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Quelle sortie de crise ?
Entre le ?bon débarras!? de syndicalistes totalement dépassés, coupés de la réalité du monde, et le cri de désespoir pathétique d?un Joint Economic Council (JEC) qui ne sait plus sur quelle musique danser (?C?est une catastrophe nationale !?), l?île Maurice oscille dangereusement depuis jeudi entre deux états d?âme, confrontée à la démission annoncée de Rama Sithanen, architecte de la Réforme économique en cours.
La crise politique qui déstabilise le gouvernement et qui fait planer une pesante incertitude sur les orientations budgétaires futures (avec déjà un premier renvoi des discussions FMI- gouvernement, lundi) sera-t-elle réglée à la faveur du tête-à-tête Ramgoolam-Sithanen demain ?
Rien n?est moins sûr. La situation est, en effet, autrement plus compliquée qu?on l?imagine généralement. Il n?y aura sans doute pas de sortie de crise en douceur. Trop d?enjeux sont sur la table. Trop de choses ont été dites, trop de lignes franchies, trop de sentiments mis à mal. Et on ne voit plus très bien aujourd?hui ce qui subitement changerait l?atmosphère de ce différend ou les données de ce véritable test de volonté, ni d?où viendrait la solution.
La nature et les circonstances de cette crise, en effet, sont telles qu?il est probable que même si une solution temporaire est trouvée cette semaine, les mêmes causes auront demain les mêmes effets, avec les mêmes éléments psychologiques du différend. Quelque chose s?est-il, de ce fait, brisé qui rende toute réconciliation aléatoire ?
Car de quoi s?agit-il au fond ? Il faut, pour bien comprendre les contours de ce problème Sithanen-Ramgoolam, procéder par interrogations. Et d?abord, avant de déterminer la cause première de la crise, bien préciser ce que celle-ci n?est pas.
? Elle n?est pas un bras de fer né du choc de rivalités personnelles, comme outre-mer ont pu l?être les rapports tumultueux entre ministres des Finances trop puissants et Premier ministres trop populaires, entre par exemple un Gordon Brown et un Tony Blair ou entre un Paul Keating et un Bob Hawke. Rama Sithanen, clairement, n?a pas d?ambitions premierministérielles et n?est pas un rival de Navin Ramgoolam. Au contraire. Depuis 2005, il sert fidèlement aux côtés du PM et a considérablement aidé ce dernier à donner une cohérence intellectuelle certaine et une vision économique d?ensemble à son programme de société.
? La crise n?est pas également, comme le croient certains commentateurs, une remise en question fondamentale des orientations économiques actuelles. La Réforme (d?ailleurs engagée sous le gouvernement MSM-MMM) est là pour durer, même si ses modalités et son timing pourraient être parfois remodelés légèrement. Aucun gouvernement mauricien, quel qu?il soit, n?aurait plus aujourd?hui le choix. Des engagements ont été pris auprès d?instances internationales, des accords passés. Sur les directions engagées ? le pays doit se réconcilier avec cette idée ? il ne saurait y avoir de retour en arrière. Navin Ramgoolam, malgré quelques hésitations face à la montée des récriminations populaires, le sait parfaitement. Même si on souhaite que son soutien à la Réforme soit plus agissant et plus public, il faut reconnaître que le PM a largement fait siennes les propositions économiques d?ensemble, qu?il a affirmé haut et fort que le Budget ?est celui du gouvernement tout entier et non celui de seul Rama Sithanen? et qu?il a appelé cent fois la nation à la discipline, à la rigueur et à la patience. La probabilité est que même sans Rama Sithanen, le gouvernement poursuivra grosso modo dans la même voie. Ceux qui pensent autrement rêvent.
Je ne crois pas du tout, comme certains observateurs, (i) que le différend porte essentiellement sur le fond de la Réforme (ii) que le PM, sous pression de ses backbenchers remuants, souhaiterait aujourd?hui changer drastiquement de politique économique (iii) qu?ayant conclu que le prix à payer pour les réformes étant devenu politiquement insoutenable, Navin Ramgoolam aurait fait ?sauter? le fusible Sithanen pour calmer l?opinion publique (iv) que, ne pouvant limoger Sithanen directement pour des raisons d?image ou ethniques évidentes, il aurait délibérément nommé Manou Bheenick à la BoM avec l?intention de faire partir Sithanen, sachant d?avance les réserves de celui-ci sur son nominé (v) enfin, que le chef du gouvernement prendrait sur ce départ pour effectuer un coup de barre à gauche, reniant ainsi son action depuis 18 mois.
