Publicité

?Nous nous trompons de cible dans le combat contre l?échec scolaire?

19 novembre 2004, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

● Pourquoi incitez-vous à la prudence avant d?introduire le créole écrit à l?école ?

? Le passage d?une langue orale à l?écrit prend du temps ? jusqu?à 15 ans sur le plan pédagogique et la création de matériel. Prenons les Seychelles. Ils avaient les institutions et la volonté politique. Après des années, ils n?ont pas encore obtenu les résultats voulus. A Maurice, quel type de structure se penchera sur ces sujets ? Certains pays, qui ont des similitudes avec Maurice, ont tout simplement arrêté le projet d?introduire la langue maternelle à l?école.

● L?expérience démontre que les pays où les enfants apprennent d?abord dans leur langue maternelle ont un taux de réussite plus élevé. Certains pédagogues mauriciens citent les pays scandinaves?

? Comparons ce qui est comparable. La Scandinavie est homogène sur le plan ethnique. C?est une région très riche, qui dépense beaucoup pour l?éducation. Ils ont une attitude différente par rapport au savoir lire et écrire. La motivation pour un high literacy rate est générale et l?environnement est propice pour y arriver. Maurice et les pays scandinaves ont deux approches totalement différentes. Ils ont développé leur literacy program au 19e siècle. En plus, ils ont une culture de la lecture, qui très tôt incite l?enfant à lire et à s?exprimer. Ici, on n?aime pas lire.

● A Maurice, le taux d?échec est d?environ 40 % et bon nombre de ceux qui réussissent le CPE n?ont pas le niveau pour continuer au secondaire. Où est le problème s?il n?est pas au niveau de la compréhension des matières enseignées ?

? Prenons les écoles des zones d?éducation prioritaire (ZEP). En Standard I, il n?y a aucun problème. C?est après que ça commence. Pourquoi ? Bien simple. Après la Std I trop de nouveaux mots envahissent le curriculum. Comme il n?y a pas de programme de support aux langues, cela aggrave les choses. L?enfant est démotivé et s?intéresse de moins en moins aux études d?autant plus que chez lui, il n?y a pas le support nécessaire. En somme, il ne prend plus plaisir aux études et décroche. Le curriculum est un vrai problème. La progression de la Std I à Std III n?est pas adaptée. De plus, de nombreux profs n?utilisent pas les recommandations du National Centre for Curriculum Research & Development (NCCRD), chargé de développer le programme et le matériel pédagogique. L?enseignant doit offrir à chaque enfant le choix du mode d?apprentissage qui lui sied le mieux. Non seulement, nous avons des problèmes avec le learning to read, mais nous ne faisons pas du tout le reading to learn.

● Notre système éducatif n?est donc pas adapté aux besoins de l?enfant ?

? Dans les écoles à problèmes, il y a parfois 54 enfants pour un prof en Std I. Ce n?est pas possible. En plus, pour les ZEP, il faut une méthode d?enseignement différente et ce n?est pas le cas. Beaucoup d?études montrent qu?il y a une corrélation entre la classe sociale et l?aptitude à lire, écrire et compter. L?attitude des parents et des enseignants est importante pour le développement de l?enfant. En Std V, des enfants ne savent pas écrire leur nom et il n?y a aucune assistance. Seuls cinq psychologues s?occupent de toutes les écoles.

● Vous dites qu?il n?y a aucun lien direct entre le taux d?échecs et l?usage de la langue maternelle en classe alors que des pédagogues affirment le contraire?

