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Pas de pot pour les bistrots
Un groupe d?Allemands cherche un coin pour casser la croûte. Herr und Frau K?nig en profiteraient bien pour goûter notre délicieuse mousse locale. Alors ils s?arrêtent dans un snack et commandent quelques sandwiches et deux bières. « Désolé, nous ne pouvons pas servir d?alcool. » Le couple demande des explications. « Nous avons le droit seulement à partir de 16 heures. » Les touristes cherchent à comprendre.
Le soir même, ils retournent dans ce joli petit établissement. Le patron du bistrot les reconnaît : « Vous auriez dû venir plus tôt. Je ne peux pas vous servir après 19 heures à cause de ma patente d?alcool ». Devant leur mine sceptique, il ajoute : « C?est comme ça ici ». L?Alle-mand se fâche. « Nous avons bu une bière à côté tout à l?heure. Il a le droit, lui ? Vous n?aimez pas les Allemands ? » Le tenancier ne sait plus quoi dire.
« Oui mais à côté c?est un restaurant. Moi je suis un snack car je n?ai pas de parking. »
L?Allemand commence vraiment à croire qu?on se fout de sa gueule, car même un tricycle ne pourrait pas se garer devant l?autre établissement. Sa bière, finalement, il la boira à l?hôtel, même si elle coûte cinq fois plus cher?
<B>Le gamin place trois bouteilles sous son T-shirt</B>
En chemin, Herr K?nig aperçoit dans une ruelle une bonne dizaine d?autochtones en train de siffler des bouteilles. Ils se ravitaillent régulièrement auprès d?une petite lucarne à l?arrière du bâtiment. « Ach so. » Il s?enhardit et s?en va acheter deux bières bien frappées. Deux Mauriciens sympathiques lui cèdent leur place. Il se sent mieux. « Danke schön ! »
Le lendemain, ayant intégré la coutume locale, notre Teuton se rend dans la ruelle. Le commerçant refuse alors de lui vendre une bière et lui fait signe qu?une voiture de police patrouille dans le coin. Il reste là, perplexe. Un gamin lui passe sous le nez, trois bouteilles vides à la main et appelle le commerçant. Gonflé, l?adolescent place d?abord les bouteilles sous son T-shirt avant de les présenter une à une. Il repart sous le nez de la police avec son astucieux camouflage. L?Allemand tend alors sa bouteille vide mais se fait rabrouer : « Ou pa capav kasiet li ! » Comme il a un short avec de grandes poches, il repart, lui aussi après avoir fait le plein.
Dans nos ruelles, la réalité dépasse souvent la fiction. La réalité, c?est qu?il n?existe pas de patente de café à Maurice. Vous avez le choix entre « restaurant » ou « snack », c?est-à-dire victualler. Pour le premier, les conditions officielles sont draconiennes. Il faut un permis de développement adéquat, deux toilettes, une cuisine aux normes et des places de parking.
L?inconvénient, sachant que la surface de votre parking dépend de celle de votre salle, c?est que, tenez-vous bien, la taille du mètre carré diffère selon les Districts Councils.
Une fois cela obtenu, après souvent des mois de patience, les inspecteurs sanitaires exigent de vous ce que vous n?avez jamais observé dans les rues de Port-Louis. Et si personne n?a objecté, par simple méchanceté ou pour d?autres raisons obscures, il faut encore demander une patente ou Trading Licence. À ce stade, vous pouvez avoir déboursé huit mois de loyer et divers frais annexes, mais vous n?avez toujours pas le droit de vendre de la bière.
Vous n?en aurez peut-être jamais l?occasion. Car la prochaine étape passe par la cour de district et par une enquête policière. Rassurez-vous, tout va bien ! La police fait son travail, vérifie si vous n?êtes pas trop près d?une église, d?une école, et rend son rapport. La vitesse d?exécution et les critères dépendent là encore de lois célestes. Après dix reports mensuels en cour, faites attention qu?on n?oublie pas de vous convoquer. Si vous êtes absent une fois, il faudra tout recommencer?
Enfin, vous avez ce foutu papier, après 18 mois de guerre froide. Vous pouvez travailler en paix, à condition de fermer à 19 heures si vous êtes un snack et à 12 heures le dimanche et les jours de congé public. Sinon, vous retournerez en cour, mais pour connaître cette fois le montant de votre amende. Comme certains concurrents ne respectent pas les horaires, que la valse des lucarnes continue sans bémol, et qu?il est difficile de mettre les clients dehors à 19 heures pétantes, vous commettez l?irréparable. Et la police vous tombe dessus.
