Publicité

Noir désir

9 octobre 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

On évoque souvent les ponts entre l?écriture journalistique et l?écriture romanesque. Sont-ils naturels, selon vous ?

Si j?en juge par certains exemples, en France notamment, ils semblent, sinon naturels, souvent réussis. Je pense à Albert Camus, François Mauriac, Louis Aragon, Jean-Paul Sartre. Au risque d?être critique envers le journalisme, je pense que qui peut le plus peut le moins? L?écriture romanesque est tellement ardue, tellement recherchée qu?un article me paraît plus aisé. Mais les deux écritures ne sont pas du tout pareilles.

La relation du quotidien qui est le travail du journaliste et l?éloignement, la distanciation du romancier, sont deux états d?esprit radicalement différents ?

Le journaliste écrit sur le chaud alors que l?écrivain a le temps de la réflexion et c?est vrai que de passer de l?un à l?autre peut porter à une certaine remise en question de celui qui entreprend ce travail. Faire du journalisme ce n?est pas faire de la littérature. Mais dans le fond, les deux styles ne sont pas incompatibles. Le journalisme de chronique que j?ai eu l?occasion de pratiquer au cours de ma carrière se prête bien au style littéraire. Les éditoriaux aussi. Je pense aux éditoriaux de Camus dans Combat, qui constituent une partie importante de lui, de son oeuvre. On a reproché souvent aux journalistes français de tout donner dans le style, de manquer un peu d?objectivité et de pratiquer une écriture plus personnelle que le journalisme anglo-saxon par exemple ?

Vous enseignez le journalisme à Maurice. Comment définiriez-vous le journalisme mauricien ?

Un joli mélange de journalisme français et anglo-saxon. Je lis des éditoriaux de certains journalistes qui ont l?air d?aimer la langue. Je pense à Gilbert Ahnee notamment. Mais dans l?actualité, l?approche est anglo-saxonne. C?est plus sec, plus nerveux, plus factuel. Mais ça dépend aussi des journaux. Je crois que l?on retrouve le caractère mauricien dans les journaux. Notamment cet esprit critique des Mauriciens, ce côté frondeur. Les journaux, comme les Mauriciens, ne sont pas tendres envers les institutions, la politique; ils tapent fort quelquefois. Je les trouve même un peu méchants, un peu gratuits aussi des fois. Et puis, il y a cette ouverture vers l?extérieur. C?est une chose qui m?a tout de suite frappé quand j?ai débarqué à Maurice il y a une quinzaine d?années. Les Mauriciens sont tournés vers le monde. Et je crois que cela a aidé beaucoup à leur développement personnel et à celui du pays. De plus, le pays lui-même reçoit beaucoup de personnalités du monde entier, ce qui aide aussi à se développer, à entendre de nouvelles voix.

Vos cours de journalisme durent depuis quinze ans et semblent obtenir beaucoup de succès. Cela vous a-t-il surpris ?

Pour ne rien vous cacher, quand nous avons décidé d?offrir à l?Alliance française des cours de journalisme avec Louis Varigny, nous pensions que cela allait durer un an, pas plus. Et puis cela fait quinze ans que ça continue. Il y a un très grand intérêt pour la presse, le journalisme chez les citoyens mauriciens. J?ai des étudiants surprenants. Des policiers à la retraite, des employés de bureau en même temps que de très jeunes, encore au collège, et qui veulent en faire leur métier. Ils veulent savoir ce qui se passe dans les coulisses du journalisme. Il y a une fascination pour ce métier chez les jeunes. Il y a aussi le volet politique du journalisme.

Les gens ici s?intéressent à la marche du pays, à la politique. Une notion qui disparaît dans les pays industrialisés comme la France notamment. Le citoyen, en Europe, s?est éloigné de la politique. Il est devenu un peu cynique. À Maurice, il y a encore une certaine fraîcheur, une certaine illusion.

Vous avez habité plus d?une décennie en Afrique. Quel regard portez-vous sur cette Afrique d?aujourd?hui qui inquiète tant d?observateurs ?

Les autodéterminations étaient une sainte chose, mais les pays n?y étaient pas préparés, sauf le Sénégal sans doute. Pour les autres, cela a été une foire d?empoigne pour le pouvoir. Et aussitôt les grands leaders disparus, Senghor, Houphouet Boigny, cela a été un peu la catastrophe avec les colonels et les armées. Il y a eu un gaspillage d?aide et de ressources incroyables. Les anciens colons ont laissé faire et ils en portent une responsabilité. Et là, je reviens à Maurice qui est un exemple en la matière. Michel Rocard vous le disait encore l?autre jour. Il n?y a pas ici cette concussion, ce népotisme que l?on trouve hélas en Afrique. Non, je ne suis pas optimiste. La vieille phrase de René Dumont est toujours valable? C?est comme Madagascar : je ne veux pas y revenir. J?ai connu un pays heureux qui se développait. Et je veux garder cette image d?un pays que j?ai beaucoup aimé, où j?ai vécu pendant 12 ans.

On parle à Paris d?une rentrée littéraire de plus de 600 romans. Pensez-vous que ce foisonnement aide la littérature ou, au contraire, la banalise ?

