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Quel est le défi de l?illettrisme?
<I>De l?illettrisme en général et de l?école en particulier, Alain Bentolila, Editions Plon, 226 pages.
Alain Bentolila, linguiste et conseiller scientifique de l?Observatoire national de la lecture en France, propose avant tout une méthode pour mesurer l?illettrisme. Il met en garde contre des enquêtes qui se fondent sur les déclarations des personnes interrogées. L?auteur fait référence à la propre enquête qu?il mène depuis 1990 auprès de 350 000 jeunes gens de nationalité française de 18 à 23 ans. Dans chacun des cas, lui et son équipe testent quatre types de performances. Les profils établis pour chaque individu permettent de constituer cinq familles de lecteurs qui correspondent respectivement à un même niveau de performance. La famille A (1% ) regroupe des individus qui se situent en deçà de la lecture de mots simples. La famille B (3% ) concerne ceux qui ne sont capables que d?identifier des mots isolés. La famille C (4% ) rassemble les personnes qui ne sont capables que de lire des phrases simples. La famille D (12% ) est celle des individus qui ne sont capables que d?en extraire quelques informations explicites d?un texte court. La famille E (80% ) est constituée de ceux qui sont capables de lire un texte court de manière approfondie. «De façon constante, on peut ainsi affirmer que 8% des jeunes adultes français, quel que soit leur niveau de scolarité et de diplômes, sont incapables d?affronter la lecture d?un texte simple et court.»
Dans la seconde partie de son livre «Lire, parler, écrire : un échec général», Alain Bentolila rappelle que la mesure de l?illettrisme au plan national, pour indispensable qu?elle soit, ne nous apprend pas grand-chose sur le comportement d?un illettré face à un texte : «Se contente-t-il de produire des sons en prononçant syllabe après syllabe ? Fait-il semblant de lire ? Invente-t-il des histoires?» Pour tenter de répondre à ces questions, AB décrit une observation de 1 000 jeunes illettrés âgés de 18 à 21 ans à qui on propose la lecture d?un fait divers comportant 124 mots avant de leur demander de raconter ce que dit le texte. 28% ne proposent aucun sens, prétendant le plus souvent : «Je ne me souviens plus, j?ai oublié.» Parmi ceux qui tentent de restituer le sens du texte, 18% seulement proposent des versions globalement fidèles au fait divers, 21% construisent des scénarios qui ne correspondent que très partiellement au texte alors que 61% racontent des histoires qui n?ont pratiquement aucun lien avec le contenu de l?article de journal ! Commentaire d?AB : «La lecture «illettrée» se nourrit généralement d?une cueillette partielle et largement aléatoire des indices proposés par le texte.»
Dans la troisième partie du livre, «Les causes culturelles et sociales de l?illettrisme», je relève la mise en garde suivante : «La langue permet d?identifier des concepts et de les questionner. Un citoyen en difficulté de conceptualisation et d?argumentation, un citoyen qui ne sait pas, grâce à la langue, prendre une distance propice à la réflexion et à l?analyse sera particulièrement perméable à tous les discours qui prétendent apporter des réponses simples, immédiates et définitives.» Et plus loin, concernant une expérience d?alphabétisation en Haïti et en Equateur : «Proposer aux paysans haïtiens et équatoriens d?apprendre à lire dans leur langue maternelle déclencha plus d?enthousiasme que d?inquiétude. Ces populations n?ignoraient pas le rôle social décisif que jouent le français en Haïti et l?espagnol en Equateur. Lors des réunions préalable à l?expérimentation, plusieurs participants nous firent part de leur crainte de s?enfermer encore plus dans un ghetto linguistique et social : apprendre à lire et à écrire en langue maternelle était ressenti comme une forme d?officialisation de leur exclusion culturelle et sociale. Anxiété d?autant plus légitime que le système éducatif proposait parallèlement à leurs enfants une scolarisation en français et en espagnol.» C?est la même anxiété que celle des parents d?élèves de la Cité Barkly en 1982, selon une confidence d?un député de la circonscription?
Faut-il accuser l?Ecole d?être responsable de l?illettrisme ? Dans la quatrième partie, «L?école responsable ou coupable», AB souligne : «Gardons-nous de lui intenter un mauvais procès en l?accusant d?être la principale responsable de l?illettrisme en France. Cette accusation serait aussi injuste que d?exiger, par exemple, qu?elle règle la question du chômage ou qu?elle restaure à elle seule les valeurs civiques et morales. Cela étant, l?école est évidemment concernée par le devenir linguistique et culturel de ceux-là mêmes à qui elle a, durant de longues années, tenter d?inculquer savoirs et savoir-faire.»
AB ne se contente pas de mesurer l?illettrisme et de cerner ses causes. Il propose dans la dernière partie, «L?Ecole mise au défi de l?illettrisme», les conditions d?une entrée réussie dans le monde de l?écrit : comprendre comment on construit du sens, découvrir les droits et les devoirs liés à l?usage du langage, que le langage n?est pas un continuum sonore, que chaque mot a un sens, et que l?on parle avec des intentions précises, savoir ce que c?est que lire avant de savoir lire, redéfinir les missions de l?Ecole maternelle. Et il examine les conditions d?un apprentissage réussi de la lecture : apprendre à bien identifier les mots, reconnaître les relations entre lettres et sons ainsi que la construction grammaticale des phrases et des textes, transformer l?apprenti-lecteur en lecteur responsable, choisir une méthode de lecture en connaissance de cause et donner aux parents leur place dans l?apprentissage de la lecture.
«De l?illettrisme en général et de l?école en particulier» est un appel à la prise de conscience que l?illettrisme mène en fait à l?isolement, l?incapacité d?insertion, c?est-à-dire un véritable autisme social.
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