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Quand « Judas » surpasse « Iésou »

13 août 2006, 00:00

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Iésou est fade comparée à Judas. La première pièce de théâtre, publiée par Malcom de Chazal, en 1950, ne possède pas l?intensité dramatique de Judas où d?acte en acte, de personnage en personnage, se développe une initiation approfondie de l?intrigue qui se creuse, comme les plus fortes houles, avant de s?écraser dans le plus grand bruit imaginable (voir Expresso de dimanche dernier).

Rien de semblable dans Iésou. Du lever du rideau à sa chute finale et au bout de six actes, les personnages ne font que s?envoyer à la figure des formules bibliques quand elles ne sont pas évangéliques, enrobées de sauce chazalienne, parfois heureuse et même géniale, mais souvent aussi seulement chazaliennes.

Il est beaucoup plus difficile de déceler les traces d?une quelconque intrigue dramatique dans ces dialogues « monologuant », en ce sens que chacun a besoin de l?autre pour lui renvoyer la balle.

Le renvoi de chaque balle ne concerne pas toujours celui de l?adversaire ou partenaire. La réplique se réfère souvent aux propos tenus antérieurement, entrecoupés d?un autre monologue « dialoguant », pour les besoins de l?écriture théâtrale et en fonction d?une éventuelle mise en scène.

Un véritable chemin de croix

Marc Serge Rivière prend la peine de republier*, de ressusciter le théâtre de Malcolm de Chazal ou plus exactement ce qui survit au naufrage voulu par l?auteur. Il raconte, en effet, dans le chapitre 3 de « Sens unique » qu?il brûle, à la Cambuse, au Chaland, plusieurs manuscrits de pièce de théâtre qu?il juge indignes de sa postérité.

Les deux rescapés de cet autodafé sont Iésou et Judas. Serge Rivière essaye courageusement et laborieusement de résumer cette première pièce. Accrochons-nous et essayons de le suivre jusqu?au terme de ce véritable chemin de croix où ne manquent guère les couronnes d?énigmes.

Acte I : Nous sommes chez Lazare à Béthanie. C?est le pied-à-terre, le « mouillage » de Iésou quand il se rend à Jérusalem. Lazare le rejoint et Judas les attend chez le premier nommé. Pierre ou Céphas fait de même. Les deux (Judas et Céphas) monologuent parallèlement et celui-ci découvre que celui-là a l?étoffe d?un traître. Ils dissertent sur les ennemis de Iésou. Qui des Juifs ou des Romains veulent le plus la disparition à jamais du phénomène Iésou ? Judas multiplie les descriptions messianiques de celui-ci qui peut alors entrer en scène en tant que figure mystique.

Acte II : Rendons-nous chez Hébro qui est, comme tout le monde le sait, un riche disciple de Iésou. Philippe annonce l?intention de celui-ci de dormir chez Hébro « à ses risques et périls » car les Juifs l?espionnent de plus en plus. Leur « New N.I.U. »ne le lâche pas d?une semelle. C?est encore le Iésou du dimanche des Rameaux qu?on acclame et qu?on adule, le Iésou thaumaturge qu?on suit parce qu?un miracle est aussi une concession au sensationnalisme. Mais entre deux guérissons miraculeuses, le message passe : la résurrection de Iésou sera la nouvelle naissance de l?Humanité, victoire divalienne de la Lumière sur les ténèbres. Iésou exprime son « moi » divin. La police arrive comme souvent avec deux minutes de retard car l?heure de Iésou n?a pas encore sonné.

Acte III : une école primaire dans le village de Bethléem, localité pas encore menacée par l?artillerie israélienne ni par ses roquettes meurtrières et dévastatrices. L?école est déserte car l?enfance est en vacances. L?innocence aussi car l?homme coupe le cordon ombilical le reliant à Dieu, son créateur. Des rabbins interrogent Iésou. La confusion est totale. Chazal est dans son élément préféré, consistant à compliquer les choses simples et refusant coûte que coûte de simplifier les choses compliquées. Pour pimenter le tout, on politise le sujet ainsi que la mission messianique de Iésou. Les rabbins simplifient pourtant la question mais dans le contresens, en créant une fixation sur l?interprétation politique de la geste christique.

