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On n?est pas sorti de la mélasse
Le scénario s?apparente presque à une guerre froide. Outre le débat sur le retard qu?accuse Maurice dans la production et la mise en application du biocarburant issu de la canne, le début des essais de l?E10 ? un mélange de 10 % d?éthanol et de 90 % d?essence ? semble susciter des réactions antinomiques entre Alcodis et ceux qui sont impliqués dans la production sucrière.
Le centre du débat : la paternité du concept et des réserves émises sur la teneur de l?événement. Mais le fond serait plus la question de viabilité du projet venant de quelqu?un pas engagé dans l?industrie sucrière.
Depuis la médiatisation des premiers essais de l?E10, les réactions se multiplient chez certains. « Mélanger 10 % d?éthanol avec de l?essence, c?est archi-connu. C?est l?équivalent de réinventer la roue ! » ou encore : « Tout cela est ridicule et la presse est encore plus ridicule dans cette histoire d?E10. Maurice est le pays des tamtams ! » donne le ton de ces détracteurs qui se réfugient sous le couvert de l?anonymat.
Mais une fois la passion mise de côté, certains avancent des propos qui soulèvent des interrogations sur le projet de Maurel. Alors que personne ne met en doute la portée de l?éthanol comme bio-carburant, les critiques semblent viser directement la viabilité de la démarche d?Alcodis.
« Comment va faire M. Maurel si personne ne lui vend de la mélasse ? » semble être la question principale qui remet tout en question l?avenir de l?E10 d?Alcodis. Roland Maurel Jr. se prête volontiers au jeu des questions. « La mélasse dérivée du sucre n?appartient pas qu?aux industriels, mais aussi aux petits planteurs. Aujourd?hui, nous exportons pratiquement toute la mélasse que nous produisons, les sucriers conservant une infime partie. La mélasse ne posera pas de problèmes, nous allons essayer de conserver celle destinée à l?exportation », explique-t-il.
Mais d?autre part, il y a aussi les questions d?ordre technique, notamment sur les procédés jugés trop coûteux pour une survie commerciale de l?E10. Un exemple demeure la vinasse, un dérivé dans la préparation de l?éthanol, produit en énormes quantités et dont il n?est pas évident de s?en débarrasser.
« Alcodis connaît plusieurs phases de développement et nous en sommes à la deuxième. Nous avons exploré les diverses méthodes de traitement de la mélasse et aujourd?hui, avec le savoir-faire d?une société sud-africaine, nous pouvons éliminer la question de la vinasse », poursuit Roland Maurel Jr.
Des procédés trop coûteux
Autre propos pertinent des opposants à l?E10 : Alcodis ne peut déshydrater l?éthanol qu?il produit, ne disposant pas de l?infrastructure requise. Ce procédé, qui consiste à séparer l?eau de l?éthanol pour permettre le mélange à l?essence, devra se faire à l?étranger et Maurel s?acquittera alors des frais du fret.
Celui-ci affirme : « Nous avoisinons déjà les Rs 800 millions dans ce projet et la phase trois concernera notre propre facilité de déshydratation. Celle-ci sera opérationnelle dans environ six mois. Jusqu?à présent, les activités d?Alcodis se sont essentiellement orientées vers l?exportation, profitant de notre statut au sein de l?ACP pour être exempté des taxes. Maintenant, nous visons le marché local avec l?E10. »
Roland Maurel poursuit en rejetant l?idée que les trois mois de tests ne sont rien qu?une campagne de marketing. S?il avoue qu?Alcodis n?invente rien avec l?E10, il concède néanmoins que du point de vue technique, le pétrole vendu à Maurice n?est pas le même qu?en Europe ou ailleurs.
« Certains moteurs ne sont pas vendus à Maurice pour éviter des problèmes. La qualité de l?essence, même ici, ne convient pas à tous les moteurs. Il ne suffit pas de faire le plein de dix voitures en E10, c?est trop simpliste. Nous sommes en train de mettre en place toute une méthodologie », conclut-il.
La meilleure alternative
Toutefois, malgré toutes ces questions d?ordre technique sur la production de l?éthanol, l?avenir de l?E10 semble dépendre d?un seul facteur :
le prix du pétrole brut sur le marché international. Si l?on n?a pas appliqué le rapport Lonrho (voir hors-texte), c?est parce que le prix du pétrole ne le justifiait pas, avoisinant les 35 dollars le baril, nous dit-on. Mais tant que celui-ci sera supérieur à 80 dollars le baril, l?éthanol demeure la meilleure alternative à l?essence.
S?il ne faut pas ignorer que Maurice Paturau a été le premier à parler de la production de l?éthanol ou que le Dr Kasenally a mené un combat politique pour son application, Alcodis a tout de même le mérite d?être le premier à se lancer dans la production de ce biocarburant. Mais les opposants à l?E10 de Maurel ne s?avouent pas vaincus : « Et si le prix du pétrole baisse tout à coup ? Qu?arrivera-t-il à Alcodis ? De toute façon, il faut dire que le prix du brut ne baissera pas. C?est l?attitude à adopter. »
LE RAPPORT LONRHO
Commandé par le gouvernement à l?époque, le rapport de la société Lonrho Ltd. basée à Londres, est le document le plus complet sur la question de l?éthanol comme bio-carburant. Les consultants avaient, dès décembre 1980, exploré la possibilité et la viabilité du projet dans la conjoncture mauricienne d?alors. Le rapport faisait mention d?un investissement de Rs 84 millions à l?époque. Même si le projet garantissait une faible profitabilité à court terme, les consultants avaient conseillé d?aller de l?avant, comme dans d?autres pays à forte production sucrière.
Cependant, la bonne prestation du sucre et le prix du baril de pétrole sur le marché ne justifiaient pas un tel budget. Ainsi, si ce rapport produit après le deuxième choc pétrolier de 1979 n?a pu être mis en application, c?est parce que le prix du brut connut dans les années 80 une baisse à 12 dollars le baril. La production d?éthanol comme carburant n?est rentable que si le pétrole se vend autour de 33 dollars le baril.
Outre les investissements requis pour produire de l?éthanol, le rapport fait aussi mention des aspects pratiques pouvant favoriser la productivité. Ainsi, le site privilégié fut Savannah de par la quantité de bagasse produite, réglant dans la foulée la question de l?électricité requise pour la production de l?éthanol. L?acheminement des matières premières a été étudié et maximisé, car les consultants avaient conclu que le mélange se ferait aux alentours de Port-Louis. Le transport des 10 à 20 % d?éthanol vers la capitale se ferait plus facilement que les 80 à 90 % d?essence vers Savannah.
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