<B>Un robinet géant de bière pression</B>
Le sergent s?approche de votre client, saisit son verre et le renifle. C?est du soda. Il vous fait une fleur et vous demande de fermer à l?heure.
Si jamais, à ce stade, vous lui demandez pourquoi d?autres travaillent sans permis de développement, sans patente et sans ennuis, vous commettez un délit, toujours selon les mêmes lois obscures. Ne poussez pas le bouchon trop loin. Derrière les comptoirs, ne s?en sortent que ceux qui ont le bras long.
En cour de district, pour votre première contravention, vu que vous étiez simplement ouverts jusqu?à 19 h 30, vous vous dites que le magistrat sera clément. Bingo ! L?homme qui passe avant vous écope de Rs 2 000 d?amende. C?est un récidiviste. Il a par deux fois vendu « la boisson » après les heures un jour de congé public. Vous vous relaxez. Votre nom est appelé, vous plaidez coupable. Il lit votre dossier, vierge de tout autre délit. Et hop, Rs 3 600 et une petite réprimande pour la forme : « Prenez vos précautions la prochaine fois ! »
Il n?y aura pas de prochaine fois. Vous avez fermé boutique. Il vous a d?ailleurs fallu encore plus de temps pour boucler que pour ouvrir. Et vous payez encore ? C?est une forme d?encouragement pour les petits entrepreneurs, un test d?endurance et de motivation. Après cinq ans à « tapiner » pour rien à cause d?horaires impossibles, vous êtes enfin prêts à recommencer. En mai 2003, la rutilante Tourism Authority annonce une révolution. Dans sa liste de patentes, elle vient de glisser celle de « café ».
<B>Un air de modernisme souffle. </B>
« Allô, je voudrais une patente de café. » Une charmante voix vous répond que cette Trading licence est disponible, mais que les critères n?ont pas été établis. Elle vous dit ce que vous ne vouliez plus jamais entendre : « Il vous faut d?abord voir le District Council pour votre permis de développement, avec le plan de votre architecte, puis revenir vers nous pour la patente, puis? »
Puis vous avez une illumination ! Vous allez monter un hôtel six étoiles avec dix bars en enfilade sur une jetée de 100 mètres dans le lagon. En bout de jetée, à la place d?une pompe à essence pour hors-bord, vous installerez un robinet géant de bière pression?
<B>Législation
Les commerçants qui trinquent?</B>
Les commerçants qui désirent vendre des boissons alcoolisées sont soumis à une réglementation rigoureuse. C?est logique et souhaitable, puisque la lutte contre l?alcoolisme, fléau national dans de nombreux pays, est permanente. Mais comme pour le tabac, autre poison très rémunérateur, cette guerre se heurte à de nombreux paradoxes et à un flot de contradictions.
Ainsi, à Maurice, les patentes se divisent en deux catégories : « on » et « off ». Soit l?alcool est vendu sur place, soit à emporter, soit les deux. Un supermarché ou une boutique, par exemple, ne peuvent pas vendre de la bière à consommer sur place. Le client, une fois dehors, est libre de se promener avec son décapsuleur ou de casser son dentier.
Le tenancier de snack ? terme qui n?a aucune existence légale ? peut, avec une licence on & off, vendre sur place et à emporter, mais entre 16 heures et 19 heures, et doit fermer ensuite les portes de son établissement.
Celui-ci doit aussi être bouclé à midi les jours fériés et le dimanche. Au-delà de ces heures, c?est la fameuse valse des lucarnes. Car dans les villages, seul un restaurant possédant le permis adéquat peut vendre de l?alcool. Mais les prix ne sont plus les mêmes.
Le propriétaire de snack paye plusieurs patentes chaque année, dont celles de victualler, de retailer of beer ? s?il vend de la bière et du « vin local » ? et une liquor licence s?il veut vendre du rhum et du vin importé. Il est donc concurrencé par le système de la lucarne ? à moins d?avoir lui aussi son petit système ? et depuis peu par les supermarchés.
En effet, cette situation, que les autorités connaissent parfaitement, ne s?améliore pas avec l?autorisation donnée à certains supermarchés d?ouvrir jusqu?à 22 heures. C?est très pratique pour acheter une bouteille lorsqu?on est invité à dîner au dernier moment. C?est moins apprécié par le boutiquier.
La loi ne sert donc pas le citoyen, puisqu?elle ne le protège pas contre l?abus d?alcool et qu?elle cause aussi un préjudice au petit commerçant. Elle encourage au contraire toutes sortes de pratiques. Certaines font partie des coutumes et du charme mauricien. D?autres, toujours les mêmes, constituent un terrain de prédilection pour la corruption?
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