la maison de disques Studio Kapricorn. Ras Ti Lang lui, s?affirme. Prend du recul. Se remet d?un accident où il a la langue coupée. Une blessure qui se répercutera sur sa voix qui adoptera des tons nouveaux. Le chanteur en profite. Dévoile un peu plus son vécu misérable. « Zame monn asiz lor ban lekol pou mo anprann.» Refrain de la chanson titre du dernier album de Ras Ti Lang : Lédikasyon, sorti en août 2003 sous le label Studio Kapricorn. Ce fut la dernière leçon qu?il nous aura laissée.

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