Cela aide le commerce certainement, mais pas la littérature. Bien sûr, tout le monde a le droit d?écrire. Mais écrire, ce n?est pas prendre une plume et aligner des mots. Quoi qu?on raconte, il y a une pénurie de grands romanciers. Les éditeurs cherchent des livres minces qui se lisent vite et qui ne demandent pas d?efforts de réflexion. Il y a de temps en temps des livres extraordinaires, mais c?est de plus en plus rare. Je n?imagine pas aujourd?hui un Camus sortant L?homme révolté. Même Sartre avec ses Chemins de la liberté ne trouverait pas de place, je pense. La littérature est devenue un peu l?écume des jours? Quand j?ai publié mon premier roman chez Albin Michel, le directeur littéraire m?a dit: ?Vous sentez-vous capable d?écrire un livre par an? ? Il y avait à la fois l?idée de vendre et de faire carrière, de s?inscrire dans la durée.

Votre roman ?Le guide des chagrins? montre un humour assez particulier, à la fois féroce et tendre. Peut-on aborder la vie sans humour ?

La vie sans humour serait un épisode dramatique. L?humour aide à vivre. Moi, j?aime Cioran quand il dit : ?L?ennui c?est chiquer du temps?. Je plains les gens qui n?ont pas d?humour.

L?humour serait cette politesse du désespoir dont parle Boris Vian?

Oui. C?est une perspective sur la vie qui est dédramatisante. On se dit qu?on est là, d?accord, et puis quoi ? Dans la vie, il y a deux choses : la naissance et la mort. Entre les deux, c?est du remplissage avec de bons et de mauvais moments.

Vous trouvez le monde désespérant ?

Ce qui désespère, c?est qu?à la fin de tout, on meurt, quoi qu?on fasse? Quand je vois qu?on célèbre la naissance d?un enfant j?ai cette idée terrible dans la tête : je me dis voilà un futur mort. Donner la vie, c?est donner la mort. Heureusement, les gens n?y pensent pas. Si on savait à cinq ans tout ce qui nous attend on se coucherait sur la route et on ne bougerait plus. Mais la vie a aussi des choses magnifiques?

L?amour, par exemple ?

Oui, l?amour et l?humour. Sinon, ce serait désespérant. Mais le monde dans sa manifestation est beau : la mer, le soleil, les fleurs, les arbres? L?ennui, c?est qu?il ne faut pas s?y attacher parce qu?on doit tout quitter.

L?ancienne sagesse grecque, romaine, demandait à ne s?attacher à rien et de se préparer à mourir.

Aujourd?hui en Occident, on occulte la mort, on a peur d?en parler ?

C?est très néfaste. Car, qu?on en parle ou pas, elle est là. C?est une tromperie d?avoir occulté la mort, c?est une imbécillité.

Dans un entretien, Jacques Brel estimait que la plupart des pro-blèmes viennent du fait que l?homme se croit éternel?

Brel avait cette sagesse. Sarah Bernard dormait dans un cercueil pour s?habituer à la mort. Mais je n?en demande pas tant !

Êtes-vous habitué à l?idée de la mort ?

Oui. Je ne dis pas que j?accepte et que je trouve cela juste. Je trouve même cela scandaleux. Mais en même temps, ce qui donne du prix à la vie c?est qu?elle n?est justement pas éternelle. En vieillissant, on perd beaucoup moins de temps en bla bla bla.

L?urgence fait avancer, ramène à l?essentiel?

Oui. Le temps se fait précieux. De temps en temps, je mets un short où il est écrit: ?Tresspass?. Question de s?y habituer. Ce qui est renversant, c?est que la vie, avec la mort au bout, est un formidable gâchis d?énergie. Finalement, tout est vain. Mais il ne faut pas penser à tout ça. Il faut juste en être conscient. Ce qui permet, comme Camus, de faire de sa vie ?quelque chose de beau et d?utile?. Voilà un bel idéal.

Ecrire est utile ?

Ecrire est utile à soi-même, car c?est une autoscopie, un défoulement. L?écriture est un besoin de s?exprimer de manière profonde. Sortir de soi ce qui vous gêne, vous embarrasse. Céline par exemple a écrit parce qu?il explosait de partout. Et cela a donné une oeuvre. Il y a une noblesse de l?écriture. Mac Luhan disait que la galaxie Gutenberg était morte : je crois qu?il a eu tort. Céline à qui on demandait: ?Pourquoi écrivez-vous ??, répondait : ?Pour rendre les autres illisibles??

Il faut plaindre l?homme qui ne connaît pas l?amour?

Oui, il faut le plaindre. L?amour, c?est la grande affaire de la vie. Si vous ne l?avez pas, le vrai, c?est un gâchis. L?amour c?est être capable, comme ça, dans la seconde, de donner sa vie pour quelqu?un. L?amour embellit la vie, la transfigure. Moi j?ai fait le choix de l?amour. La connaissance du mystère féminin me fascine. Il a quelque chose d?irremplaçable.

?Ce qui désespère, c?est qu?à la fin de tout, on meurt quoi qu?on fasse? Quand je vois qu?on célèbre la naissance d?un enfant, j?ai cette idée terrible dans la tête : je me dis voilà un futur mort. Donner la vie, c?est donner la mort. Heureusement, les gens n?y pensent pas.?

Publicité