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?Nous vivons dans de petits compartiments et tous les jours nous en créons de nouveaux?

6 mars 2006, 00:00

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Quel est le regard que vous jetez sur l?histoire contemporaine de Maurice ?

C?est une société assez fragmentée mais c?est aussi une société qui émerge du fait que nous avons une histoire relativement courte en comparaison à des sociétés qui ont des siècles d?histoire, de culture et de civilisation. Au plan économique, c?est un pays qui fonde son développement sur les mêmes piliers traditionnels. Nous dépendons aussi des autres et n?avons pas encore identifié des axes de développement qui nous sont propres. C?est peut-être caractéristique des économies insulaires qui n?ont pas encore éduqué leurs populations au sens large du terme. En terme de respect de l?autre et de partage, Maurice a encore un long parcours à faire puisque nous vivons toujours dans de petits compartiments et tous les jours on en crée de nouveaux.

Dire qu?on a une histoire courte, n?est-ce pas une excuse pour cacher notre manque d?ambitions ?

C?est vrai. Cela fait plus de trente ans que nous sommes indépendants et nous n?avons toujours pas trouvé ce que nous avons en commun. Il ne faut pas blâmer les politiciens uniquement pour cet état des choses. Malgré le fait de bénéficier de la meilleure éducation, nous ne savons toujours pas développer une pensée par nous-mêmes et, de surcroît, nous sommes incapables d?autocritique. Il n?y a pas non plus d?excuse pour les intellectuels, formés dans les meilleures universités au monde, qui n?aident pas ceux qui en ont besoin. Nous sommes trop focalisés sur nos postes, des titres et l?avancement personnel.

A quoi attribuez-vous cet état des choses ?

C?est un peu dû à l?héritage que nous avons reçu. On essaie chacun de trouver sa petite place. C?est un réflexe qui se pérennise. On veut être sécurisé au point où on est incapable de se montrer critique et de savoir se taire là où il faut. On n?a pas encore appris à trouver cet équilibre. Les politiques non plus ne savent pas gérer les critiques, même les critiques les plus constructives. Pour faire évoluer les choses, il faudra compter avec les nouvelles générations. Or, il est regrettable de constater que même ces nouvelles générations ne sont pas bien servies par leurs aînés. On ne leur lègue pas grand-chose. Nous avons des bureaucrates qui prennent des décisions sur papier et qui ne réalisent pas leur portée. On n?utilise pas le dynamisme et la créativité des jeunes.

Sentez-vous ce dynamisme chez les jeunes universitaires par exemple ?

Une grande partie est intéressée par l?histoire qui leur permet de mieux comprendre la société dans laquelle ils vivent aujourd?hui. C?est malheureux que certains d?entre eux seront pénalisés parce qu?il manque de perspectives dans ce secteur. C?est vrai que ces jeunes n?ont pas de repères mais ils ont la volonté de faire quelque chose. Il faut leur donner cette opportunité. D?autre part, il ne faut pas oublier qu?ils portent les influences de leurs familles.

Êtes-vous satisfaite de la place qu?on fait ou plutôt qu?on ne fait pas à l?histoire dans nos écoles ?

Je ne suis pas du tout satisfaite. C?est une aberration qu?on n?enseigne pas l?histoire dans nos écoles. À l?université, les étudiants en histoire, pour leur part, n?ont pas de débouchés. Beaucoup d?institutions laissent les choses aux amateurs au lieu de faire appel à des chercheurs professionnels. Il reste aussi ces nombreux démagogues qui depuis tout temps ont politisé l?histoire et ces politiques qui l?utilisent à leurs propres fins.

À l?université, on essaie d?impliquer les Mauriciens dans l?écriture de notre histoire. L?histoire orale, on a tendance à l?oublier, est très importante même si elle ne fait pas partie de l?histoire officielle. C?est l?histoire des femmes, des enfants, des laboureurs? Il faut prendre des initiatives et des recherches en ce sens parce que ce ne sont pas les politico-historiens qui vont le faire. Certes, c?est peut-être de l?histoire avec un petit ?h? mais elle mérite d?être écrite.

L?histoire officielle de toutes les manières a tendance à être sélective?

C?est vrai que des pays comme l?Allemagne, le Japon, la Chine, entre autres, ont tendance à occulter une partie de leurs histoires. C?est le propre de l?histoire officielle. C?est aux historiens et aux intellectuels de faire pendant à cette constante de l?histoire officielle quand c?est nécessaire. D?un autre côté, l?histoire officielle est importante lorsque les autres ont abdiqué.

Quelle est la signification d?avoir des sites reconnus comme patrimoine mondial ?

La question du patrimoine a débuté en France. C?était un moyen d?amener le public à avoir accès aux concepts historiques. À travers des sites, on s?ouvre à l?histoire. On devient plus proche de son histoire. C?est aussi une manière de préserver des sites pour les générations futures. Ce qu?on pense ne pas être important aujourd?hui peut se révéler utile à l?avenir pour aider les prochaines générations à avoir une meilleure saisie de ce que nous vivons présentement. C?est un lien qu?on crée entre le passé et le présent. Pour Maurice, l?Appravasi Ghat et Le Morne, c?est aussi là où l?histoire commence. Quand on se rend sur ces sites, on est conscientisé sur son devenir.

L?histoire, c?est ce qui permet aussi de cerner l?aventure identitaire. À Maurice, on sent un blocage à ce niveau.

Mon expérience à l?Appravasi Ghat me permet de confirmer qu?il y a une perception erronée des choses alors que notre travail est sans aucune connotation ethnique. Il y a un gros travail à faire pour que la population comprenne que l?Appravasi Ghat n?appartient pas à une communauté, à un groupe. Notre histoire, c?est une histoire partagée. Or, il se trouve que les politico-historiens ne font rien pour arranger les choses lorsqu?ils organisent des événements médiatisés qui renforcent ces perceptions négatives.

Et ils sont nombreux ces ?politico-historiens? ?

Ils sont en tout cas très médiatisés !

Que pensez-vous de cette tentative de faire enlever la statue d?Adrien d?Epinay ?

On ne peut pas effacer l?histoire d?un trait. Adrien d?Epinay est un personnage historique. En enlevant sa statue, on n?efface pas sa contribution au pays. Au lieu des discours démagogiques, il faut ?uvrer en faveur d?un consensus. C?est la quête d?une réconciliation des idées et des sentiments. C?est aussi cela le rôle de l?histoire officielle.

L?histoire officielle semble, elle, préférer le compartimentage des choses avec des commémorations très ethnicisées.

C?est aux décideurs politiques de changer cette perception qu?ils ont eux-mêmes créée. Ils peuvent aussi décider de la façon de commémorer les événements en privilégiant des réflexions et des échanges intercommunautaires, interreligieux. Une commémoration n?est pas un événement ponctuel. Le devoir de mémoire, c?est un processus continu et, encore une fois, on voit que le problème de l?absence d?éducation se pose cruellement.

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