Cette argumentation ne tient pas la route : Navin Ramgoolam, au final, a davantage à perdre qu?à gagner du départ de Rama Sithanen. Il perd un loyal et brillant collaborateur, respecté ici et outre-mer par des stakeholders cruciaux du gouvernement (institutions internationales et secteur privé). Avec ce départ, il perd, aux yeux du monde, en crédibilité gouvernementale, apparaissant comme timide et peureux devant la réforme. Le ?soulagement? de certains partisans travaillistes au départ de Sithanen serait de courte durée, car d?ici quelques semaines on verrait bien que rien n?a changé à la dure réalité des prix et des engagements.
Ce postulat excluant un coup monté, comment alors lire les événements actuels ? De quoi s?agit-il ?
Plus simplement qu?on ne le pense (a) d?un rude clash de deux fortes personnalités (b) d?une collision de styles et de tempéraments (c) de la volonté de Navin Ramgoolam d?établir sur l?ensemble du gouvernement une certaine conception de l?autorité (d) de beaucoup d?amour-propre blessé au fil des mois.
Le problème, en effet, n?est pas dans le fond. Il est dans la forme, dans la détérioration graduelle d?un rapport personnel intense, en raison (i) d?une certaine façon d?être et de fonctionner du Premier ministre (ii) d?une certaine idée que le ministre des Finances a de son rang et de lui-même.
Rama Sithanen est non seulement un remarquable thinker et une boîte à idées mais aussi un exécutant déterminé, un esprit méthodique, organisé, attaché à une culture de l?efficience et du résultat, un technocrate peu enclin au compromis, qui fonctionne bien quand on lui fait confiance et qui a toujours eu carte blanche de Sir Anerood Jugnauth dans les années ?90. Rama Sithanen est, d?autre part, très self-conscious. Il a conscience d?être un esprit supérieur. Il doute rarement de ses choix, a une haute opinion de lui-même et de son parcours dans la vie, sait parfaitement quel regard le monde extérieur (Banque mondiale, Fonds monétaire international, Union européenne) porte sur lui et n?entend pas être traité par-dessus la jambe ou mis sur le même pied que d?autres membres du gouvernement qui ne doivent leur présence au cabinet qu?à leur caste ou à des calculs communalistes du même genre. Son sursaut d?amour-propre jeudi traduit cette quête constante de respect pour son statut et sa valeur.
Il veut aussi que le régime parle d?une seule voix. Il est fatigué des intrigues de ses pairs. Il en a assez d?être bousculé, de réunion en réunion par le chef du gouvernement, d?être ?second-guessed? par les conseillers du PM sur des questions qu?il maîtrise parfaitement. Il s?exaspère d?être peu ou pas assez soutenu par ses collègues, souvent jeté en pâture à l?opinion publique, victime de ce que le député-lord-maire de Port Louis Reza Issack appelle ouvertement dans ?The Star,? ?la lâcheté de certains ministres et députés? de l?Alliance sociale. Rama Sithanen ne craint pas pour ?sa? réforme. Il estime injuste d?avoir à porter seul le chapeau. Ses nerfs sont à fleur de peau. Il est à deux doigts de ?craquer?.
Le Premier ministre est, lui, un stratège qui respire la politique. Leurs objectifs divergent nécessairement. Leurs rapports sont ? mais on ne le sait pas ? respectueux mais fréquemment tumultueux.
Navin Ramgoolam a, en effet, un style de leadership très particulier : une combinaison d?autoritarisme indiscutable, un souci permanent de séduire, d?être aimé mais tout en étant craint, un goût prononcé pour le mystère (?Keep them guessing!?), une méfiance qui ne le quitte jamais, une allergie avouée pour le chantage et la menace, un ton et un comportement quasi monarchiques. Le pouvoir aujourd?hui à Maurice n?est pas travailliste ; il est d?abord et surtout Ramgoolamien.
Le Premier ministre entend régner sans partage. Il place ses hommes et ses leviers de pouvoir partout, dans presque toutes les institutions, entend conserver un droit de regard sur tout, ?micro-manage?, se réserve le droit d?intervenir à tout moment dans tous les ministères et, s?il le souhaite, d?avoir le dernier mot en tout. Il se confie peu. Ses silences intimident, ses colères déroutent. Comme son père, il ne permet à personne d??outshine the master?, supporte mal toute contestation de ses instructions et s?il est en conflit avec un de ses collaborateurs, c?est ce dernier qui a un problème, et non pas lui. C?est dans cette atmosphère générale du bon plaisir du Prince (qui peut mener à de bien grandes frustrations) qu?opèrent depuis 1995 tous ses ministres, y compris le fougueux Paul Bérenger ou aujourd?hui Sithanen, fussent-ils les plus brillants d?entre eux. Tous indistinctement y passent.
