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Panadol ou sérum ?
Bouleversé sans doute par la crise qui se profile, le président de l?Association des exportateurs (MEXA) perd son calme. Georges Chung Tick Kan rend l?appréciation de la roupie responsable de tous les malheurs des entreprises d?exportation et se laisse aller à ce commentaire inouï : « La réduction du taux d?inflation de quelques points ne justifie pas la note salée qui passe au secteur de l?exportation. » Effrayante insensibilité? Quand je constate l?ampleur des crises sociales et la violence des émeutes causées par la cherté de la vie partout dans le monde, je me dis qu?il vaut quand même mieux quelques usines fragilisées que des entreprises incendiées et pillées?
Ces « quelques points » de baisse de l?inflation ont fait le plus grand bien aux Mauriciens. La baisse du prix des produits alimentaires importés a été pour les consommateurs une nécessaire bouffée d?oxygène, un bienfaisant desserrement de l?étau qui les suffoque depuis des mois. Il n?est pas certain que le soulagement durera mais il est évident qu?elle a réduit de « quelques points » au moins la tension sociale.
Cela dit, il est tout à fait juste de souligner, comme le fait le président de la MEXA, que la contrepartie est lourde à porter pour les entreprises d?exportation. Suffisamment lourde pour mettre en péril l?existence même de certaines d?entre elles. Non pas du seul fait de l?appréciation récente de la roupie mais d?un ensemble de facteurs qu?il importe de bien analyser pour tenter d?y apporter des remèdes. Les entreprises d?exportation du secteur textile-habillement sont à un nouveau tournant, c?est le moment de se poser certaines questions sur leur viabilité à long terme.
Le premier constat est plutôt encourageant. Vingt-cinq ans après sa création et en dépit de toutes les secousses internationales et des prédictions catastrophistes nationales, le secteur demeure performant, tant en termes de recettes d?exportation que d?emplois productifs, directs et indirects. Il s?est contracté, mais se réinvente sans cesse et occupe aujourd?hui encore, directement, plus de 50 000 Mauriciens et près de 15 000 étrangers. Les exportations ont augmenté de 13 % l?année dernière pour se situer à près de Rs 25 milliards malgré une compétition internationale farouche et intense. De nombreuses sociétés ont investi (Rs 5 milliards au cours des deux dernières années), se sont modernisées, ont introduit de nouvelles technologies, amélioré considérablement la qualité de leur production et se sont fait une réputation enviable sur le marché mondial.
Mais rien n?est constant. À nouveau, la conjoncture internationale menace ces acquis. Les exportateurs prennent alors peur et s?affolent. Ils n?ont pas tout à fait tort ; en dix ans, une centaine d?entreprises ont disparu, 20 000 emplois ont été perdus. Les entrepreneurs qui ont résisté et qui se battent contre les Chinois et autres mastodontes ont tenu le coup au prix d?une faible rentabilité. Beaucoup d?entre eux survivent avec des marges de 1 % à 3 %. L?extraordinaire performance de la Compagnie mauricienne de textile de François Woo est l?exception. La profitabilité des entreprises a été rognée par une multitude de facteurs que personne n?ignore : d?abord, le renchérissement du prix du pétrole qui fait monter celui de tous les intrants du textile ; ensuite, l?augmentation spectaculaire du prix du coton, de l?ordre de 30 à 40 %, provoquée par la diversion des surfaces cultivées au profit des biocarburants ; enfin, l?augmentation continue du coût du fret. C?est assez pour asphyxier des entreprises. À ces facteurs exogènes, s?ajoutent aussi des conditions locales tout autant défavorables.
C?est qu?ici même, le coût des services ? électricité, traitement des eaux usées, transport ? n?a pas cessé d?augmenter. En outre, la médiocrité de l?infrastructure publique alourdit les charges des entreprises : le port, en quête d?un partenaire stratégique depuis des années, a perdu de son efficience ; l?aéroport, sans direction gestionnaire, sombre dans la pagaille ; la congestion routière aggravée ralentit les opérations ; la productivité de la main-d??uvre reste faible, faute notamment de formation continue.
Lorsque, dessus, vient se greffer l?appréciation brutale de la roupie, il est bien compréhensible que les exportateurs ruent dans les brancards. Cette fois, en tout cas, ils peuvent crier au loup d?autant que les nouvelles sur leurs principaux marchés sont désolantes. En Europe, aux États-Unis, on suppute une baisse de pouvoir d?achat qui pousse les consommateurs à économiser sur les dépenses d?habillement au profit de l?alimentaire. Du coup, les carnets de commandes des entreprises fléchissent. Il ne fait pas de doute : la crise est grave, des milliers d?emplois sont en péril.
Devant la gravité et la complexité de la situation, il serait puéril de la part des entrepreneurs de se contenter de courir chez les ministres pour réclamer leur « panadol » cyclique. Le nouvel environnement de l?industrie textile mondiale exige infiniment mieux que les calmants monétaires passagers voulus par les exportateurs. Ils ne peuvent se satisfaire non plus des propos lénifiants du ministre de l?Industrie qui croyait avoir déjà sauvé le textile. La situation exige une stratégie nouvelle, une action coordonnée de l?État et des entrepreneurs, une série de mesures gouvernementales de soutien même s?il coule de source que l?effort principal ne peut venir que des entrepreneurs eux-mêmes.
Est-ce à dire que les autorités doivent rester sourdes à l?appel des exportateurs qui soulignent combien l?appréciation accélérée des derniers mois menace de les ruiner ? Ce serait une dramatique erreur. Sous une forme ou une autre, et de manière urgente, le secteur a besoin d?un sérum de compétitivité. Des moyens existent qui peuvent être discutés sans devoir être étalés sur la place publique.
Gouverner, c?est sans cesse chercher ce point d?équilibre qui préserve les intérêts des uns sans compromettre ceux des autres. Faute de quoi, tout se déprécie.
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