Publicité

Portrait d?un antihéros

21 novembre 2004, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Cette fois-ci, c?est la bonne. Après des mois de tergiversations, de faux départs, de menaces et d?ultimatum, le vilain petit canard du gouvernement ne navigue plus dans les hautes sphères du pouvoir. Visiblement, il ne s?en porte pas plus mal. On le sent soulagé. Quatre ans de « calvaire », à attendre un geste qui n?est jamais venu, c?est long. Comme s?il avait été libéré d?un poids, Sylvio Michel a retrouvé les ailes de la liberté et arbore le sourire des hommes heureux. Avec tout de même un léger arrière-goût d?amertume.

« Aujourd?hui, c?est clair. Il n?y aura pas de retour, ni avec le MMM, ni avec le MSM. J?ai perdu des années pour un parti qui m?a abandonné. De ce point de vue là, je suis amer. »

Amer, complexé, frustré : des mots qui lui collent à la peau. « C?est un aigri qui nourrit une frustration permanente », assurent de nombreux observateurs qui s?interrogent sur le complexe d?infériorité de « l?énigme Michel ». Un rôle de victime dans lequel on peut vite se complaire. Lui s?en défend et refuse cette image d?incompris. Pas question d?être un Malcom de Chazal bis, dit-il.

« Fondamentalement, je ne suis pas aigri. J?essaie simplement d?avancer dans cette société qui n?a pas trouvé son équilibre. Je suis heureux d?être ce que je suis. Mais il y a un combat à mener. Chaque homme est un mystère. C?est à travers ses actes que l?on arrive à découvrir ce qu?il est. »

Et lui, avance en partant. Sa vie est une succession de départs : de l?église, de la Vie catholique lorsqu?il était journaliste, du MMM, au moment de la cassure et en 1987 lorsqu?il est battu aux élections, de son portefeuille de ministre des Administrations régionales en 1984 et aujourd?hui. À croire que c?est le seul moyen qu?il a trouvé pour se faire entendre. D?ailleurs, c?est bien simple, on ne parle de Sylvio Michel que lorsqu?il part !

« Il est bien-aimé, mais ne sait pas s?affirmer. Il n?a pas cette force de caractère », souligne Shree Baligadoo, qui a été son colistier en 1976, dans la circonscription n° 4. D?où cette impression d?être toujours relégué au second plan, ce sentiment de persécution qu?il peut éprouver. « Nous avons eu une réunion des délégués des Verts. Le lendemain, Bérenger lui remettait le rapport détaillé de cette réunion. ça l?a marqué. Il est persuadé aussi que son téléphone est sur écoute », témoigne Alain Laridon, membre des Verts.

Et surtout, Sylvio Michel a souffert d?être considéré avec désinvolture par ses pairs. « J?étais isolé par rapport aux autres, presque une quantité négligeable. Même le MSM ne m?a pas aidé. Par exemple, le jour où on a débattu de la motion de Jean-Claude Armance au cabinet, j?étais vraiment seul », reconnaît-il. « Il a été profondément blessé par le traitement qu?on lui infligeait au Conseil des ministres. On aurait dû le traiter comme un leader », considère Shree Baligadoo.

Mais a-t-il seulement l?étoffe d?un leader ? Sylvio Michel ne déchaîne pas les passions, ni les diatribes virulentes à son encontre. Il n?est pas suffisamment charismatique pour ça. Au pire, il irrite lorsqu?il se cabre et campe sur ses positions, comme au moment de la loi sur les OGM ou sur la compensation. « Je ne comprends pas cette histoire de compensation. Il leurre la population. Il vaudrait mieux chercher d?autres moyens pour réparer », estime Maurice Allet, député PMSD.

Il est trop réservé, pas assez commnunicatif aussi. « ça me pose des problèmes. Je n?arrive pas à exprimer tout de suite mon sentiment à cause de ma timidité. » Et puis, ce silencieux n?aime pas être bousculé, a besoin d?un temps d?adaptation au changement. « Ce que j?apprécie chez moi, c?est ma patience. Je préfère me donner le temps avant d?agir. » Sa base en sait quelque chose, elle qui attendait depuis de longs mois qu?il se décide à quitter le gouvernement.

