Publicité

Nadine Fidji, poète aux mains irisées?

3 août 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

C?est bien connu, pour rester dans les domaines qui sont les nôtres: littérature et culture, l?organisation de divers colloques, conférences et autres tables rondes, est aussi l?occasion pour les participants, souvent venus de loin, de faire connaissance, quand ce n?est pas pour certains de se retrouver, de reprendre contact

et de prolonger des moments d?utile et de fertile partage. N?était-ce la circonstance, peu importe si voulue ou fortuite, de tels rendez-vous, nous resterions comme empêchés, pauvres de rencontres sans lesquelles nous cultiverions une certaine solitude peu propice à notre santé intellectuelle. Le mot n?est ici ni ampoulé ni usurpé : il s?agit d?appeler les choses par leur nom et taire mignardise et fausse humilité?

Ainsi, fin juin dernier, au Mali, dans la désormais proverbiale ambiance de bon et bel accueil de Bamako, sa capitale, lors de la célébration du 90e anniversaire du Martiniquais Aimé Césaire, poètes et écrivains, universitaires et étudiants, musiciens et danseurs, du cru, en plus d?un public averti, ont dûment salué à l?africaine le poète du Cahier d?un retour au pays natal, le dramaturge de la Tragédie du Roi Christophe et le politique député maire de Fort-de-France du Discours sur le colonialisme, pour ne citer que trois exemples puisés d?une oeuvre jamais hors d?haleine et on dirait écrite à haute voix? Nous avons, chacun dans sa discipline, selon ses propres rites, accordé présence à Césaire, malgré la grande distance entre Mali et Martinique. Et que voilà, dans la foule des rencontres, celle d?une jeune femme, Réunionnaise de naissance, métisse africaine de parole et d?écriture, d?insularité éclatée pour plus grand partage, poète comme l?on aimerait tant croiser pour heureuse interpellation, pour créole tutoiement? Elle me remet un manuscrit qu?elle dédie à l?Aîné Césaire. J?ouvre au hasard ce qu?elle publiera demain sous le titre de Trace d?Homme et je lis :

Je suis terre à mains glacées qui appelle dans un vieux désespoir l?engrais nouveau des rosiers futurals

je suis habitée de savanes et d?antilopes d?herbe moutonneuse salivant des lueurs d?huîtres à des heures violentes et jaunes

j?ai connu le suicide des oiseaux libres la pluie sombre des sauterelles j?ai connu à travers gorge l?histoire en contre-flot d?incroyables précipices sur mon crâne bouillonnant

mes tisons de paille d?amandiers germent dans la même prairie que des reptiles noirs

Grand-Anse, Basse-Pointe partout où la marée gronde mes vingt chevaux se figent hennissent en folie jusqu?aux montées des lucioles

la mer à sang de canne vert dans l?ivresse des heures rouges laisse entrer la lumière dans son désir sauvage.

? J?ai donc rencontré une femme débarrassée du poids de savoir s?il fallait devoir poser les mots dans le sens de prendre la pose, un poète se sachant libre plutôt que courant après le fantôme-liberté, après leurre-liberté. Elle se nomme Nadine Fidji. Et pour tout vous dire, Trace d?Homme n?est pas son premier ouvrage en poésie. Aux éditions Grand Océan, la Réunion, elle a déjà publié deux titres : Hivernage qui reçut en 1998, l?année même de sa parution, le Prix Grand Océan et Arpèges, en 1999. Aux éditions Le Carbet, Sarcelles : Timis en 2001, suivi, la même année, d?une récit poétique : Paroles d?un condamné à mort, Fragments I et II ? Mise au point de l?auteur : ?Ce récit poétique est dédié à Mumia Abu-Jamal, journaliste noir et militant, incarcéré dans la prison de Huntington (Pensylvannie, Etats-Unis). Par son travail de journaliste, il n?hésitait pas à dénoncer les violences policières ainsi que les corruptions dans lesquelles étaient impliqués des fonctionnaires et des notables de la ville de Philadelphie. Condamné à mort pour meurtre d?un policier en 1982, Mumia ne cesse de clamer son innocence et de se battre pour obtenir la révision de son procès.? Également Soleil coupé, poésie dramatique, avec une préface du poète français Jean-Clarence Lambert, par ailleurs grand spécialiste et traducteur de poètes nordiques. De Nadine Fidji il écrit ?(qu?elle) est une voix prenante, où s?entretissent le cri et l?écrit, la monodie ancienne et le défi présent, le noir et l?azur, la caresse et la balafre, la faim et la disette, le rêve et le tourment?? A cette bibliographie s?ajoute Case en tôle, roman publié aux éditions de L?Harmattan, à Paris, en 1999. Pour tout dire, Nadine Fidji, fidèle aux éditions Le Carbet de Sarcelles, a fait paraître un essai d?envergure notable intitulé Le Théâtre Noir de Paris, abondamment illustré en noir et blanc et qui raconte, étape après étape, sous la plume passionnée à l?encre d?amour de Nadine Fidji ? elle-même ivre de l?expression théâtrale jusqu?à l?incantation, jusqu?au poème, jusqu?à la prière barbare c?est-à-dire racinale et dansée ? l?aventure de ?l?homme de théâtre qu?est devenu Benjamin Jules-Rosette, né en même temps que le Théâtre Noir?? A Bamako, au même moment où j?ai fait connaissance avec Nadine Fidji et sa poésie, j?ai retrouvé, après une longue absence, le comédien-interprète-metteur-en-scène Benjamin Jules-Rosette, ses mots me, nous reviennent, graves comme un serment : ?Je voulais que mon théâtre soit un cri. C?est pour que l?on accorde aux hommes noirs la place qui leur revient légitimement dans ce monde que j?ai créé ce théâtre?? Notre ami sera parmi nous, à Maurice, avec sa compagne Nadine Fidji, dans un proche avenir. Nous nous réjouissons de la perspective d?unt el rendez-vous?

