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Plus suif que mèche
● Comment fait-on de l’air du temps sa spécialité ? Se spécialiser dans l’impalpable, ne vous semble-t-il pas facétieux ?
Je ne fais que ça depuis 20 ans. A force de recouper des informations, on est un peu à renifler l’air du temps, et puis du coup, on en tire un travail. C’est vrai qu’il y en a qui peuvent penser que c’est de l’impalpable, que c’est du bidon. Moi, ça me paraît très concret.
● Décrivez-nous ce qu’est l’air du temps ?
Ah non, c’est impossible ! C’est comme si vous me disiez : décrivez moi le monde !
● Décrire le monde serait peut-être fastidieux mais pas impossible…
Vous décrire l’air du temps, c’est essayer d’expliquer comment les gens vivent, à quoi ils aspirent, pourquoi ils ont envie de certaines choses ou pas. Essayer de comprendre l’époque dans laquelle on vit plutôt que de dire : “ Tout fout le camp !” J’essaie de décrypter les tendances. Il faut essayer de voir dans les éléments les plus futiles, les plus légers, la profondeur qui existe, car rien n’est un hasard. Même la manière dont les jeunes portent un jean révèle des choses. Ce sont des choses qui me passionnent.
● Ce sont des observations qui relèvent finalement de la sociologie…
Absolument. Par exemple, tous les jeunes aujourd’hui portent le jean sur la taille et laissent voir leur slip, ce n’est pas juste un truc comme ça. Il y a une explication historique à cette fantaisie. C’est venu de la mode rap, une mode façonnée par les gangsters et les mauvais garçons. Un monde de prison où on vous enlevait vos ceintures, notamment. C’est pour ça qu’ils ont aussi les lacets de leurs baskets défaits, comme en prison. C’est la facsination du mauvais garçon. C’est venu du rap et de la banlieue. Et comme toujours, la mode a été ensuite suivie par les bourgeois. Et derrière cette mode, il y a aussi la culture rap et toute une évolution de société. Et voilà comment, juste derrière un jean porté taille basse, il y a plein de choses…
● Chaque pays a-t-il son air du temps, ou est-ce un mouvement global ?
Un peu des deux. Il y a, d’un côté, une évolution mondiale, des tendances planétaires. Ce qui se passe aux USA ou en Chine ou en Europe, a tout de suite des influences sur nous. Il y a un air du temps mondial. Mais à côté de cela, il y a des entités propres à chaque pays liées à l’histoire de chacun de ces pays.
● Vous faites des conférences à l’invitation de l’Association pour la promotion du management avec des hommes d’affaires. Comment reçoivent-ils vos discours sur l’air du temps, eux, dont le souci principal, est la “bottom line”… ?
Cela dépend. Il y a des sujets un peu tabous. Comme celui des jeunes. Je crois beaucoup en les jeunes qui me font vraiment voir l’avenir du monde avec optimisme. Il y a des hommes d’affaires qui ne veulent pas entendre ce discours. Ils sont fermés. Ils continuent à croire que le jeune est celui qui ne veut rien faire. Ils voient les jeunes à travers l’image que projettent les médias qui parlent quasi-uniquement de certains jeunes de banlieue qui sont en délinquance. Ils croient que c’est ça la jeunesse.
● Le milieu des affaires est-il pour vous un lieu clos, fermé au monde qui l’entoure ?
Je ne serais pas aussi catégorique, mais je dirais qu’il y a un clivage sérieux entre ce milieu et les jeunes. C’est un phénomène très français, ce divorce entre les jeunes et l’entreprise. Les jeunes ont une très mauvaise image de l’entreprise. Pour eux, c’est Michelin, qui licencie en annonçant des profits. C’est ceux qui licencient leurs parents, c’est ce qui fait gueuler les syndicats et puis, le clou, ils voient Ernest Antoine Sellieres, patron du Mouvement des entreprises de France qui ne leur donne pas une image très fun de l’entreprise il faut bien le dire.
● Vous avez eu ce matin une rencontre conférence avec des hommes d’affaires mauriciens… Mêmes travers ?
En tout cas, ils n’ont pas de problèmes avec les jeunes. Ils ont été un peu étonnés de mon exposé sur le tribalisme. Je leur ai expliqué cette nécessité qu’ont les gens, selon moi, à se regrouper en tribus. Et c’est vrai que dire cela ici dans un pays aux multiples communautés a pu surprendre. La tribu est un ensemble de gens que vous avez choisis, qui ont les mêmes passions que vous et les mêmes goûts. Mais votre tribu vous laisse en même temps le libre arbitre et n’impose rien. Il n’y a pas de dogme ni de discipline. Ce n’est pas une communauté religieuse…
● Une vraie communauté d’affinités ?
En quelque sorte, oui. On n’y adhère pas par obligation. Avec la tribu, on reste le temps qu’on veut rester.
