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Pellicule en tête

8 septembre 2005, 20:00

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● Votre film ?Bisanvil? reprend les thèmes que l?on trouve souvent chez les écrivains mauriciens, celui du racisme, de la différence, notamment. Ces thèmes seraient donc à ce point inévitables?

Il y a des raisons à cela, je crois. D?abord, nous vivons dans cette réalité, nous évoluons dans ce monde. Nous sommes complètement immergés dans cet univers et nous parlons donc tout simplement de ce qu?il y a autour de nous. C?est comme ça que je le sens. Et je pense que ce sont des sujets sur lesquels Maurice n?a pas encore poussé sa réflexion. Nous en sommes restés au niveau superficiel, nous sommes restés à la surface des choses. Les communautés qui cohabitent, pays arc-en-ciel et tout le reste. Nous n?osons pas aller plus loin que ça.

● Etes?vous certain que ce soit salutaire d?y aller ?

Je le crois. Cela aiderait à construire le pays. Non pas en remuant le passé dans le sens historique, mais c?est accepter que nous venons de partout, que nous sommes appelés à nous mélanger et qu?il n?y a pas de choix que d?accepter dans sa totalité celui qui vit à côté de nous.

● On ne peut pas, non plus, dire que cela ne soit pas le cas à Maurice?

C?est vrai. Mais c?est vrai aussi que nous n?abordons pas la question en allant au fond des choses. J?ai l?impression que ce sont des choses qui, si l?on observe bien, sont encore tabous.

● De quoi ne parle-t-on pas, selon vous ?

Par exemple, du mariage inter-communautaire dont le thème est abordé dans le film. Une réalité encore marginale et qui n?est pas encore acceptée en tant que telle. Au-delà du mariage, cela pose beaucoup de questions sur ce que les Mauriciens pensent du métissage et du mélange des cultures. Quand on regarde l?histoire de l?humanité, ce n?est que ça. Une histoire de migrations et de métissages. Globalement, depuis le début de l?humanité, on émigre pour s?installer ailleurs et on se mélange avec ceux qui sont déjà là. Il y a des métissages blanc/blanc et cela se voit moins et puis il y a métissages entre couleurs, ce qui se voit un peu plus, mais tout ça c?est du métissage. Ce mot a impliqué souvent le mélange de deux choses pures. Alors que cela fait longtemps qu?il n?y a plus de choses pures. Le métissage est le mélange de deux mélanges?

● Quand vous parlez de la difficulté des mélanges inter-culturels, ne serait-il pas plus vrai de dire, mariage inter-religieux? N?est-ce pas là plutôt que se trouve le frein à l?ouverture vers les autres ?

Effectivement. Il y a le frein de la religion. Il y a par la suite le frein de la réalité sociale. Effectivement, il y a ici un amalgame de termes. On confond culturel et religieux. La barrière pour le rapprochement et le mélange des communautés est sans doute plus religieuse qu?autre chose. Notre société, par ailleurs est aussi très stratifiée, avec des codes dont on ne veut pas dire le nom, mais qui sont là, bien là?

● Le pays du non-dit ?

Il y a tant de choses qui ne sont pas dites ici? J?ai l?impression que nous avons beaucoup de difficulté à parler de tout ce qui nous touche en tant que nation. Nos réflexions sont individuelles, sans doute un peu égoïstes aussi. Notre réflexion ne va jamais plus loin que le quotidien, sur comment vivre aujourd?hui, peut-être demain. Mais surtout ne pas regarder trop loin ni devant ni derrière. On avance tous les jours et ça va?

● Réfléchir sur son identité profonde est un luxe quand on ne sait pas de quoi demain sera fait, si les enfants pourront manger avant d?aller à l?école?