? Aucune étude de longue durée n?a prouvé que l?enfant assimile mieux dans sa langue maternelle. La langue créole ne combattra pas l?échec scolaire. Ce qui est prouvé, c?est que l?enfant apprend plus facilement à lire dans ses premières années. Mais le sujet est plus complexe. Dans un pays plurilingue, on choisit généralement une langue neutre de peur de créer une déstabilisation sociale. La question du créole mauricien a vu le jour après qu?un pan de la population n?a pas voulu faire une langue orientale. C?est compréhensible. A l?intérieur de ce groupe, certains souhaitent voir le créole à l?école et ça c?est un problème. A partir du moment où un groupe ethnique revendique une langue, est-ce toujours une langue nationale ou ethnique ? Si l?on estime que c?est une langue nationale, alors d?accord, mais n?oubliez pas qu?il y a le français mauricien utilisé par beaucoup de parents à la maison. C?est la langue maternelle de beaucoup d?enfants. Si un référendum est organisé sur la question, je ne suis pas sûre que tout le monde adhérera au créole comme langue nationale. Si on l?utilise comme langue maternelle, que fait-on de ceux qui ne l?ont pas comme langue maternelle ? Je crois qu?il y a un consensus pour garder l?anglais comme médium d?enseignement. Exposons plutôt l?enfant à l?anglais notamment à travers les médias.

● Si la langue maternelle n?influe pas sur la réussite, pourquoi des pédagogues insistent-ils sur son rôle dans l?éducation ?

? On est en train de se tromper de cible pour combattre l?échec scolaire. Le créole comme médium d?enseignement n?a rien à voir avec la réforme de l?éducation. Dev Virahsawmy veut valoriser la langue créole. Pour cela, il veut se servir de l?éducation, mais, à Maurice, nous n?avons pas les moyens de le faire. Introduire le créole écrit demande des millions d?investissement. Maurice ferait mieux d?investir dans des méthodes d?enseignement et d?apprentissage. Nous, les pédagogues, nous sommes inquiets. Le pays ne pourra pas réussir si nous n?investissons pas là-dedans et ce n?est pas vraiment le cas actuellement.

● L?Unesco encourage pourtant l?utilisation de la langue maternelle à l?école?

? Je concède qu?il est très important de l?utiliser en maternelle. L?enfant doit parler pour penser. Plus il parle, plus il pense et plus il pense, plus il parle. C?est peut-être mieux que ce processus se fasse dans sa langue maternelle au départ. En revanche, un enfant avec une deuxième langue apprendra mieux. Les enfants bilingues sont un peu plus lents à apprendre à lire et à écrire, mais, une fois que c?est fait, c?est fait. Plus on commence tôt, plus c?est facile. En Europe, l?apprentissage d?une seconde langue débute dès la maternelle.

● Finalement, qu?est-ce qui est mieux pour l?enfant ?

? Les enseignants doivent se concentrer sur l?apprenant, c?est-à-dire trouver les besoins et les attentes de l?enfant. Tenir compte de son mode d?apprentissage, en d?autres mots, trouver le chemin qu?il prend pour apprendre. Certains passent par la langue maternelle pour aller vers l?apprentissage et d?autres pas. Il faut faire des recherches pour voir comment les enfants procèdent pour ensuite développer des stratégies. Il faut égale- ment tenir compte du rythme d?apprentissage. Pour cela, un curriculum flexible s?impose pour permettre à l?enfant d?évoluer à son propre tempo.

● Ce que vous préconisez semble difficile à mettre en pratique?

? Toute une éducation des parents et enseignants doit être faite. Au niveau du pré-primaire, il y a déjà une volonté de le faire. Le changement se voit dans les écoles maternelles. A ce niveau, les parents et profs ont été très sensibilisés. Cela prouve que la prise en compte de l?individu n?est pas impossible à Maurice. Le ministère est conscient qu?il faut construire des collèges pour diminuer le nombre d?élèves dans les classes au secondaire. Le nombre doit également diminuer au primaire. Ce n?est pas normal d?avoir des classes de 50 élèves. Il a déjà été dit qu?il faut plus de flexibilité de Std I à III. Malheureusement on fait beaucoup sur papier et pas assez de planification.

Propos recueillis par Patrick HILBERT

Publicité