Publicité
Nous n?irons pas à Peros Banhos...
C?est comme dans le jeu de l?oie. Ou du serpent, si l?on préfère la version contemporaine. Le joueur est renvoyé à la case départ sans autre formalité alors que son objectif est à peine quelques cases plus loin. Les Chagossiens viennent de subir la morsure du serpent. La Grande-Bretagne les contraint à recommencer leur combat pour l?archipel. Les plus lucides en tirent une conclusion désabusée : ?Arrêtons de nous leurrer, nous n?irons pas à Peros.?
Le serpent a mordu le 10 juin dernier. Deux décrets royaux ont suffi au gouvernement de Tony Blair pour couper l?herbe sous les pieds des Chagossiens. Ils leur interdisent de nouveau l?accès à l?archipel.
Ce droit de retour, les Chagossiens l?avaient arraché aux Britanniques en novembre 2000. Ils avaient obtenu de la Haute Cour de Londres la condamnation de leur expulsion de l?archipel en 1971 en vue d?y construire une base militaire américaine. La Grande-Bretagne s?était inclinée et avait autorisé leur réinstallation dans deux des six atolls de l?archipel ? Salomon et Peros Banhos. C?est cette autorisation qui leur est de nouveau enlevée.
Qu?est-ce qui motive ce revirement ? Le gouvernement de Tony Blair invoque d?abord la non-viabilité dans la durée du repeuplement de l?archipel. La cour avait également ordonné au gouvernement britannique de réinstaller les Chagossiens à ses frais dans l?archipel. Elle a donc commandé une étude de faisabilité préliminaire et c?est sur la base de celle-ci que tout projet de repeuplement a été écarté.
D?abord, les coûts sont jugés trop onéreux. Il faudrait construire un port, un réservoir, installer l?électricité et penser aux télécommunications, à l?éducation, à la santé et au transport inter-îles. Il est impossible de construire un aéroport sur ces petites îles. La Grande-Bretagne craint donc de s?engager dans une entreprise coûteuse à durée illimitée.
La taille des atolls ne permet qu?une économie de subsistance. Les îlots sont bas, vulnérables aux flux des marées et font craindre aux Britanniques des tragédies humaines avec le réchauffement de la planète. Ces derniers semblent oublier que les Chagossiens ont déjà vécu sur ces îlots et que 1 500 personnes habitent Diego Garcia.
Prêts à attaquer
La Grande-Bretagne se positionne également en champion vert. Elle, qui cautionne l?opération dans l?archipel d?une des plus importantes bases militaires de la planète, craint que l?installation de quelques milliers de Chagossiens ne détruise l?équilibre écologique des lieux. ?Human interference within the atolls, however well managed, is likely to exacerbate stress on marine and terrestrial environment and will accelerate the effects of global warming up?, prédit l?étude de faisabilité. En d?autres mots, la poignée d?îliens fera plus de dommages que les sous-marins nucléaires, bombardiers et porte-avions de la base.
L?autre raison invoquée est sans doute plus proche des véritables préoccupations britanniques. Elle relève de stratégies militaires et de la sécurité post-11 septembre. ?In light of the recent developments in the international security climate since the November 2000 judgement, this is a factor to which due weight has to be given?, explique Bill Rammell, le sous-secrétaire d?Etat au Foreign Office, en présentant les décrets royaux à la Chambre des communes.
Les Américains ont certes un pied en Arabie saoudite et un autre en Irak mais le Moyen-Orient reste instable. Sans compter les menaces d?Al-Qaida. Les bombardiers basés à Diego-Garcia sont prêts à attaquer à tout moment.
Où cela mène-t-il les Mauriciens qui revendiquent toujours leur souveraineté sur l?archipel et les Chagossiens qui veulent rentrer chez eux ? Le bail liant la Grande-Bretagne aux Etats-Unis sur l?utilisation de Diego Garcia, l?île la plus importante de l?archipel, comme base militaire expire en 2016 mais il sera très probablement renouvelé pour encore 50 ans. Et dire que la Grande-Bretagne a cédé Diego Garcia tout simplement pour avoir une remise sur l?achat de deux sous-marins?