Il y a pire que la politisation à outrance. Il faut craindre davantage l?exploitation fanatique des querelles politiques, ce qui peut être pire que la politisation des querelles religieuses et mystiques. Un politicien à court d?arguments se souvient de son catéchisme et brandit volontiers alors l?anathème. Iésou ne tarde donc pas à être accusé de blasphème et de sacrilège. L?impasse est totale. La goutte d?eau déborde et quitte le vase comme les rats le navire en détresse.

Acte IV : Iésou prêche à l?entrée du Temple où il y a forcément plus de monde qu?à l?intérieur. Son verbe subjugue la foule. Il annonce la chute de ses adversaires, en prédisant la destruction du Temple. L?équivalent d?un jet de pierre dans un nid de mouches jaunes, signant par là son arrêt de mort. Plus besoin de preuves, ni de témoin. Le flagrant délire suffit. Nouvel interrogatoire. Devant Caïphe. C?est plus grave car l?Heure est proche où Dieu doit mourir de la main de l?Homme. Encore un peu de temps, crie-t-on, à la fin de l?acte. Accrochez-vous. Continuons à suivre le cours de Rivière.

Acte V : de Béthanie, toujours chez Lazare ressuscité d?entre les morts mais encore un peu sonné par ce passage entre la vie et la mort, entre l?au-delà et le monde présent. Chazal en profite pour raconter quelques expériences mystiques de son cru. Iésou entre en scène.

Il inspire crainte et stupeur car le divin en lui commence à l?emporter sur l?humain qui, en début de pièce, avait encore faim et soif. La trahison de Judas est annoncée en termes gnostiques.

Acte VI : le drame, en tant que suite d?événements tragiques. Rivière explique que Chazal suit de près le récit évangélique des dernières heures du Christ avant sa crucifixion. Il attache moins d?importance aux dialogues qu?aux aspects visuels de cette suite d?événements.

Hermétisme et ésotérisme d?un auteur

Iésou n?est définitivement pas le texte le plus lisible de de Chazal. Cela n?excuse en rien que les Mauriciens qui ne se sont pas disputés, dans les années 1950, la centaine d?exemplaires des éditions originales, des ?uvres chazaliennes, valant, aujourd?hui, leur pesant d?or. On ne peut non plus reprocher aux Mauriciens de ne pas s?extasier à l?infini sur l?hermétisme et l?ésotérisme d?un auteur, crachant volontiers dans la soupe de son éventuel lectorat.

Les Mauriciens, des années 50 et 60, qui avaient les moyens et qui n?ont pas acheté les éditions originales des écrits de Malcolm au fur et à mesure de leur parution, sont des imbéciles. Mais nul n?est tenu de s?extasier sous prétexte que ce génie-méconnu-de-tous sauf-de-moi écrit : « Qui vient, est. Qui est, vient ; qui part, ne revient plus ; et qui viendra, devra avoir été à jamais ». Ou encore : « Je suis celui qui vient et qui partira, qui va et reviendra, et qui sera et qui a été, et qui deviendra et qui suis ». Même s?il prend la peine d?ajouter : « Ne consulte pas le Vin, de peur de l?enivrer ».

*Marc Serge Rivière : « Théâtre de Malcolm de Chazal », « Iésou, mythe » (1950) et « Judas, théâtre » (1953), texte établi, annoté et présenté par Marc Serge Rivière, 2006, publié par « Malcolm de Chazal Trust Fund Board », La Maison du Poète, 8 rue du Vieux-Conseil, Port-Louis, Tél.: 213.42.65.

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