Oui c?est vrai. Mais il y a des gens qui sont là pour susciter cette réflexion. Et j?en arrive là au rôle, selon moi, central de l?artiste. Si les artistes ont une responsabilité, c?est bien celle d?ouvrir les portes et de laisser entrer de nouvelles idées. La presse par ailleurs n?est que le reflet de la société dans laquelle elle opère. Pour qu?elle puisse participer à ce débat, il faut que la société elle-même y participe. Nous sommes une société qui n?aimons pas nous remettre en question. Mais à bien réfléchir, on peut se dire : qui peut aimer ça ? Il faut du temps pour se remettre en question, pour comprendre les choses. Regardez le problème des Chagossiens. Regardez combien de temps nous avons pris, ne serait-ce que pour comprendre l?ampleur du problème. Mais est-ce que notre pays a pu un jour venir dire : oui nous étions partie prenante, oui, nous avons fait une erreur. Il faut que Maurice accepte son erreur sur cette question. Et puis, nous pourrons avancer. Mais c?est difficile.

● Les Chagos sont pour vous le symbole du déracinement ?

Oui. L?histoire des Chagossiens, c?est la même que celle des esclaves, que celle des coolies. Ce sont des hommes qu?on déracine.

● Etes-vous, intérieurement, un déraciné ?

Je n?ai pas de sens d?appartenance, je ne me sens pas attaché à une terre en tant que telle. J?ai vécu ailleurs et c?est sans doute le moment où j?ai eu le plus de recul pour écrire sur Maurice. Vous voyez le paradoxe : c?est quand on est sur une autre terre que l?on ressent mieux l?autre. Je ne ressens pas de déracinement, parce que mes racines sont multiples et sont partout. Je n?ai pas de souffrance à être arraché à une terre quelconque. Etre déraciné, c?est être arraché à une culture. Etre privé de sa vie intérieure. Déracinement implique un départ imposé, pas volontaire.

● Comment comprendre les écrivains de la génération d?Edouard Maunick qui continuent à parler d?exil et de déracinement à en faire une coquetterie intellectuelle, alors qu?ils sont tous partis volontairement ?

L?exil ne peut être lié qu?à être un départ forcé.

● L?exil ?volontaire? serait un subterfuge de l?esprit ?

Je ne sais pas. Dans mon cas, partir était nécessaire. Mais je n?ai pas appelé cela exil. Quand on a la possibilité de revenir on ne peut pas parler d?exil.

● Etes-vous, en tant qu?artiste, le produit de ?quelque part? comme le pensent certains ?

J?appartiens, pour l?instant à Maurice, parce que ma vie est ici. Mais je peux, sans problème, être ailleurs demain. Le fil qui sépare les deux est ténu. Ce qui fait qu?être d?ici ou d?ailleurs tient à peu de chose. On cherche où se poser et quand on trouve, on se pose?

● Pourquoi vous êtes-vous posé ici après vos études à Toulouse, en France ?

Je suis revenu à une période particulière. C?était à la mort de mon père et c?est une période de recherche et de questionnement très fort pour moi. Et c?est sans doute cela qui m?a poussé à m?installer à Maurice. Mais c?est le recul d?avoir vécu à Toulouse qui m?a fait réfléchir plus en profondeur sur Maurice. Mon film Bisanvil, est né et a été écrit à Toulouse.

● Naître dans une famille avec un père pétri par la création artistique, cela change-t-il le regard sur la vie et les êtres ?

Oui. Cela influence le regard de manière déterminante. Si je n?étais pas né dans ce milieu, dans cette atmosphère, et c?est un privilège extraordinaire, je me serais peut-être contenté de ce qu?on m?avait appris à l?école. Et je n?aurais pas été bien loin. Je n?aurais pas suivi la même voie. Ce que j?ai appris à la maison, c?est que la création est aussi une voie, une direction dans la vie.

● L?artiste, quel qu?il soit, est un privilégié ?

Son regard et sa réflexion sur les choses sont privilégiés. Mais il a surtout une grande responsabilité . Ce qui construit le regard particulier d?un artiste, c?est justement sa capacité de se remettre en question. Tout est lié. Cette liberté d?évoluer dans la société fait de lui un être en marge, dans la marge. C?est son privilège. Ce regard global, synthétique sur la vie. L?artiste est un être dont l?ambition n?est pas de grimper dans la hiérarchie sociale, mais d?éveiller des regards, et de proposer une lecture de la vie à travers ce qu?il fait, à travers son oeuvre. Quand mon film Bisanvil est sorti, beaucoup de journalistes m?ont demandé si c?était une critique de la société mauricienne. Non, c?est simplement ma lecture de la société mauricienne. Libre à chacun de l?interpréter comme il veut. Ce n?est pas une critique. Pour moi, un artiste, c?est celui qui propose son regard sans se faire donneur de leçons.

