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Raisons d?Etat

12 octobre 2007, 00:00

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Des écrivains comme John Le Carré ou Len Deighton ont, dans leurs romans, décrit les méthodes employées par les services de renseignements de la période de l?Après-guerre à la fin de la Guerre froide. John Le Carré ayant lui-même travaillé dans les renseignements, ses descriptions de cet univers sont considérées comme ayant le caractère de l?authenticité. Assez proche de ce genre littéraire dans son contenu, Raisons d?État, deuxième film de Robert de Niro, raconte l?histoire de la plus tristement célèbre des agences de renseignements : la CIA. Comme on imagine cette agence peu généreuse en informations, surtout sur elle-même, le film est essentiellement une fiction centrée sur la vie et la carrière d?un de ses fondateurs, possiblement fictif : un certain Edward Wilson, interprété par Matt Damon.

Le film débute en 1961, avec le fiasco de la Baie des Cochons à Cuba, Wilson étant chargé par son supérieur de dénicher une taupe qui aurait trahi le secret de l?opération. Retour en 1939 : Wilson se revoit étudiant à la prestigieuse université de Yale où il est introduit dans la très secrète confrérie des ?Skulls & Bones? qui regroupe les fils des familles les plus riches et puissantes d?Amérique. Il est également, peu de temps après, approché par un agent du FBI (Alec Baldwin, très inquiétant) pour espionner sur son professeur soupçonné de sympathies nazies. Le film est ainsi construit de constants retours en arrière à de différentes époques à partir de 1961. Chaque retour développe un peu plus le personnage en même temps que l?histoire (supposée) de la CIA et parallèlement, en 1961, se dessine le drame par lequel le personnage se damnera au nom de cette agence dont il est si représentatif.

On ne peut véritablement parler de héros. Froid et anonyme derrière ses lunettes, dans son costume, son manteau et avec son feutre sur la tête, Matt Damon est ici à des années-lumière de Jason Bourne. Le personnage inspire peu ou pas de sympathie, de la compassion peut-être, mais certainement une certaine répulsion mêlée de fascination. Dans ce rôle tout en demi-teintes, l?acteur livre une de ses plus belles prestations, incarnant à la fois la CIA et ce qu?est cette agence ; à savoir, une organisation ou confrérie de ?WASP? (White Anglo-Saxon Protestant). Dans une scène clé du film, un mafieux italien parle de ce qui fait l?identité des différents groupes ethniques en Amérique : les traditions des juifs, la musique des noirs, etc. ?Vous avez quoi, vous autres ??, demande-t-il à Wilson. ?Nous avons les Etats-Unis, lui répond celui-ci. Vous, vous ne faites que passer?. La CIA, nous dit ce film, est l?instrument de ceux qui possèdent les Etats-Unis et qui tiennent à ce que ce pays reste en leur possession.

Dans ses machinations les plus ignobles, Edward Wilson est motivé par une certaine idée de l?honneur et de la loyauté. C?est effarant, mais il sera encore plus effarant de constater jusqu?où le personnage ira dans ce sens, ce qu?il sera prêt à sacrifier. C?est tout l?enjeu du drame qui se déroule en 1961 et vers lequel Robert De Niro finit par nous mener. Il maîtrise bien ce procédé de Martin Scorcese, consistant à faire de petits prélèvements dans une seule séquence couvrant plusieurs décennies ; une manière aussi efficace qu?élégante de faire avancer le temps. En même temps, sa mise en scène sobre et rigoureuse rappelle ces thrillers paranoïaques des années 1970, ceux d?Alan Pakula notamment. Raisons d?État est un film qui avance avec la lenteur d?un cuirassé. C?est à dire d?un vaisseau lourd à man?uvrer, mais dont la puissance de feu est dévastatrice.

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