● Quelles sont les valeurs communes qui vous décideraient à faire partie d’une tribu ?
Le respect des autres, l’écologie, le féminisme…
● Le féminisme ne serait donc pas inclus dans le respect des autres ?
En incitant les gens à respecter les femmes, on parle aussi du respect des autres. Les femmes sont martyrisées dans les trois quarts des pays du monde. Etre féministe, c’est être humaniste. Le combat pour les femmes est plus urgent. Les faits sont là. Les femmes sont martyrisées. En Chine, on ne veut plus de filles. En Inde, on a peur des résultats de la vulgarisation de l’échographie. Là-bas aussi, il risque de ne plus y avoir de filles. Elles vont être sacrifiées. Je continue à être féministe parce que les petites filles sont plus martyrisées que les garçons sur terre.
● Le féminisme est donc dans l’air du temps…
Ah oui ! Depuis plus de trente ans maintenant.
● Il y a donc des “airs du temps” qui durent…
Bien sûr. Il y en qui sont mêmes éternels. Le pacifisme, par exemple. Regardez les manifestations contre la guerre en Irak. Je trouve magnifique que des gens du monde entier, toutes tendances politiques, toutes idéologies, toutes races confondues sont descendus dans la rue pour protester contre la guerre.
● Bien que tout ce mouvement n’ait mené concrètement à rien…
Il y a déjà une conscience, c’est fabuleux. Ils ne veulent plus de la guerre, alors qu’il y a 30 ans, on trouvait la guerre normale. On disait : “Cela fait travailler les usines, cela donne des emplois, cela permet aux hommes de prouver leur virilité”. Souvenez-vous de cette phrase terrible : “Il nous faut une bonne guerre pour que tout aille mieux”. Concernant les enfants, regardez ce qui se passe. Il a fallu attendre l’an 2000 pour que le droit des enfants soit rédigé. Et qu’on commence enfin à trouver qu’un pédophile, c’est inaceptable. Pendant des siècles on a trouvé cela logique.
● La mode, l’air du temps, les tendances : mots différents pour dire la même chose ?
L’air du temps, c’est une ambiance de l’époque. La mode est un mouvement destiné à être éphémère, souvent basé sur l’économie et le marché. La mode permet aux gens de se rassurer sur leur identité. Les tendances sont des mouvements profonds de société. On parle là de sociologie. Ce sont des évolutions de pensée et de société.
● Votre causerie aborde notamment ce que vous appelez les “tendances lourdes”. De quoi s’agit-il ?
Il y en a quelques-unes. Notamment le besoin de sens et de vérité des gens. Aujourd’hui les gens ne veulent plus travailler. On est dans une époque de rechreche spirituelle, contrairement à ce que les gens peuvent croire. C’est une tendance capitale notamment pour le monde de l’entreprise. Il ne suffit pas de dire à quelqu’un qu’il va gagner beaucoup de fric. Il veut savoir ce qu’il va faire, pourquoi il va le faire. Puis il y a deux tendances qui peuvent paraître contradictoires mais qui ne le sont pas. Un désir d’individualisme mais en même temps ce tribalisme qui pousse à faire partie d’un ensemble. Puis, il y a ce côté peur. On est dans une époque de peur. Il y a aussi ce désir de mobilité. Il faut absolument bouger, s’ouvrir vers les autres. Bousculer sa propre éducation, s’il le faut. Il y a enfin ce désir d’être citoyen du monde, de regarder le monde avec attention.
● Vous parlez du monde et je lis, dans une publication, que vous êtes une régionaliste convaincue de votre patrie d’adoption: la Bretagne. Cela ne vous gêne pas ?
J’habite en Bretagne et je ne suis pas du tout une régionaliste. C’est vrai que l’Europe et le monde font peur et qu’on a tendance à se recroqueviller sur sa propre culture, sa région. D’un côté, c’est sain, c’est bien. Mais d’un autre côté, il faut faire attention à trop de refermer sur soi. Il ne faut pas que cela devienne repli réactionnaire. Il faut un équilibre. On ne va pas se mettre à nier son identité parce que le monde est là.
● La radio est-elle, par essence, ce vecteur idéal de l’air du temps ?
Non, je crois que la presse écrite véhicule beaucoup plus l’air du temps que la radio. La télévision, comme toujours a un train de retard. La presse écrite a du recul, met en perspective, analyse. La radio informe sur le quotidien mais n’aura jamais la force d’analyse d’un journal comme Courrier International, par exemple. Les éditorialistes ne sont pas des créateurs de tendance. Ce sont juste des rapporteurs. Les journalistes ne créent pas des tendances. Ce sont les gens, la population, qui les créent. Un journaliste peut créer une mode, pas une tendance.
● La téléréalité est-elle une mode ou une tendance ?
Elle n’a pas été créée par des journalistes. La population a eu envie de vrais gens à la télévision – les sociologues en ont parlé – et les directeurs de programmes ont suivi le mouvement. Ce ne sont pas eux qui l’ont créée. L’envie était déjà là.