● Qu?est-ce que vous avez pris de votre père, Serge Constantin, que vous n?auriez pas pu trouver ailleurs ?

Une chose essentielle : la capacité à aller au-delà de l?enveloppe pour se diriger tout de suite vers l?essentiel, vers l?essence des choses. Toujours tendre vers l?essentiel. Voilà ce que m?a montré mon père. Il disait : ?Oublie les détails, va à l?essentiel?. C?est vrai pour les couleurs, pour les formes, c?est vrai pour le discours, c?est vrai pour la vie.

● Chacun dans son intimité, connaît son essentiel. Y a-t-il un essentiel en toute chose qui se ressemble ?

Il est difficile de répondre à cette question. Je dirais qu?il y a ?des? essentiels. L?essentiel est difficile à cerner. Je ne sais pas si on l?atteint vraiment un jour. Mais en tout cas, essayer de l?atteindre, c?est déjà beaucoup. On peut tourner autour, mais est-ce qu?on l?atteint ? Et puis mettre le doigt sur l?essentiel, c?est peut-être faire éclater quelque chose? qui sait ? Il y a des gens qui ont dû le trouver sans doute. Ceux qui vivent leur vie intérieure, leur mysticisme? Gandhi sans doute? avait touché l?essence des choses. C?est le parcours de toute une vie?

?L?artiste est un être dont l?ambition n?est pas de grimper dans la hiérarchie sociale, mais d?éveiller des regards, et de proposer une lecture de la vie à travers ce qu?il fait, à travers son oeuvre.?

● Quand vous regardez, avec le recul, la trajectoire de votre père, vous pensez qu?il s?en était approché ?

Oui. Il l?a trouvé, à sa façon. Je le dis parce que dans dans son oeuvre, quand vous la suivez de près, vous sentez ce moment où il a trouvé cette voie particulière, où il s?est approché de quelque chose qui n?était ni du figuratif ni de l?abstrait. C?était sa recherche, sa voie. Quand je vois les tableaux de cette période, je sais qu?il a trouvé son essentiel.

● A part le cinéma, vous êtes aussi engagé dans la peinture. Votre travail est aussi celui de votre père ?

Oui, il est aussi présent non seulement dans ce que je fais, mais dans ce que les autres peintres qui ont travaillé avec lui, font. Il nous laisse beaucoup de choses. Nous avons l?impression de poursuivre un travail commencé.

● L?essentiel ne serait-il pas aussi d?être un passeur de relais?

Je le crois. C?est de laisser des choses pour les autres. Chacun est libre après de rebondir dessus avec sa propre personnalité.

● De par sa construction, le court-métrage ne permet pas d?aller au fond des choses, cela vous a gêné ?

Le court-métrage, de par sa construction, oblige à condenser les choses. Et peut-être aussi vous oblige d?aller à l?essentiel. On a peu de temps, il faut dire vite. Mais ce n?est pas forcément une frustration. Cela permet d?évoquer, en laissant le spectateur aller plus loin, de construire son propre film. Le court-métrage prend pour acquis des choses qu?on ne dit pas. Et il rentre directement dans le vif du sujet. Concernant les clichés, quand j?ai fait lire mon scénario à Toulouse, j?ai eu des réflexions qui me disaient : personnages trop caricaturaux. Et d?autres qui me disaient : Tranches de vie intéressantes avec des personnages typés mais dont on sent qu?il y a derrière un vécu fort. Où se situe la frontière entre le réel et les clichés ?? Le fil est plus ténu qu?on le croit. Tout part d?un constat. Or, qui dit constat dit forcément cliché. Mais il s?agit de ne pas s?y complaire.

● Le court-métrage est au film ce que la nouvelle est au roman?

