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Prakash : ?J?ai pris de l?héroïne pour me suicider?

23 février 2006, 00:00

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Rs 24 millions de roupies. La valeur de la saisie d?héroïne effectuée par l?Anti-drug and Smuggling Unit (Adsu), il y a une semaine, donne le tournis. Mais on est vite ramené sur terre par le nombre de toxicomanes intraveineux recensés : ils sont 20 000. Alors que la police égrène des communiqués de victoire contre la drogue, ceux qui connaissent ce dangereux engrenage chantent une autre chanson. Parmi eux, Prakash (nom fictif obligatoire, vu que ?je suis très connu et souvent à table avec les grands du pays?), 37 ans et père de famille. C?est l?un de ceux qui ont fait ce pas de côté nécessaire pour voir la drogue autrement.

Cela fait quatre ans que Prakash est sorti du joug de l?héroïne. Ce recul indispensable lui permet de jeter une lumière crue sur les méandres de la vie ?underground? à Maurice. Tout débute de manière très brutale. ?Mon premier contact avec l?héroïne a été pour me suicider après une déception sentimentale. J?avais appris qu?un ami avait fait une overdose avec du brown sugar. Je l?ai imité, mais hélas pour moi, 48 heures après, je me suis réveillé, n?ayant pas atteint mon but.?

?Une souffrance vous prend aux tripes?

Six mois après, un ami bien intentionné lui apprend à apprivoiser cette ?poudre des dieux?, cette ?poussière du paradis?. C?est la phase de la ?lune de miel?. Les centres nerveux, saturés d?endorphines sous l?effet de la drogue, entraînent plaisir et jouissance dans l?oubli des difficultés du moment. Mais très vite, en moins d?une semaine pour être exact, l?effet ?nisa? se transforme en dépendance.

Le plaisir maximum est au début, puis vient le phénomène d?assuétude qui conduit à augmenter les doses pour un plaisir sans cesse dégradé. ?En état de manque, une souffrance physique vous prend aux tripes et elle a très vite pris la place du plaisir de se shooter et d?attendre ce fameux flash. Je m?enfonçais de jour en jour dans l?enfer, dans un trou noir où il n?y avait rien autour pour m?accrocher.?

Le drogué est maintenant prisonnier d?un univers dans lequel il s?est propulsé. Il en résulte, à ce stade, une désocialisation de l?être. Sa santé est gravement altérée. Prakash déplore le manque de centres spécialisés et de personnel qualifié pour venir en aide à ceux qui ont un jour trébuché et qui veulent repartir dans le droit chemin. ?On m?a soigné à Brown-Séquard. Les médecins mettent tout le monde dans le même paquet, drogués, fous, lunatiques, schizophrènes. Le summum, c?est quand vous vous retrouvez à l?hôpital dans votre détresse et que vous vous entendez dire, ?douchez-vous avec de l?eau glacée, enfermez-vous pendant trois jours et vous irez mieux?.?

Prakash est venu à bout de ce mal par une automédication du subutex, cet opiacé de substitution ?qui est fiché comme drogue à Maurice et non comme médicament. Il existe une porte de sortie mais elle est illégale.? L?Internet était encore à ses balbutiements et c?est par ce biais qu?il s?est informé.

Sorti de cet engrenage qui a duré dix ans, ce réhabilité de la drogue a pris conscience du pourquoi de son amour pour un poison qu?il s?est inoculé trois à quatre fois par jour. ?J?étais tout simplement dans un état dépressif et l?héroïne, ma bien-aimée était devenue mon anti-dépresseur. Mais personne n?a été capable de diagnostiquer ma dépression.? Il défend mordicus le recours à la méthadone pour traiter toute accoutumance aux drogues opioïdes tout comme l?insuline est utilisée pour traiter le diabète.

Il est temps, dit-il, d?avoir un regard pragmatique sur ce sujet. Malgré les tonitruantes déclarations d?intention des instances gouvernementales (un projet de loi est en passe d?être voté), il déplore la mollesse de leurs interventions par rapport aux mesures concrètes à prendre. ?Le gouvernement parle de ne donner de la méthadone que dans les centres. Mais sur les 20 000 drogués intraveineux, 1 000 seulement auront accès à ces centres. Que feront les 19 000 restants ??

?C?est aussi des pères et mères de famille?

Même si la méthadone n?est pas la panacée, 30 % de toxicomanes au minimum devraient s?en sortir (comme ont pu le démontrer les pays européens). C?est mieux que rien. De plus, cet opiacé de substitution, distribué sous surveillance médicale, s?avale au lieu de s?injecter, permettant ainsi de stopper la propagation d?infections comme le sida ou l?hépatite. ?Il faut arrêter de croire que les drogués n?opèrent qu?en circuit fermé. C?est aussi des pères et des mères de famille. Il faut mettre un frein à la contamination de la population. De plus, la méthadone va permettre aux drogués de ne plus détourner certains médiaments de leur fonction première. C?est courant d?utiliser des médicaments pour la gorge ou contre les cancers comme drogues.?

En ce qui concerne la police, en l?occurrence l?Adsu, le mot d?ordre est répression : il s?agit de punir ceux qui enfreignent la loi. Et, la drogue est illicite. Mais, aux dires de Prakash, ?terroriser le consommateur de drogue? semble être leur leitmotiv. Tandis que ceux qui en font le commerce vaquent à leurs occupations impunément. ?Pour preuve, tous ces soi-disant colporteurs de Port-Louis et d?ailleurs qui ont à la main deux paires de lacets de souliers ou une montre et qui sont en fait des revendeurs de drogue n?ont pas droit aux menottes. Seul celui qui achète y a droit. Les membres de l?Adsu se planquent derrière ceux qui font le commerce de la drogue pour attraper le consommateur. Ils le filent et l?arrêtent plus loin.?

Prakash change alors de ton. Il devient fiévreux, sue à grosses gouttes. D?une serviette blanche il éponge la douleur qui sourd de tous ses pores à la seule évocation de ses déboires. ?J?ai reçu des claques, des coups de matraque, de fil métallique qu?on appelle ?royar?. Des policiers m?ont même fait avaler, une fois, un breuvage douteux à base de savon. Quand ils me prennent en flagrant délit, je suis d?accord qu?ils fassent leur boulot légalement. Mais là où je le suis moins, c?est quand ils ne trouvent rien sur vous et qu?ils vous mettent une seringue usagée ou un papier d?aluminium dans la poche pour pouvoir faire un ?case?. Cela leur permet d?enregistrer et de comptabiliser des ?cases? et d?être bien vus par leur hiérarchie.?

Prakash affirme donc qu?il préfère céder et accepter d?avoir été en possession d?une seringue. Il ne risque alors qu?une amende puisqu?il est simple consommateur. ?Car la parole d?un drogué qui a perdu toute credibilité vis-à-vis de la société, voire vis-à-vis des êtres qui lui sont les plus chers, c?est du vent.?

C?est un fait. La drogue fait partie de notre paysage. Elle entraîne avec elle son lot de tares : vol, prostitution, délinquance en tout genre. Doit-on pour autant se voiler la face et attendre un hypothétique revirement de situation ? Ce n?est pas en laissant une frange de la société sur le bas-côté qu?un pays peut espérer prospérer.

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