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Petit pas
La première qualité de la graphie proposée du créole est qu?elle est bien partie pour faire l?unanimité. Car c?est la première qualité d?une langue voulue nationale que chaque locuteur s?y reconnaisse. Le comité Hookoomsing n?aura certes guère eu du mal à trancher. Depuis trente ans que l?on tâtonne entre trop africanisant, trop francisant ou trop scientifique, trente ans que moqueries et rejets de la part du locuteur-roi forcent d?incessants réajustements, le chemin était balisé.
Le comité a respecté les premiers principes qui devraient donner à la graphie des chances de passer l?épreuve. Elle n?est pas trop différente de ce à quoi les locuteurs pouvaient s?attendre, d?une part, et sa lecture est relativement aisée, d?autre part. Un autre principe, la prise en compte de l?environnement linguistique ? pratique de l?anglais et du français ? est également considéré, mais pas de manière systématique.
Ainsi, le comité n?opte pas notamment pour une représentation phonétique là où la nécessité ne se fait pas sentir : ?sex? ou ?exit? ne sont pas orthographiés ?seks? ou ?ekzit?, ?for the sake of readability?. Mais paradoxalement, il opte pour le ?w? et le ?oe?, étrangers aux lecteurs de français et d?anglais. Alors qu?on a souvent entendu reprocher à Dev Virahsawmy sa tentation de ?faire créole?, sa formule semble étonnamment plus admissible que le comité national. Il a abandonné les formes qui pourraient gêner les habitudes.
On peut se demander s?il n?est pas utile, au prix de certaines incohérences, de garder aux mots la ressemblance avec leur ?racine? afin que l?apprenant comprenne que la langue évolue, qu?elle fait partie d?une autre famille également assimilable. L?enfant apprenant le français par exemple, peut avoir du mal à comprendre que pharmacie ne s?écrive pas avec un ?f?. Mais il peut être tout aussi intéressant pour lui de découvrir la racine grecque de ce mot afin de comprendre tous ceux qui s?y apparentent. L?orthographe française, pour ne prendre que celle-là, est parsemée de tels accidents qui constituent autant d?occasions d?appréhender le caractère et l?histoire d?une langue.
Il semble dommage de ne pas, d?entrée de jeu, disposer l?apprenant à cette exploration. Mais, si le comité n?explique pas son choix, il est fort possible que ce soit un intérêt pédagogique également qui l?ait orienté. Et ce n?est pas bête. Assimiler la distinction entre les sons est fondamental dans l?apprentissage des langues. Si l?enfant comprend, et il en est capable, que ?boerger? et ?burger? signifient la même chose, mais ne se prononce pas de la même façon, il y a des chances que l?on corrige une tare qui nous éclate aujourd?hui à la figure. Insinuer très tôt l?importance de la prononciation et de l?accent pourrait corriger ce bilinguisme approximatif et cette mauvaise maîtrise de l?anglais parlé qui sonnent faux dans les ?call centers?. Entre conscience de l?étymologie et bien parlé, il n?y a pas photo.
L?épreuve de la graphie est quasiment franchie. Mais nous sommes loin de voir le créole à l?école. Nous n?avons fait qu?un petit pas vers la correction d?une situation aberrante où l?anglais est la langue de tous les manuels et de l?enseignement alors que les enfants n?ont pas d?aptitudes dans cette langue. Et encore, ce petit pas, il pourrait bien ne pas être le bon.
La ?graphisation? fait partie du processus dit d?aménagement linguistique, qui comprend également l?instrumentalisation, qui signifie doter la langue de dictionnaire, et la standardisation, une seule manière de bien parler. Or, avant d?en arriver à la graphie, il faudrait que l?on ait établi la politique linguistique que l?on compte adopter, et planifié l?application de cette politique. La politique linguistique consiste par exemple à dire quelle place, quel rôle occupera le créole par rapport aux autres langues à l?école, à quel moment il est introduit et abandonné. La planification est la mise en oeuvre de ces objectifs en fonction des moyens économiques et humains. Tout reste à venir, le plus délicat en somme. Et on peut oublier qu?en ces jours incertains, le gouvernement tente quoi que ce soit dans ce sens.
Il reste que ce pas, même petit, a été fait. Il y a quelques années encore, le Conseil des ministres faisait retirer en catastrophe du livre blanc d?un ministre de l?Education sa position en faveur de l?utilisation du créole à l?école. Nous sommes, au moins aujourd?hui, décoincés.
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