● N’y a-t-il pas danger à limiter le rôle d’un média à celui d’un suiveur de tendances ?
Ils sont là pour ça. Ils sont payés pour. Les médias sont là pour gagner de l’argent. Ce sont des business. Ils suivent les tendances. C’est rare de voir une émission qui précède les tendances.
● D’être un suiveur ne vous paraît pas, en tant que journaliste, gênant ?
Non, pourquoi ?
● Devenir un instrument de réflexion aussi pourrait faire partie du métier de journaliste, non ?
Chacun son métier. Pour la réflexion, il y a les philosophes, les sociologues, les penseurs, les universitaires. Il y a des intellectuels. La télé, la radio, c’est du divertissement. Les gens de radio et de télé ne sont pas payés pour réfléchir. Ce ne sont pas des penseurs. Il y a d’autres gens pour ça.
● Vous avez écrit un livre sur la séduction. Entre l’air et le temps, vous voici dans la séduction, autre notion impalpable…
Il y a des méthodes de séduction, il y a différents types de séducteurs. Ce n’est donc pas si impalpable. Le pouvoir de séduction est quelque chose d’impalpable. On a vu certains dictateurs du monde qui ont su manier une certaine approche comme séducteur. Hitler a été très bon sur ce plan. Il y a des gens qui ont la séduction dans la peau et d’autres qui doivent travailler. C’est pour cela qu’il y a des écoles de séduction. Une en France, une autre en Italie et une en Allemagne. Chacune travaille à sa façon.
● Décrivez-nous un séducteur…
C’est un homme qui, d’abord, est bien dans sa peau. Il a un bon rapport à son corps et il est à l’aise avec lui. Puis c’est un travail du regard, de la voix. Il y a des écoles qui peuvent vous l’apprendre.
● Etes-vous une séductrice ?
En tout cas, pas dans l’optique du séducteur. Mais, c’est vrai que les métiers de la communication font appel à une certaine séduction. Quand je parle à la radio et que j’aspire à captiver mon auditoire, c’est une forme de séduction.
● Quand vous parlez dans votre livre de “l’homme désir”, laissez-vous entendre par là que la séduction masculine et la séduction féminine ne répondent pas à la même logique ?
C’est clair. C’est différent. La séductrice à mon goût est plus banale. C’est lié au physique. On a pas connu de grandes séductrices moches. En tout cas, je n’en connais pas. Chez l’homme, la séduction est une démarche intellectuelle. C’est ce qui fait la différence avec le dragueur qui, lui, veut coucher tout de suite. Il est sans intérêt. Le séducteur est un homme de long terme, un homme de pouvoir. Il veut prendre le pouvoir sur vous. Il veut être aimé. Les grands séducteurs sont d’ordinaires des gens extrêmements intelligents, brillants. On les retrouve souvent chez les hommes d’affaires, les hommes politiques. C’est le pouvoir qu’il va avoir sur votre âme qui l’intéresse. Un des grands séducteurs contemporains, c’est sans nul doute, Serge Gainsbourg. Il n’est pas beau, mais il compense cela par un talent, une intelligence, une verve, un sens de la provocation. Et il a séduit de très belles femmes. Son amour de la provocation est très lié à sa séduction. Gainsbourg, pas provocateur, perd une grande partie de sa séduction.
● Vous parlez aussi du séducteur comme un homme qui ment, qui manipule, ce qui ôte beaucoup à son charme…
Souvent on confond le séducteur avec l’homme qui a du charme. Ce n’est pas la même chose. Le vrai séducteur, c’est un prédateur. Une fois qu’il vous a séduit, il vous lâche. Il passe à autre chose. C’est quelqu’un de dangereux. C’est quelqu’un qui fait mal. C’est quand même quelqu’un de malade. C’est un homme qui aime trop et qui, par conséquent, ne sait pas aimer. Quand on aime tout le monde, c’est qu’on ne sait pas aimer.
● Ce mal intérieur, qu’ils compensent en voulant aimer tout le monde, est souvent le propre des artistes…
Normalement, quand ils sont bien dans leur tête, ils sont mieux dans leurs vies privées. On dit souvent d’ailleurs que quand le séducteur a rencontré une séductrice, il baisse les armes. Cela s’appelle l’amour.
“Essayer de comprendre l’époque dans laquelle on vit plutôt que de dire “tout fout le camp!”
“Les jeunes ont une très mauvaise image de l’entreprise. Pour eux, c’est “Michelin”, qui licencie en annonçant des profits.”
“Il a fallu attendre l’an 2000 pour que le droit des enfants soit rédigé. Et qu’on commence enfin à trouver qu’un pédophile, c’est inacceptable. Pendant des siècles on a trouvé cela logique.”
“Les médias sont là pour gagner de l’argent. Ce sont des business. Ils suivent les tendances.”
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