Nadine Fidji, utilise un vocabulaire en maints endroits éloigné de l?usage ordinaire : bariolures (couleurs différentes), ciste (corbeille), mellifique (en rapport au miel), sphaigne (mousse des marais) etc. etc. Ce faisant, elle rejoint l?esprit césairien de ne pas toujours se satisfaire du disponible courant, de fouiller plus loin, de polir le mot jusqu?à l?éclat. De même, elle choisit de donner à un de ses recueils le titre de Timis, mot du parler wolof pour crépuscule. C?est aussi elle la parolière qui nous demande ?d?accepter de regarder nos veines/s?ouvrir sur la lumière?.

C?est encore elle qui écourte les attentes :

?(?) Ah ! mes frères je ne crains plus la mort/notre asile est sacré l?exil est dans l?été / un bel azur flambe autour de l?île vagissante / par notre sang rebelle nous avons fait tomber / les murs de ces prisons de brume / les gouffres de nos destins sont remplis d?airs et de plumes / nos mains bossues d?injures se doublent de satin / oui mes frères courtisons le miel des saisons fraternelles / nos longs siècles de danse martèlent les crépuscules / nos corps de fauves nus caressent de leurs griffes / l?arbrisseau de nos jeunes combats / la fièvre des cratères fait glisser sur la paroi des corps le sommeil des tropiques / et à l?heure des minuits suprêmes / nos sangs agités marqueront au fer rouge / le flanc du froid mordant?.

Je tiens de Nadine Fidji cette confidence mûrement réfléchie : ? ?L?insularité me paraît plus appropriée que la Réunion seule? L?insularité nous pousse davantage vers la poésie que toute autre discipline d?écriture? Je revendique l?insularité pour la forme de solitude qu?elle incarne. Vient tout de suite après le fait universel de la poésie. La Réunion c?est la naissance, l?insularité c?est peut-être l?évocation et l?universel c?est l?être. C?est une condition que je tente de toucher dans l?absolu? Se sentir présent partout est aussi une vocation, mais je ne veux pas utiliser le terme ?universel? avec trop de complaisance, car être universel implique aussi des responsabilité. Je préfère créer, écrire pour arriver quelque part, au lieu de me définir à partir de l?universel?? En poésie, sa génération se reconnaît davantage dans la musique style le groupe Ziska kan et dans le jazz. Il vaut de répéter qu?elle est métisse insulaire en quête du chemin du retour. Elle clame : ?Je viens du Fouta-Toro / Je viens du Dinguiraye / Je viens du Dahomey?? Et se prolonge en moi, en nous, le dire majeur du poète Nadine Fidji :

?J?ai reçu trois règles Celle de naître Celle de me définir Celle de m?infinir?.

Elle est bien de la race ?de l?aube? et elle s?assume ?poète aux mains irisées?, en langage mauricien, nous traduisons : aux mains d?arc-en-ciel. Avec Nadine Fidji, la poésie ne se promène pas, ne visite pas, elle fonce, elle envahit. Quelle victoire !

Edouard J. Maunick

?L?insularité nous pousse davantage vers la poésie que toute autre discipline d?écriture? Je revendique l?insularité pour la forme de solitude qu?elle incarne. Vient tout de suite après le fait universel de la poésie. La Réunion c?est la naissance, l?insularité c?est peut-être l?évocation et l?universel c?est l?être. ?

Publicité