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Pourquoi et comment réformer notre système éducatif ?

15 octobre 2006, 00:00

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Kadress Pillay Dirigeant d?Action citoyenne-Elan

Vous êtes l?un des principaux animateurs du collectif Action citoyenne-Elan qui souhaite une réforme de notre système éducatif. En quoi consiste, dans les grandes lignes, votre alternative ?

Nous prônons un concept d?enseignement fondamental, obligatoire de trois à seize ans. Cela s?articule autour de la reconnaissance de l?être singulier qu?est l?enfant avec ses potentiels, de son rythme d?apprentissage, tributaire de plusieurs formes d?intelligence. Nous considérons aussi que toute forme de sélection prématurée porte atteinte au développement de l?enfant et nous prônons l?abolition du classement de tout élève sur la base des points obtenus dans les épreuves ou selon le système d?attribution de grades.

Notre approche favorise le recours à un système d?évaluation du personnel enseignant, des institutions scolaires aux directions des institutions, de même qu?une évaluation du programme de contrôle continu.

Que reprochez-vous en particulier au système actuel ?

Il est en déphasage total avec les objectifs fondamentaux de tout système d?éducation, dont la principale mission devrait être de doter l?enfant de tous les moyens qui lui permettront de réussir sa vie.

Notre système continue de former nos enfants pour satisfaire les exigences d?une économie axée sur la quantité.

Or, le contexte économique mondial actuel requiert un système d?éducation fondé sur l?acquisition du savoir et la capacité d?adaptation aux changements.

En tant qu?ancien ministre de l?Éducation, vous avez entrepris tout un programme de réforme de notre système éducatif et vous n?y êtes pas parvenu. Maintenant que vous n?êtes plus lié aux obligations de la responsabilité collective, êtes-vous en mesure de révéler la nature des obstacles qui se sont retrouvés sur votre route ?

L?homme a peur du changement. Ce phénomène psychologique s?amplifie davantage dans le domaine de l?éducation, où il y a un processus d?expérimentation permanente. Les politiciens ne sont pas insensibles aux répercussions que des changements peuvent avoir sur l?électorat. Du fait que la durée d?un mandat ne va pas au-delà de cinq ans, aucun homme politique n?ose prendre le risque d?engager des changements en profondeur qui risquent de lui coûter cher sur le plan électoral. Il préfère jouer la prudence en se cantonnant dans le connu.

Associée à ces facteurs, il y a aussi la réalité des tensions liées à la lutte des classes. La principale poche de résistance vient de la bourgeoisie d?État. Au fil du temps, cette bourgeoisie s?est assuré le contrôle des leviers du pouvoir. Le système d?éducation actuel est le moyen privilégié qui lui permet de perpétuer ce contrôle de génération en génération. Elle voit dans toute réforme du système actuel une menace contre le maintien de sa supériorité au profit des autres classes sociales et une perte certaine des avantages dont elle a bénéficié jusqu?ici. Cette bourgeoisie renforce son emprise en jouant également sur la fibre ethnique. Elle met en retrait sa position de classe pour faire valoir cette appartenance. Elle exerce dès lors une influence occulte sur les appareils de pouvoir qu?elle détient. Du temps où j?étais ministre, cette bourgeoisie influait également sur certains membres du cabinet ministériel, à savoir, ceux qui ne parvenaient pas à voir plus loin que le bout de leur nez. L?impact de cette influence était tel qu?il tuait dans l??uf toute démarche visionnaire.

Lorsqu?en tant que ministre, vous n?êtes pas d?accord avec la position du gouvernement, vous n?avez qu?un choix : partir ou rester, si vous jugez que c?est la meilleure posture pour parvenir ne serait-ce qu?à déverrouiller le système. Le choix d?un système éducatif est un choix politique. Le rôle de la politique est incontournable. Lorsque l?engagement politique est assuré, la moitié du combat est gagnée.

Votre parcours politique en dents de scie et ce, après votre adhésion successive au Parti travailliste, au Mouvement républicain et tout récemment au Mouvement militant mauricien laisse planer un certain scepticisme quant à vos véritables intentions. Pourquoi la réforme de notre système éducatif vous préoccupe-t-elle autant ?

Lorsqu?une plate-forme politique ne me permet pas de faire avancer mes convictions profondes, je n?ai pas d?autre choix que d?aller ailleurs. Mon engagement repose sur la conviction qu?il faut donner la chance à tous les Mauriciens d?avoir leur place au soleil.

