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Quand l?Histoire nous met la main au collet

25 décembre 2004, 20:00

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Cela fait plus d?un siècle qu?il est mort. Mais l?ombre de Ratsita-tane, prince malgache mort décapité, est revenu nous hanter.

Pomme de discorde : un « crâne tatoué » conservé à l?Institut de Maurice. Son identité a fait couler beaucoup? d?en-cre, dans un débat passionné et passionnel. Preuve ? s?il en fallait ? que l?on ne badine pas avec l?Histoire.

Elle a tout son temps. Elle l?a pris. Pour nous atteindre, en 2004, là où cela fait mal : nos convictions, nos origines, nos questionnements sur nos racines. Tout un ensemble sans lequel nous ne sommes qu?un peu d?écume.

Lors du dernier trimestre 2004, c?est un trésor qui menaçait de disparaître. Dans un premier temps, le conseil des musées de Maurice choquait plus d?un en signifiant son intention de restituer à la Nouvelle-Zélande le crâne mis en cause. Le lièvre, levé dans un article de presse, devait alimenter une bagarre d?historiens, une polémique de « gens bien informés ». Les démentis, les versions catégoriques pleuvaient.

Un orage salutaire qui aura eu pour effet de faire éclater les divergences qui, étouffent le « devoir de mémoire ». Norbert Benoît criait dans les colonnes de l?express : « (nous) tuons Ratsitatane une fois encore, par l?oubli. » Les dissensions ont abouti au recul du conseil des musées qui a affirmé que le crâne tatoué ne sortira pas du territoire mauricien, que des tests ADN ? longtemps réclamés ? seront effectués.

■ Dégommer le gommage historique

Novembre a été l?occasion d?aller à l?autre bout de nous. Le premier tome de Mauriciens enfants de mille races, signé Jean-Claude de l?Estrac a tracé la voie en compulsant la logique implacable des faits. Son objectif : combler le « trou de mémoire ». Celui laissé par les livres d?histoire rébarbatifs, trop souvent orientés vers la parcellisation du passé commun. Et avant tout, « faire ?uvre utile ». Un parcours à rebours rythmé par l?explication, voire la démystification de nos origines. Une démarche de longue haleine qui a nécessité 18 ans de labeur à l?auteur !

Jean-Claude de l?Estrac a braqué les projecteurs de la véracité historique sur « l?inspiration raciste » du « fondement de la colonisation de l?île de France ». La diversité de ses sources, l?impressionnante richesse de sa documentation lui a fait balayer sans complaisance la gamme chromatique des métissages licites et illicites. Il n?est plus temps de juger, de condamner, ni même de détourner la tête. Il s?agit de dire ce qui était : les « petits Blancs forcés de prendre épouse indienne », les « grands Blancs qui préservent la pureté de leur sang français ».

Dégommer le gommage historique. Projet du journaliste britannique John Pilger à travers son documentaire vérité Stealing a Nation. Cinquante-cinq minu-tes pour démasquer le cynisme humain, dénoncer la politique coloniale de la Grande-Bretagne et relever la dignité bafouée des Chagossiens.

Lésées par l?Histoire, les figures emblématiques ont défilé sur l?écran pour s?insurger contre trente ans de dénuement. Détermination de Charlesia Alexis, accent morne et désespéré de Lisette Talatte, lunettes défiantes de Rita Bancoult. Événement politique, mais surtout humain, Stealing a Nation a dépoussiéré la culture chagossienne, chauffé les tambours forcés de se taire.

Un dynamisme orienté vers le partage. Une impulsion illustrée en juin par l?association artistique éponyme, avec pour figure de proue Krishna Luchoo-mun. Quinze jours durant, une trentaine de plasticiens ? la moitié d?entre eux des étrangers ? n?avaient rien d?autre à faire que créer. Partage région océan Indien, Hollande, France, Chine?

■ La plume de la souffrance des homes

Ils sont nombreux les Mauriciens expatriés à avoir fait la une cette année. Sur la liste non exhaustive, brille le nom d?Ananda Devi. Plume de la souffrance humaine, sensibilité du déchirement féminin, l?écrivain a été élevée au rang de Grand Officer of the Order of the Star and Key en mars 2004, à l?occasion du 36e anniversaire de l?indépendance et du 12e anniversaire de son accession au statut de la République.

C?est sous d?autres cieux qu?Ananda Devi écrit. Choix personnel que Pamela Édouard a également exercé. La comédienne est revenue dans l?île natale pour y jouer Houria, la femme que j?étais, au cours du Festival de théâtre de Port-Louis, en août. Nous le savions. Elle l?a réitéré. Pamela Édouard, enfant de Roche-Bois, ne veut plus revenir vivre ici. « L?île des moules, des idées préconçues lui sort par les pores. » Sa fuite volontaire a débuté après les événements de 99.

