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?Quelque chose en moi s?est brisé?
Dans la tête de Robert Perdrau sa vie est divisée en deux parties : celle d?avant l?accident et l?autre après. Promis à un bel avenir sportif, il croquait la vie à belles dents, jusqu?au 7 octobre 1979. Cette nuit-là, cet homme de 21 ans fait un accident de motocyclette qui le prive de sa jambe droite. Pour les autres, il est peut-être le même homme, car il n?a pas beaucoup changé. Mais son univers a basculé. Il lui faut désormais vivre avec ce lourd handicap. Et des regrets, car il ne pourra plus s?adonner à sa passion, le football.
Robert, alias Robbie, est père d?un garçon de neuf ans, Alexandre. Son chagrin c?est de ne pouvoir lui inculquer les bases des sports qui étaient sa vie. «Alexandre touche à plusieurs sports sans adhérer à un en particulier. Cela me fait mal de ne pouvoir lui apprendre à courir et à jouer au football. La situation lui pèse, mais il a accepté le fait que je suis différent.» Sur le plan affectif, les choses se détériorent après l?accident. Il n?arrive pas à construire des relations stables. «J?allais à la dérive. J?ai eu des moments de révolte. Et puis, grâce à Jésus-Christ, à l?amour de ceux qui m?entourent, notamment celui de Marie-Anne, ma femme, j?ai fini par me réajuster et trouver mon équilibre tant physique que moral. Mais c?est sûr que quelque chose en moi est irrémédiablement brisé.»
Avant le drame, Robert a la chance de fréquenter un collège d?élite. Il est bon en athlétisme mais excelle au football qu?il a longtemps pratiqué en semi-professionnel. Ses coéquipiers et lui raflent des coupes tant pour les championnats inter-collèges que nationaux. Il adore aussi la sensation de liberté que sa mobylette lui procure. Il rêve d?avoir une moto. Son père refuse, arguant qu?il faudrait également lui acheter un cercueil. Son emploi à la Cable and Wireless, devenue par la suite Mauritius Telecom, va lui permettre de matérialiser son rêve et de s?offrir une Honda de 400 chevaux, « la moto idéale pour les routes de Maurice». Le 7 octobre 1979 alors qu?il campe à Trou-aux-Biches, il se rend avec des amis en discothèque.
A une heure du matin, il raccompagne un ami avant de reprendre le chemin de la boîte de nuit. En chemin, il aperçoit un taxi garé, tous feux éteints, devant le casino. Il est à quelques mètres du véhicule quand celui-ci démarre sous son nez. «Je me suis dirigé vers la droite en pensant que le taxi resterait à gauche mais il a fait un demi-tour sur lui-même. J?ai eu beau freiner mais je l?ai percuté à l?arrière. Si je roulais vite, j?aurais été éjecté mais comme je faisais du 40 milles à l?heure, je suis tombé. La moto est retombée sur ma jambe droite». Le repose-pied lui transperce le mollet droit sur toute la longueur. Il a trois fractures : une au-dessus du genou et deux au tibia. Comme il est encore sous le choc, il ne réalise pas la gravité de son état. Il croit à une simple fracture. Transporté à l?hôpital SSRN, il est opéré pendant plus de 10 heures par les Drs Taïkie et Teckkam avant d?être plâtré.
Les choses se corsent pour lui durant la semaine suivant l?accident. Une nuit, son système respiratoire lâche. «Je me sentais partir et j?avais une sensation de bien-être extrême. Jusqu?à ce que mon cerveau réagisse et me dise que j?étais trop jeune pour mourir.» Il reprend connaissance. Le sang circule mal dans la jambe. On lui enlève le tibia. Finalement, les tissus des orteils commencent à se nécroser. Ses médecins doivent lui amputer le pied jusqu?au-dessus du genou.
L?idée qu?il va pouvoir se mouvoir avec une prothèse et même pouvoir recommencer à faire du sport, l?aide à ne pas déprimer. Le passage à vide survient cinq mois après l?amputation lorsqu?il se rend en Afrique du Sud pour obtenir une prothèse. Le moignon de la jambe droite est certes bien cicatrisé mais ses muscles fessiers sont si développés que la prothèse lui mord la peau. «Il a fallu faire plusieurs ajustements. C?était pénible. Je marchais certes mais je réalisais que je ne pourrai jamais plus faire de la moto, ni jouer au football. Là, c?était la déprime totale. J?ai craqué.» Robbie se retire alors dans sa coquille. «Quand tu as joué au football à un aussi haut niveau, tu ne peux accepter de jouer de façon approximative.»
Robbie n?est pas au bout de ses peines par rapport au respect de la personne handicapée. Il déplore que les automobilistes égoïstes se garent sur des parkings réservés aux handicapés. «Quand on leur fait remarquer qu?ils ont pris votre place, ils rétorquent qu?ils ne vont pas tarder ou qu?il y a d?autres places libres sur l?aire de stationnement. Mais les parkings pour handicapés ont été justement aménagés à deux pas de l?hypermarché pour que ces personnes n?aient pas trop d?efforts à faire. C?est terrible d?avoir à se battre ainsi pour que nos droits les plus basiques soient respectés. C?est franchement révoltant?»
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