Je crois fermement qu?un système éducatif adapté est le meilleur moyen de favoriser la mobilité des classes défavorisées. Il est dans l?intérêt des classes possédantes et dominantes que le processus de cette mobilité soit engagé dans les plus brefs délais. L?homme reste primaire. Lorsqu?il est acculé, il est capable de réagir de façon imprévisible. La frustration peut engendrer la violence. J?ai peur d?une implosion sociale provoquée par des gens qui n?ont aucun espoir de sortir de la misère.

Vassen Naeck Membre du Groupe de réflexion sur l?éducation et la formation (Gref)

Le Gref, dont vous êtes un membre fondateur, vient d?inscrire son nom sur la liste d?organisations citoyennes qui militent pour une réforme de notre système éducatif. En raison de nombreux échecs enregistrés par ceux qui vous ont précédés sur cette voie, n?êtes-vous pas en train de vendre une alternative certes louable, mais qui risque de ne pas faire long feu ?

Ce constat d?échec annoncé d?avance résulte de la perception associée à la coexistence de deux écoles de pensée par rapport au système éducatif le mieux approprié.

D?un côté, il y a ceux qui prônent un idéal d?égalité, qui envisagent un nivellement, une suppression des difficultés. De l?autre, il y a ceux qui revendiquent le droit de reconnaître la différence de niveau intellectuel et la nécessité de doter le pays d?un système éducatif qui assure l?épanouissement des enfants doués pour les études. Les deux écoles de pensées se sont cantonnées sur leur position respective.

Il ne serait pas exagéré de qualifier tout ce débat autour de manichéen, car les arguments des deux écoles de pensée ne sont pas nuancés.

Il faut un recadrage de la question car le problème est multifactoriel. Il est impératif qu?on arrive à un consensus. C?est un préalable nécessaire à la mise en place d?un nouveau projet éducatif. Nous voulons fédérer et impliquer tous les partenaires de l?éducation autour de la mise à exécution d?un projet cohérent qui s?éloignera graduellement du système actuel, trop axé sur l?inculcation de matières, vers un système qui prône le développement de tous les potentiels de l?enfant.

Comment concilier la contradiction caractérisée de Gref qui, tout en s?élevant contre les manquements du système actuel, collabore avec le ministère de l?Éducation qui s?est engagé dans un processus de contre-réforme irréversible ?

Puisque nous n?avons pas une logique de confrontation avec le ministère de l?Éducation, la question de contradiction ne se pose pas. Nous n?avons pas d?agenda politique.

En conformité avec la philosophie qu?il prône, le Gref ne peut pas exclure de son espace de réflexion le ministère de l?Éducation qui est l?un des principaux partenaires de l?éducation.

Monsieur Naeck, le Gref ne propose pas seulement un débat national, mais dans le temps, la formulation et la mise à exécution d?un projet éducatif qui, de toute évidence, n?aura rien en commun ou presque avec le système actuel. Vous voulez nous faire croire que vous, pédagogues, chercheurs, praticiens et parents, réussirez à changer le système éducatif qui relève d?une décision pour le moins politique ?

Notre projet éducatif s?adresse à tous nos concitoyens. Un de nos objectifs est de permettre à un plus grand nombre de citoyens de rompre avec les contraintes qui les ont empêchés d?assumer leur pleine responsabilité dans le système actuel. Nous voulons empower la base.

Nous voulons faire l?éducation des parents en ayant recours aux structures religieuses, sociales ou culturelles existantes.

Des personnes de bonne volonté peuvent être formées pour devenir des animateurs. Il n?est pas interdit de penser que notre démarche puisse atteindre une masse critique susceptible d?influencer la politique décisionnelle. Nous souhaitons vivement l?émergence d?une prise de conscience des enjeux éducatifs et que nous arrivions à poser les vraies questions.

Un système d?évaluation continue qui va au-delà du cycle primaire n?est-il pas souhaitable ?

On n?est pas en mesure de le faire dans l?état actuel des choses. Quant à l?évaluation, elle est souvent rapportée à la volonté ou à la nécessité de sélectionner ou d?orienter les élèves. Ce n?est pas le seul enjeu. Elle doit aussi, de jour en jour, informer l?administration, rassurer les parents, mettre les élèves au travail et faire fonctionner le contrat didactique. Toute évaluation n?aboutit pas à un jugement de réussite ou d?échec scolaire. On peut échouer ou réussir un exercice ou une épreuve sans mettre en jeu sa carrière, réhabiliter l?erreur qui est constitutive de l?apprentissage.

L?évaluation conserverait son arbitraire. Cela ne tient pas tant à ses manques, mais au fait qu?elle donne à voir certaines inégalités plutôt qu?à d?autres. À sept ans, les inégalités de compétences sont certainement aussi fortes en musique qu?en lecture. Mais l?école ne met pas les premières en évidence, alors qu?elle dramatise les secondes. L?école n?est pas une simple instance d?évaluation.

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