Ce qui est sûr, c?est que « l?énigme » n?a rien d?un héros. C?est même un type banal, un peu falot, comme on en rencontre tous les jours. Une taille moyenne, un visage rond et ouvert plutôt sympathique mais pas de signes particuliers. C?est un homme tranquille, posé, courtois, modeste, qui ne boit pas, ne fume pas et n?aime pas les grands « flaflas ». Amateur de foot, bien entendu. Lui, c?est Arsenal et l?équipe de Marseille qui l?échauffent. À la tournée des grands ducs, il préfère les petits restos sympas, la télévision et la littérature.

Il laisse un bon souvenir au ministère de la Pêche qu?il a dirigé pendant quatre ans. Celui de quelqu?un de méthodique, maîtrisant bien ses dossiers. « Il n?est pas prétentieux. Il est assez ouvert, respecte les idées des autres. Parfois, il préparait les devoirs de sa fille. Cela me faisait penser à mon père. Même avec moi, il était très paternel », témoigne Asha Burrenchobay, son chef de cabinet.

Et puis, cet ancien professeur, père de trois enfants, n?a jamais abusé de ses pouvoirs ministériels. Les honneurs, le pouvoir, les faveurs, ça n?a jamais été son truc. Une anecdote est significative : aux lendemains de la victoire de 1982, Sylvio Michel, qui avait demandé le ministère du Logement, n?a pas eu gain de cause. Pour le dédommager des frais de sa campagne électorale, Bérenger et Jugnauth lui ont proposé de l?argent. Il a refusé. De même, tout député ou ministre qu?il soit, il est capable de prendre le bus s?il n?a pas le choix.

On apprécie sa simplicité et sa bonté qui lui font remuer ciel et terre pour aider les autres, quitte aussi à ne pas savoir se faire respecter. « Ce n?est pas normal qu?un ministre soit obligé de demander trois fois la même chose avant d?être obéi », trouve Shree Baligadoo.

Dans ces conditions, on peut se demander ce que l?« abonné du bus » est venu faire dans cette galère politique. Affaire de circonstances, de milieu, presque de siècle. Sylvio Michel est le pur produit d?une époque. Son parcours ressemble à celui de nombreux autres politiciens de sa génération. Né le 8 mai 1941 à Rose-Hill, il vient d?une famille nombreuse et pauvre. Sur ses 5 frères et ses 3 s?urs, il sera le seul à aller jusqu?au bout de ses études secondaires. Dans des conditions difficiles. Sa mère est servante, son père chauffeur de taxi. Chaque après-midi, Sylvio attend son retour pour aller au marché acheter de quoi manger. Les deux roupies quotidiennes ont du mal à nourrir toute la maisonnée. D?autant qu?ils seront jusqu?à vingt-deux, lorsque des cousins devenus orphelins viendront habiter chez eux ! Une image de cette enfance douloureuse lui est restée en mémoire. « Raymond Rault, le frère de celui qui est mort, venait acheter des tripes pour ses chiens. Nous, on les achetait pour les manger ! »

L?église jouera un rôle important dans la vie de ce chrétien convaincu. Comme tous les jeunes gens de son milieu, Sylvio a deux possibilités pour s?élever dans l?échelle sociale : le professorat ou la prêtrise. Il choisit la seconde par « besoin de servir ». Il part quatre ans au séminaire français de Rome, où il étudie « avec une incroyable envie de savoir » la théologie et la philosophie.

Ces années de formation intellectuelle vont être décisives, d?autant plus qu?on est en plein Vatican II. Le petit mauricien pétri à la sauce ultraconservatrice catho va être pris en tenaille entre la remise en question des dogmes et l?existentialisme sartrien. Il n?en sort pas indemne. À force de se nourrir de Sartre et de Camus, ses lectures finissent par lui « laisser un petit goût d?incroyance ». Ajouté à cela le rejet de ses condisciples et il n?en faut pas plus pour qu?il s?éloigne du sacerdoce.

