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Que soient à la noce Anna et sa mère

10 septembre 2005, 20:00

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Le nouveau roman de Natacha Appanah, La noce d?Anna est avant tout une invitation à la réflexion. Réflexion sur la vie. Réflexion sur notre vie. Réflexion sur notre comportement à l?égard de ceux qui nous sont les plus chers au monde. L?écriture est féminine et s?adresse peut-être davantage aux relations aigres et douces pouvant unir une jeune fille en âge de convoler en justes noces et sa mère, sentant la vie, tel l?affreux Shylock, lui enlever la chair de sa chair, la partie la plus chère de sa vie, son alter ego.

Cette trame ne saurait laisser indifférent aucun lecteur car nous tous vivons, aimons, chérissons tout en devant parfois se heurter à d?autres personnes devant revendiquer les libertés qui sont les nôtres, sous peine de sombrer dans la pire des dépendances pour devenir alors un boulet à traîner, un parasite affectif.

Au fur et à mesure que s?approche le jour des noces de sa fille, la mère voit grandir et grossir les points de convergence mais aussi de divergence, la rapprochant ou l?éloignant de l?être aimé, de son enfant. Mais cet amour existe-t-il, tant l?enfant se dérobe à toute ressemblance avec sa génitrice. La vie en elle-même n?est pas assez forte pour provoquer ce choc décisif pouvant remettre en question une existence humaine.

Il n?y a pas, en revanche, comme un projet de mariage pour tout bousculer et tout renverser sur son passage, sans pouvoir accorder l?attention voulue à tout ce que ce développement sentimental met à nu, ébrèche, fragilise. Nul ne peut aimer deux personnes à la fois. Soit il aimera l?un et haïra l?autre. Soit il s?attachera à l?un et délaissera l?autre.

L?enfant doit quitter père et mère pour s?attacher à l?élu(e) de son c?ur, ne former qu?un avec elle (ou lui) et former une autre famille, un autre foyer d?amour, appelé à d?autres déchirements pour que naissent d?autres amours, d?autres fruits de ces amours, d?autres séparations, d?autres divorces entre parents et enfants.

La noce d?Anna est une méditation ininterrompue sur ce tout qui unit et sépare une fille de sa mère, à la fois si proches et si distinctes. Sonia, la mère d?Anna, est visiblement, une enfant, sinon de mai 1968, mais certainement de toutes les brèches ouvertes par la suite dans la citadelle du conventionnel et du conformisme. Curieusement les génération qui suivent celle préférant faire l?amour que la guerre, ne cherche guère à élargir toutes les lézardes créées par le mouvement hippie. La femme libre de 1968 et des années suivantes s?étonne de la jeune fille rangée qu?elle met au monde et qui ose trouver ridicules les victoires remportées sur le qu?en-dira-t-on et sur la civilisation de la consommation.

Plus question de se marier au milieu d?une prairie en fleurs, au milieu des brebis, des pâquerettes, des guitares, des drogues douces, d?une débauche de couleurs psychédéliques. Anna, ou plus exactement son futur époux, son « mari » en puissance, selon la terminologie mauricienne, impose la location d?un château, le mariage dans la chapelle privée, le voyage de noces à Venise.

Et Sonia comprend que ce que sa fille redoute par-dessus tout, c?est le faux pas qu?elle peut commettre à tout moment parce qu?elle ne peut oublier qu?elle s?est toujours voulue cette femme libre, osant quitter et tourner le dos à jamais ou presque à son île Maurice natale où le poids de la famille et de ses traditions oppressent ses enfants les plus sensibles et les plus attachés à leurs convictions, au point de les asphyxier.

La grande complexité des relations humaines

Sonia a vécu librement, sans excès mais aussi sans contrainte, tantôt à Paris, tantôt à Londres, acceptant la vie comme elle se présente, mordant dedans à pleines dents, en décidant sur le vif ce qui paraît la meilleure option. Une rencontre fortuite avec un aspirant journaliste londonien lui laisse des souvenirs impérissables, les meilleurs de son existence mais aussi sa fille, cette Anna qui se marie aujourd?hui et qui force sa mère à revoir les différentes étapes de sa vie, à revoir tout ce qui l?unit et la sépare à la fois de son enfant.

La mère se sent jugée par son enfant. Cette inversion involontaire des rôles engendre des réflexions à la fois amusantes et douloureuses car témoignant de la grande complexité des relations humaines même au sein des familles les plus unies. L?angoisse est d?autant plus grande que la mère voit sa fille s?engager dans une voie qu?elle réprouve inconsciemment. Elle s?est toujours voulue libre de toute domination masculine.

Elle voit, à présent, sa fille se complaire dans la dépendance et la sécurité que lui offre un futur mari prenant tout à sa charge afin de mieux asseoir son autorité. Un mari appelé à être ce père qu?Anna n?a pas connu parce que Sonia voulait être grande pour deux.

Le thème de La noce d?Anna nous touche de trop près pour nous laisser insensibles. L?écriture est agréable. Natacha Appanah ne nous impose rien, sinon un minimum de compréhension pour son héroïne qui sent la terre se dérober parfois sous ses pieds au fur et à mesure que l?échéance matrimoniale se rapproche. Le lecteur finit par faire siennes les interrogations les plus intimes que suscite La noce d?Anna.

L?écriture surprend par son classicisme

Le livre devient nôtre au fur et à mesure que le rythme s?accélère et qu?il passe des souvenirs aux incertitudes du futur. Il est impossible de ne pas se retrouver dans ces interrogations, d?autant plus qu?elles s?adressent à des êtres qui nous sont autant chers que ne l?est Anna pour Sonia.

L?écriture de Natacha Appanah surprend par son classicisme et une pureté sachant pourtant faire place à des expressions jeunes et « new look » n?ayant pas encore reçu l?imprimatur de l?Académie française ni l?approbation du bon usage de la langue française.

Les amis des Belles Lettres mauriciennes se réjouiront de la parution de ce troisième roman de Natacha Appanah dans la prestigieuse collection Continents noirs de Jean-Noël Schifano, chez Gallimard, après Le rocher de Poudre- d?Or et Blue Bay Palace. Elle dit bien la vitalité de la littérature mauricienne d?expression française.

Un livre qu?on peut s?offrir ou offrir aux êtres qui nous sont chair, sans hésitation aucune, sachant qu?il y a matière à de savoureuses nourritures littéraires et spirituelles. Une noce qui ne nous étourdit pas mais qui, au contraire, nous pousse à une salutaire réflexion.

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