Publicité

Nadine Trintignant «Au nom de toutes les futures Marie»

26 mars 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Trois hommes assis côte à côte sur un banc en regardant un quatrième dans le box. Même cheveux bruns, mêmes yeux sombres, même dégaine nonchalante, même charme. Richard Kolinka, musicien, François Cluzet, acteur, Samuel Benchetrit, metteur en scène, Bertrand Cantat, accusé. Tous ont aimé Marie Trintignant, elle a donné un enfant à chacun des trois premiers, le quatrième l?a tuée.

La voix du procureur, Vladimiras Sergeidivas, résonne dans la salle du tribunal de Vilnius. Il détaille la scène, compte les gifles, raconte les lésions sur le corps et le crâne de la victime. «Je considère que le meurtre n?a pas été commis sous l?émotion. L?accusé pouvait entièrement comprendre le sens de ses actes et les gérer. C?est lui qui a provoqué la situation conflictuelle, à cause de sa jalousie. Bien qu?il explique qu?il ne voulait pas donner la mort à sa victime, il devait se rendre compte du caractère dangereux de ses actes. Ceux-ci ne peuvent être qualifiés d?homicide involontaire. Ils relèvent de l?article 129-1 du code pénal, qui qualifie le meurtre intentionnel.» Au titre des circonstances aggravantes, le procureur retient la consommation d?alcool et admet, comme circonstance atténuante, le «regret sincère des faits par l?accusé». Il requiert neuf années de réclusion criminelle.

Le président invite Nadine Trintignant à s?exprimer à la barre. Dans le box, Bertrand Cantat se tasse. «Je ne crois pas du tout aux regrets exprimés par Cantat. S?il avait des regrets, il se serait arrêté au premier coup, qui était déjà de trop, et aurait appelé des secours, quand Marie était par terre et sans connaissance. Peu importe que ce soit le coma, il savait, lui, ce qu?il lui avait fait. Les deux enfants de Cantat sont devenus les enfants d?un assassin, par sa faute. Mais au moins reverront-ils leur père. Roman, 17 ans, ne reverra jamais sa mère. La voix de Nadine Trintignant se brise. Paul, 12 ans, ne reverra jamais sa mère. Léon, 8 ans, ne reverra jamais sa mère. Jules, 6 ans, ne reverra jamais sa mère. Je ne sais pas comment on vit quand on a eu sa mère tuée par un homme qu?elle a aimé.» Trois pères, assis côte à côte sur un banc, en fixent un quatrième dans le box.

Nadine Trintignant continue de crier sa peine. «Le père de Marie est trop malade à la suite de la mort de sa fille pour être ici aujourd?hui. Vincent, son frère, n?arrive plus à dormir la nuit. Moi-même, je ne reverrai jamais Marie. Nous sommes amputés de Marie pour toujours.» Sa voix redevient forte. «Je ne parle pas seulement au nom de Marie, je parle au nom de toutes les futures Marie dans le monde entier. Je pense à toutes les femmes qui, à chaque instant, meurent sous les coups d?un homme. Alors, si cet homme est pardonné, ce serait comme si chaque homme aimant une femme portait en lui une promesse de mort pour nous. Je ne sais pas à combien d?années la cour condamnera Cantat, celui qui a tué ma fille. Pour nous, la douleur est pour la vie, elle ne nous quittera jamais.»

C?est à peine si Bertrand Cantat se redresse lorsque vient le tour de plaider de ses deux avocats. La traduction parfois hasardeuse de l?interprète contraint la fougue de Me Virginijus Papirtis qui ouvre sa plaidoirie en se tournant vers la famille de Marie Trintignant. «Je veux que vous compreniez que le tribunal est un lieu où toutes les vérités doivent être dites. Ce n?est pas un lieu de vengeance. Chacun doit répondre de ses actes et Bertrand Cantat est prêt à répondre de tout ce qu?il a fait. Mais on ne peut pas le juger pour ce qu?il n?a pas fait.»

Comme le procureur, Me Papirtis reprend les étapes du drame, depuis l?arrivée du couple à Vilnius. «Bertrand Cantat est un homme à vif lorsqu?il accompagne la femme qu?il aime ici. Cette femme, il l?aime aveuglément. Il passe avec elle deux mois à la fois beaux et très difficiles.»

Il évoque l?insistance de Marie, les liens qu?elle continue d?entretenir avec son ex-mari, Samuel Benchetrit, l?incompréhension que ressent le chanteur face à une situation qu?il juge «inégale». Mais il abandonne la thèse du crime passionnel soutenue depuis le départ par la défense de Bertrand Cantat, pour celle de «l?homicide involontaire par imprudence», l?équivalent dans le droit français des coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner.

Pour cela, il s?appuie sur l?expertise médicolégale, qui conforte selon lui entièrement la version des quatre gifles que Bertrand Cantat reconnaît avoir portées sur le visage de Marie Trintignant. Sous les regards hostiles de ses proches, il égratigne l?actrice, en rappelant les traces de cannabis retrouvées dans son sang, l?odeur d?alcool évoquée par l?ambulancier qui l?a prise en charge le matin du 27 juillet après le drame.

Il insiste surtout sur l?attitude de l?accusé, qui «dès le premier jour, a voulu dire toute la vérité. Sa culpabilité est un terrible fardeau, elle est beaucoup plus lourde que la peine à laquelle il va être condamné». Nadine Trintignant demande à reprendre la parole, comme le droit l?y autorise. Assis près d?elle, Me Georges Kiejman tente de la retenir, en vain. Sa voix est dure. «Le motif de Cantat était d?avoir Marie pour lui seul, sans enfants, sans parents, sans métier. Je pense qu?il a eu le désir de l?effacer, de la supprimer.» Danièle Cantat, la mère de l?accusé, secoue farouchement la tête, puis se lève et quitte la salle. Son fils ferme les yeux.

«Le motif de Cantat était d?avoir Marie pour lui seul, sans enfants, sans parents, sans métier. Je pense qu?il a eu le désir de l?effacer, de la supprimer.»

@Le Monde 2004 distribué par The N. Y. Times Syndicate

Publicité