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Réformer la prison
Au cantique des louanges adressées à Sir Anerood Jugnauth, il y a une fausse note au moins : la gestion du dossier des prisons. L?ancien Premier ministre aura l?excuse de la complexité de la question et du temps limité pour la traiter, le portefeuille n?étant au PMO que depuis août 2002. Mais il l?avait pris sous sa tutelle avec la ferme intention de redresser la situation. Et depuis cette date, la tension n?a été que plus vive : nouvelles mutineries, saisies de drogue, violences de la part des gardiens, qui culmineront ces derniers jours avec la grave agression d?un prisonnier.
Le «bonhomme», étant ce qu?il est, il aura été en faveur d?une méthode plus répressive, au détriment de celle plus souple de resocialisation, de tentative de «guérison» des détenus. Les personnes à qui Sir Anerood a eu recours pour réformer la prison sont d?ailleurs l?expression même de cette volonté de durcir la ligne : il s?agissait toujours de chefs de police. Or, il y a fort à parier que, si la situation a atteint aujourd?hui ce point de dégradation, cette approche répressive est en partie en cause.
Le recours aux méthodes plus corsées s?est posé lorsque le contrôle de la drogue a échappé aux responsables. On peut schématiser de la manière suivante cette dégradation. Le trafic de drogue prospère ? On en appelle à la force, à la Special Mobile Force qui effectuera des fouilles avant que des sanctions ne soient prises. Mais la méthode ne marche pas ? Quand on tente d?en priver par la force les prisonniers, la drogue ne disparaît pas de la prison. Au contraire, le prisonnier devient plus agressif, plus rusé parce que plus demandant. Lorsque le gardien comprend que ce système disciplinaire n?atteint pas son but, la spirale de violence s?installe. Il reporte sur les détenus sa frustration en lui infligeant des sanctions arbitraires et illégales? La mutinerie éclate alors.
Dans l?autre forme de répression qui s?est manifestée la semaine dernière par l?isolement d?un groupe de séropositifs, on peut dégager la même spirale. Non seulement la décision de les isoler a été vécue comme une sanction ? puisque l?isolement en est une en prison ? mais c?était également faire intimement violence à ces personnes de les traiter avec discrimination. L?Organisation mondiale de la santé le reconnaît qui écrit dans ses directives pour le traitement des prisonniers séropositifs : «Since segregation, isolation and restrictions on occupational activities, sports and recreation are not considered useful or relevant in the case of HIV-infected people in the community, the same attitude should be adopted towards HIV-infected prisoners.» Que les raisons contextuelles de l?isolement aient été bonnes ou mauvaises dans l?incident de la prison de Beau-Bassin, la mesure aura eu pour effet d?intensifier la tension. Et les gardiens, devant ce groupe dangereux, auront usé de la force.
L?approche répressive seule ne suffit pas. Il faut donc y remédier. Comment ? Le traitement des prisonniers drogués et des séropositifs mérite en premier lieu une réflexion d?envergure, que cet incident et le changement à la tête de l?Etat pourraient occasionner. Il faut cerner l?état d?esprit de ce prisonnier «addicted» qui, étant incarcéré pour longtemps, sans rémission possible, n?a rien à gagner à bien se comporter. Il faut améliorer les méthodes médicales de substitution de la drogue. Il faut éduquer le prisonnier aux nouveaux dangers de l?abus de drogue.
Au-delà du contrôle de drogue, il faut un plus grand respect du droit du prisonnier. Droit aux plaintes, ce à quoi devrait se charger un inspecteur des prisons indépendant du pouvoir disciplinaire. Droit à l?accompagnement lorsqu?il est malade. On ne peut pas s?attendre qu?un gardien sache comment se comporter avec un séropositif. Il doit y être formé, savoir ce qu?il risque ; cela ne semble pas être le cas. Droit également à la resocialisation, le propre de la prison. En prônant la réinsertion, le ministre des Insitutions réformatrices était proche du respect de l?objectif réel de la prison. Et il est malheureux que les programmes évoqués n?aient pas été approfondis.
Le nouveau Premier ministre, réagissant aux rapports sur l?affaire Lafleur, a affiché hier des premières dispositions qui laissent deviner qu?il admet les limites des méthodes répressives. Il ne tolérera pas de débordements de la part des gardiens, dit-il. Il lui faut d?autant plus aller vite que l?enjeu est grave : c?est de santé nationale qu?il s?agit. La prison a un taux de sida de huit à dix fois supérieur à celui de la communauté, parce que la population carcérale est composée à majorité de condamnés pour délits de drogue. Si l?administration pénitentiaire n?est pas suffisamment efficace pour freiner la prise de drogue et son corrollaire, l?infection par les seringues, la population n?est pas à l?abri. Avec le fort taux de récidive, un prisonnier faisant parfois plusieurs fois l?aller-retour, le virus attrapé en prison risque vite d?être injecté dans la population.
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