Théoriquement, le Foreign Office a accepté de rendre les Chagos aux Mauriciens quand ils n?en auront plus besoin? Mais que peut la Grande-Bretagne en réalité ? L?excision de l?archipel du territoire mauricien est en violation des lois internationales. Elle a été condamnée par la communauté internationale à plusieurs reprises. La Grande-Bretagne n?en a pas moins maintenu sa politique concernant l?archipel.
Maurice a visiblement épuisé les options diplomatiques pour recouvrer son intégrité territoriale. Aujourd?hui encore, le Premier ministre, Paul Bérenger, attend que son homologue britannique le reçoive pour discuter. Au contraire, l?administration Blair émet un signal fort sauf conciliant en introduisant les décrets royaux.
A défaut de pouvoir déclarer la guerre, ne serait-ce que juridique, à la Grande- Bretagne et aux Etats-Unis, Maurice ne peut pas grand-chose si ce n?est de continuer à plaider. Le recours à la Cour internationale de La Haye est exclu, cette instance de médiation n?étant accessible que si la Grande-Bretagne y donne son accord. Il en va de même pour tout autre choix de médiateur.
Maurice pourrait rallier le soutien de pays amis comme l?Inde et la France pour faire monter la pression. Mais le pays peut-elle se permettre d?éveiller l?hostilité des superpuissances ? Autant oublier, du moins sur le moyen terme, tout espoir de planter le quadricolore mauricien à Diego-Garcia.
Reste le combat des Chagossiens. A ce stade, leurs chances de la remporter contre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis semblent minimes. Leur combat visait un triple objectif : droit de retour inconditionnel, compensation et repeuplement. Le droit de retour a été obtenu et perdu. Le repeuplement est refusé. La compensation aussi, la justice britannique ayant décrété, l?année dernière, que la Grande-Bretagne s?est déjà acquittée de cette obligation.
Les désabusés qui n?ont jamais cru au combat juridique des Chagossiens haussent les épaules. Cessez de rêver, vous n?irez pas à Peros Banhos, disent-ils. Ils ont peut-être raison. A bien y voir, ces Chagossiens qui tant bien que mal ont pris racine dans leur pays d?accueil (Seychelles, Maurice) veulent-ils vraiment rentrer ? Ne sont-ils pas satisfaits d?avoir obtenu un passeport britannique qui a fait d?eux des citoyens européens ?
Logiquement, cyniquement peut-être, on est tenté de conclure que les Chagossiens ont obtenu ce qu?ils cherchaient. Ils sont également tombés dans le piège britannique. En devenant des citoyens britanniques, leurs enfants n?auront plus jamais le droit de mettre le pied aux Chagos. Et, vu l?évolution de la situation, il est fort possible que ceux qui ont été expulsés en 1973 voient les portes du paradis avant la jetée de Peros.
Les complices du déracinement
Mais allez comprendre les raisons du c?ur. Car ces mêmes Chagossiens ne baissent pas les bras. Ils ont déjà plaidé devant la Haute cour de Londres pour l?autorisation d?aller en cour d?appel au sujet de la compensation. Une réponse est attendue dans les prochains jours. L?armada d?hommes de loi travaillant sur ce dossier s?apprête à s?attaquer aux nouveaux décrets royaux.
Les Chagossiens poursuivent également les Etats-Unis pour un dédommagement. Le gouvernement fédéral a plaidé le sovereign immunity et a fait valoir qu?un non-Américain ne peut contester ses décisions. Les Chagossiens ont à leur tour argué que les Etats-Unis ont été complices de leur déracinement et ont donc violé les lois fondamentales internationales qui ont généralement préséance dans des cas comme celui-ci. Un dénouement est attendu dans cette affaire d?ici mi-juillet.
?Nous ne sommes qu?au début d?une très longue bataille. Il ne faut pas nous juger à la lumière des revers essuyés ces derniers temps. Notre ligne d?action est toute tracée : nous épuisons une à une toutes les options domestiques avant d?aller à la Cour européenne. Notre objectif est clair. Nous voulons amener la Grande Bretagne devant une autorité qui l?obligera à s?incliner?, explique Me Robin Mardemootoo, l?avoué coordonne l?action des Chagossiens à partir de Maurice. La foi soulève des montagnes, paraît-il?
Publicité
Publicité
Les plus récents