Oui c?est juste. C?est une forme en soi. Mais c?est aussi une forme que l?on pratique avant d?arriver à autre chose. C?est le premier pas vers quelque chose de plus abouti. Mais c?est vrai que quand vous avez fait un court-métrage, on s?attend à ce que vous fassiez un long-métrage.

● Si la nouvelle, en littérature est considérée comme un genre à part entière, il semblerait que le court-métrage en cinéma, ne soit qu?une étape?

C?est un peu vrai. Le court-métrage, dans le temps, a été un genre à part entière, mais plus aujourd?hui. Cela se perd. Il n?y a presque plus de créneau pour le court-métrage. Sans doute parce que le cinéma, plus que la littérature est un mélange de commercial et d?artistique. Et le court-métrage n?est pas économiquement viable. C?est une création artistique à part entière, mais pas viable sur le plan commercial.

● Faites-vous partie des artistes privilégiés qui savent à quoi sert un ministère de la culture ?

Non, je ne le sais pas. C?est un club très fermé dont je ne fais pas partie. Les choses intéressantes pour l?art ne sont jamais venues d?un ministère, mais des créateurs eux- mêmes. Et je ne suis pas sûr que la place d?un créateur soit dans le giron d?un ministère. Puisque ce nouveau gouvernement a commencé à réduire les dépenses, il aurait mieux valu utiliser cet argent pour faire fonctionner un ministère et le répartir dans des actes plus concrets et créatifs en soutenant les artistes. L?artiste a besoin d?être soutenu, mais pas forcément par un ministère. Il a besoin de la société d?un signal qui lui fait comprendre qu?il est utile à cette société. La question es : la culture relève-t-elle d?un ministère au même titre que l?industrie ou le commerce?? J?en suis pas convaincu.

● Créer est un acte d?engagement ?

Oui. Quand un homme crée, c?est un engagement en tant que tel. Un artiste est d?abord engagé envers lui-même et ensuite envers la société. Son travail n?a de sens que s?il est exposé au regard des autres. Et c?est un engagement que de s?offrir au regard des autres.

?Quand on regarde l?histoire de l?humanité, ce n?est qu?une histoire de migrations et de métissages. Depuis le début de l?humanité, on émigre pour s?installer ailleurs et on se mélange avec ceux qui sont déjà là.?

● Si vous vous lanciez demain dans un long-métrage de fiction, pressentez-vous les thèmes que vous aborderiez ?

Oui, il y a des choses que j?ai envie d?aborder. Quelle forme cela prendra, ça je ne le sais pas? Je parlerais là encore de Maurice en proposant un regard personnel de l?intérieur, qui serait loin de la carte postale. C?est mon fil conducteur, Maurice.

● Etes-vous heureux de vivre ici ?

Oui et non. Le cinéma est marginal ici. Et il y a des moments où j?ai vraiment envie de foutre le camp. Parce que, ici, souvent l?artiste ne se sent pas à sa place. Il n?est pas reconnu comme un être d?une utilité quelconque. On ne reconnaît pas son travail et ce qui fait son métier. Mais je suis retenu ici par ce que j?ai envie de raconter.

● Dans les années 60, il y avait des écoles de peinture, de théâtre de très haut niveau. 40 ans plus tard, ce n?est pas vraiment le cas. Que penser ? Que nous avons régressé ?

Je ne sais pas si on a régressé. Mais l?importance des artistes est moins reconnue. On a tendance à utiliser des mots n?importe comment alors que certaines choses relèvent de l?art, alors que ce n?est pas le cas souvent. Regardez le Plaza. Il devrait être un lieu culturel pour favoriser la création. S?y produire pour un artiste devrait être l?aboutissement d?un travail. Mais ici le théâtre sert pour des meetings politiques, des spectacles de garderie?

● Il y a eu une désacralisation de l?espace magique ?

Oui. Et en le faisant, on a aussi désacralisé l?art. Mais peut-être que la société n?a pas encore pris conscience que le développement artistique va de pair avec le développement économique. Je crois que ça viendra?Mais je crois qu?effectivement nous avons baissé de rang dans notre considération pour l?art.

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