En rentrant à Maurice, le progressiste qu?il est devenu ne se voit pas servir une église conservatrice dans sa conception et dans sa hiérarchie. « Il ne faut pas gober tout ce qu?ils disent. ça fait mal de voir que cette église s?est fourvoyée à une époque. On a été spolié d?une culture, d?une religion, au profit d?une église européenne. » Il n?en perd pas la foi pour autant, « un don » qu?il a toujours conservé, même si Sartre lui avait « foutu la trouille ». « Je ne suis pas un rat d?église, mais je ne rate pas une messe. C?est ma force actuellement », reconnaît-il.

Enfin, il ne faut pas oublier la pierre angulaire, son double fraternel. L?homme fort, c?est Élie, son éminence grise, l?homme de terrain qui arpente « les bases » quand il n?est pas dans sa fameuse pâtisserie Fraternelle, le point d?ancrage de la famille. Plus qu?une enseigne, c?est une profession de foi qui en dit long sur le lien qui les unit. D?ailleurs, l?un des pires souvenirs de Sylvio ? avec le décès de sa première femme d?un cancer du sein ? c?est lorsqu?elle brûlera en juin 1995.

Élie, ce frère aîné qui s?est sacrifié pour que l?enfant prodige réussisse, qui l?a poussé à faire du travail social, avec qui il a créé en 1967, l?Organisation fraternelle « pour défendre la communauté » au moment des bagarres raciales. « On a voulu savoir pourquoi on était pauvre. Dans notre famille, on était six à travailler, on pouvait se débrouiller, mais les autres ? », explique Élie, qui reconnaît que Sylvio n?était pas taillé au départ pour devenir un homme politique. « Mais quand il a vu que l?on ne faisait rien pour les Créoles, il a décidé de lutter. » Dans la foulée, le tandem viendra en aide aux dirigeants MMM en prison.

« On lui doit l?émancipation culturelle et économique des Créoles grâce à la multiplication des petits commerces (boutiques, cordonnerie, boucherie, pâtisserie, ti bazars), les leçons particulières gratuites. Le but était de les intégrer au circuit économique et leur apprendre des valeurs comme l?entrepreuneuriat, l?épargne, etc. », affirme le président du centre Nelson Mendela, Jean-Yves Violette.

Du terrain social à l?arène politique, il n?y avait qu?un pas que Sylvio Michel franchira en 1976, à l?appel de Bérenger, lorsqu?il battra Gaëtan Duval dans la circonscription n° 4. Depuis, entre les alliances, la traversée du désert après la défaite de 1987 et la création du parti des Verts Fraternels, « Bérenger s?est servi de nous à plusieurs reprises », assure Elie. Jusqu?à cet ultime départ, voulu et décidé depuis longtemps par les Verts.

En démissionnant, Sylvio Michel a accompli son chemin de croix. Et il a ressuscité. « Quand je revois le passé, je suis content. Je ne me suis pas enterré. Mais je serai heureux quand j?aurai réussi le combat que je mène. Si vous refusez de faire des choses que vous pouvez faire, c?est inacceptable. » En attendant ce jour, il va continuer l?écriture de son deuxième livre sur « une certaine idée de l?île Maurice qui vivrait profondément ses différentes cultures, qui n?écraserait personne ».

Partir n?est pas une tradition dans le Landernau politique. En général, on s?accroche à son maroquin pour montrer que l?on ne désarme pas, quoiqu?il en coûte. Sylvio Michel, lui, s?en va. Pour les mêmes raisons. Parce qu?il veut défendre ses idées jusqu?au bout. Lui-même le dit : « Je préfère le départ au confort. »

Sylvio Michel n?est pas un héros. C?est juste un homme de conviction. Avec un seul souci : trouver un moyen de locomotion, puisqu?il a rendu sa voiture de fonction mardi.

<I>« Ce quej?appréciechez moi, c?est ma patience.Je préfère me donner le temps avant d?agir. »

« ça fait malde voir que l?églises?est fourvoyé eà une époque. »</I>

Publicité