Cinq ans plus tard, la comédienne partie ailleurs, renvoie une image terne de nous-mêmes. Mentalité qui ne change pas, sentiment d?emprisonnement. « Pour vivre ici, il faut pouvoir se faire violence. S?autocensurer. Je ne pourrais jamais vivre ici. Ou alors dans 50 ans quand je serai devenue quelqu?un d?autre. Une autre personne. Mais à mon âge, c?est tout simplement impossible », a-t-elle dit avant de repartir se mettre à l?abri.

Cinq ans pour Pamela Édouard. Le double pour Éric Triton. Dans son pays, son sang bluesy a fait plusieurs tours à cité Père Laval. Il y fut « jadis maudit pour son instabilité ». Triomphe au Plaza en septembre. Feu d?artifice aux étincelles dispersées à la Réunion, à Paris, à Madagascar ; une galère jonchée d?histoires de ghettos et de conquêtes furtives. Triton ? qui a depuis signé chez Polydor Universal ? a le recul sarcastique. Celui, un peu âcre, de « ceux qui ont dû quitter le cercle insulaire ». Pour lui aussi, « aujourd?hui rien n?a changé. Ici, tifi enkor deziem lot ».

Un lot que Kelly Wayne veut endosser. Du scepticisme, des sourires en coin, le peintre n?en a que faire. L?artiste est sortie en solo pour la troisième fois en mars. Succès inattendu. Son exposition se prolonge au Caudan. Le peintre reçoit la confirmation d?une invitation à exposer à la mairie de St-Pierre, île de la Réunion, en octobre.

Kelly Wayne a le mérite d?avancer. De s?assumer, malgré la tendance qu?a son transsexualisme de tirer à soi la couverture, avant l??uvre elle-même. Des autoportraits torturés, des retours sur soi sans complaisance.

L?année 2004 a été celle des anniversaires. Des quarts de siècle introspectifs, pour inaugurer une ère nouvelle. Deux groupes artistiques se sont penchés sur leurs débuts. En septembre, la Mauritius Drama League (MDL) s?est attaquée l?épopée du Mahabharat. Par le biais d?une fresque épique, la troupe menée par Rajoo Ramana et Anon Payendee, s?est posé une question fondamentale. Comment représenter un dieu ?

■ Diversité de styles, de couleurs et de voix

Pour ses 25 ans, le MDL s?est payé le luxe d?oser. Un nom, un visage, une voix se sont imposés. Une femme pour incarner l?essence divine. Deepa Bhookhun a joué le rôle de Krishna, rôle principal de Mahabharat, the Eternal Conflict.

Jubilé, mais aussi déphasage avec les idées convenues. Une description qui colle au groupe Lataniers. Le séga engagé, s?il a changé de langage, n?a pas changé son fusil d?épaule. Les frères Joganah nous ont convaincus.

Comme l?ont fait les visiteurs qui ont fait résonner les planches de théâtre durant l?année. Diversité de styles, de couleurs et de voix, en janvier, nous avons eu droit à la tendresse paternelle de Michel Boujenah. Le vague à l?âme rocailleux de Richard Bohringer, les digressions mondaines de Jean- Claude Brialy. Maurane est venue nous éblouir avec son humanité musicale, la fragilité de Kent nous a touchés. Quant à Michel Leeb, son Qu?est-ce que sexe ? nous a fait rire en posant les bonnes questions.

Un brin de philosophie n?est jamais de trop. Christophe Vallée nous l?a montré. À l?aise dans son costume de professeur, il a su médiatiser une discipline handicapée par son image. Avec Surface et profondeur, publié en mai, Christophe Vallée a mis sur papier un cours digeste sur l?art de raisonner sur des sujets qui forment nos réalités. La « raison », la « liberté », la « science », la « justice », la « vérité » sont sortis de leur état de concept pour stimuler, prolonger notre réflexion.

Art de vivre, art de raisonner que la bande de Ticomix a croqué sur papier pour la troisième édition de sa revue de bande dessinée. Les cases débordent des aspirations et des ambitions de la jeunesse. Elle sait passer du noir et blanc à la couleur et égratigner au passage le grain de la feuille et de nos sensibilités.

Une jeunesse en état de veille. Revey Twa. L?ordre vient de Otentik Street Brothers. Plus de dix ans d?existence pour un groupe de ragga qui a dépassé le cadre du ghetto pour « pass mesaz » et toucher le plus grand nombre. N?est-ce pas là le but de la culture ?

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