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Quand les mots nous tiennent?

25 janvier 2004, 20:00

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Seigneur, mes yeux sont fatigués. Ils sont constamment attirés par la force magnétique des lettres qui ont pris possession de mon existence. Ces lettres se sont emparées de tous mes moyens visuels pour monopoliser ma conscience. Elles sont présentes partout. Elles ont envahi ma vie du matin jusqu?au soir et même jusque dans mes pensées. Quand je les éloigne de mes regards, elles renaissent dans mon imagination, dans mes rêves. Parfois, j?aurais aimé n?avoir jamais su lire. J?aurais eu la conscience plus tranquille, j?aurais eu le pouvoir d?affronter les mots froidement en me disant qu?ils ne peuvent rien contre moi. En elles-mêmes, les lettres ont l?air innocent. Mais quand elles se rassemblent, elles deviennent des petits monstres qui saisissent mon regard et qui pénètrent au fin fond de ma conscience, l?agitent et la possèdent.

Tenez, il n?y a pas longtemps, il m?ést arrivé quelque chose de bizarre. J?étais aux toilettes, les fesses bien plantées sur la cuvette, une cigarette entre les doigts, et mes pensées vagabondaient pendant que mes intestins faisaient le ménage.

Tout à coup, mes yeux furent attirés par une boîte contenant de la cire liquide pour le parquet. Elle se trouvait là par hasard, sur le rayon d?une étagère, en face de moi, bien rangée parmi d?autres boîtes, bouteilles et flacons contenant tous des produits d?entretien.

Mais cette boîte avait quelque chose de particulier. Déjà, elle brillait par sa couleur jaune vif. Les caractères imprimés sur elle, tout aussi grands et lisibles que ceux des autres contenants, étaient cependant dans une langue qui m?était étrangère. J?arrivais à les lire par un stupide assemblage des différents morphèmes, mais je n?arrivais pas à saisir le sens des termes.

Depuis, j?avais remarqué, à chaque fois que je me trouvais aux toilettes, que mes yeux se dirigeaient spontanément vers cette boîte. Mon regard s?arrêtait toujours sur ces lettres comme pétrifié par leur existence. Même quand je ne les regardais pas, je sentais leur présence. Je savais constamment qu?elles étaient là à m?épier, peut-être pour voir ma réaction, pensais-je.

Chaque matin, c?était comme un défi qu?elles me lançaient et je n?arrivais pas à les éviter du regard. En fin de compte, j?avais fini par les mémoriser. Un matin, j?avais décidé de déplacer la boîte. Je l?avais planquée derrière une autre. Je croyais être sorti d?affaire. Mais au bout de quelques jours, mes yeux s?ennuyaient par l?absence de cette chose et la cherchaient désespérément derrière l?autre boîte. Ils cherchaient sans arrêt leur lecture quotidienne aux toilettes. Pour m?en débarrasser complètement, j?avais mis la fameuse boîte jaune à la poubelle.

Mais aujourd?hui encore, le cauchemar revient chaque matin. Les lettres se forment, se déforment et se reforment jusqu?à ce qu?elles trouvent leur forme originale dans ma tête. Et depuis, chaque matin, je m?entends réciter ?vloeibare satijnwas... vloeibare satijnwas... vloeibare satijnwas...?.

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