Pourquoi nomme-t-il Bheenick à la BoM ? Parce qu?il respecte quelque part l?intelligence de ce dernier, lui a promis quelque chose et, à travers lui, peut avoir un oeil sur les banques commerciales (ce qui ne serait pas inutile dans sa perspective de ?démocratisation de l?économie?) et parce que c?est là son désir. Rama Sithanen n?est pas d?accord et le lui dit cinq fois, dix fois ? Navin Ramgoolam l?écoute, prend note, mais s?énerve et maintient son choix. C?est SA décision. Et la question s?arrête là ! Pourquoi n?en avise-t-il pas au préalable son ministre ? Parce qu?il n?estime peut-être pas avoir à le faire, ni devoir s?en expliquer. Pour marquer aussi le point et remettre Sithanen à sa place : C?est SA décision, SON privilège, SA prérogative.
Exaspéré par cette tentative de lui tenir tête, veut-il à son départ ?cut Sithanen down to size?? Sans doute. Ramgoolam n?acceptera pas, par tempérament, de Rama Sithanen ce qu?il n?accepterait pas d?un autre ministre. N?a-t-il pas, au temps de l?alliance PTr-MMM, en 1995, fait modifier de son propre chef par l?ambassade mauricienne à l?Onu le texte de l?intervention de Paul Bérenger (ministre des Affaires étrangères) aux Nations unies sur le besoin d?inclure l?Inde au Conseil de sécurité, sans même avertir le leader du MMM du changement de texte ? N?a-t-il pas toujours refusé de laisser Paul Bérenger le soin de choisir lui-même les ministres MMM et leurs portefeuilles ministériels dans l?alliance PTr-MMM ? Ou fait Sir Gaëtan Duval attendre des semaines durant un ticket électoral qui n?est jamais venu ?
C?est ainsi que Navin Ramgoolam contrôle le jeu politi-que : par l?affirmation constante et immanquable de SON autorité et de SES prérogatives. La nomination de Bheenick, contre vents et marées, en est la dernière illustration.
Souhaitait-il le départ de Sithanen ? Probablement pas. L?anticipait-il ? Probablement pas. A-t-il mal jugé la frustration de Sithanen ? Probablement. Le PM croyait sans doute que Rama Sithanen avalerait la couleuvre sans broncher. Une de plus. On connaît la suite.
Où les choses vont-elles à partir de là ? Il n?y a sans doute pas une chance sur mille que Navin Ramgoolam révoque Manou Bheenick. Ce serait, dans sa tête, dévaluer son autorité et ouvrir une brèche dans la digue qui retient les récriminations et les exigences de ses alliés. Bheenick démissionnera-t-il de lui-même pour une sortie de crise, en contrepartie d?autre chose (la présidence de la State Bank) ? Gilbert Ahnee, dans Le Mauricien semble le suggérer. C?est à voir mais peu probable. Navin Ramgoolam procédera-t-il à un remaniement ministériel, offrant à Sithanen un portefeuille autre que les Finances ? À quoi cela servirait-il ? Rama Sithanen est le ministre ?naturel? des Finances. Qu?irait-il faire aux Affaires étrangères, à la Pêche ou aux Arts et à la Culture ? Et le voudrait-il lui-même ? L?homme vaut un demi-million par mois comme consultant à la Banque mondiale !
Alors quelle sortie de crise ? Un nouveau soutien public encore plus prononcé du Premier ministre à Rama Sithanen ? Un grand coup de gueule retentissant de Navin Ramgoolam (du genre ?Everybody, shut up!?) à ses troupes et une invitation menaçante à laisser Rama Sithanen travailler en paix ? Ce dernier s?en satisfera-t-il comme solution ?honorable? pour revenir ?
Pour Rama Sithanen, qui semble avoir bien mal joué ses cartes politiquement depuis jeudi (et qui s?est encore davantage affaibli en annonçant qu?il n?entend pas démissionner comme député ou provoquer une élection partielle pour le régime), la situation est effectivement ?difficile?, comme il le concède volontiers. A la fin, il va lui falloir se soumettre ou se démettre. Pot de terre contre pot de fer ? Déjà, le PM dédramatise son éventuelle démission et le laisse mijoter, en prenant tout le temps du monde pour rentrer et s?occuper de ce problème?
La seule bonne chose qui sortira de tout cela sera une utile, sinon indispensable clarification : le Parti travailliste s?est-il, oui ou non, converti à l?économie de marché ? Rama Sithanen est-il pour l?Alliance sociale un ?asset? ou un ?liability? ? Cette Alliance va-t-elle, oui ou non, rompre ses contradictions et aller jusqu?au bout de sa logique ?
Le ministre des Finances ne semble avoir d?autre choix que d?accepter, de son côté, que certaines choses le dépassent largement et que certaines causes à défendre vont bien au-delà d?un ego blessé. La leçon risque d?être très dure pour lui : ?Winners never quit ! And quitters never win !?
Lindsay RIVIÈRE
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