Publicité
Molièreest-il macho ?
Cette troupe donnera cette semaine deux représentations scolaires, à 9 heures et à midi, lundi, mardi et mercredi et une soirée de gala, le samedi 15, à 20 heures. Des négociations sont en cours pour que d?autres représentations, si utiles à ces étudiants, puissent être données au théâtre Serge Constantin à Vacoas. La possibilité d?en donner d?autres dans des collèges disposant de l?infrastructure nécessaire (gymnase ou autre grande salle avec estrade) est également évoquée.
On ne dira jamais assez l?avantage, pour l?ensemble de nos étudiants, qu?ils prennent part ou non à ces examens, qu?ils soient ou pas de la filière « lettres », d?avoir ainsi l?opportunité d?aborder cette pièce de Molière dans une mise en scène aussi élaborée et aussi proche du contexte local, ou encore de pouvoir approfondir la connaissance qu?ils peuvent déjà avoir à son sujet.
Molière : un génial féministe
Cet argument est d?autant plus valable que la mise en scène d?Henri Favory met bien en valeur la portée dialectique de cette comédie. Cela est d?autant plus vrai que celle-ci nous renvoie à des questions nous interpellant grandement et auxquelles il est plus facile de répondre en théorie qu?en pratique.
Une de ces questions concerne la place de la femme dans la société. On ne sait dans quelle mesure nos mouvements les plus féministes sont conscients que, déjà en 1672 (63 ans avant l?arrivée à Port-Louis du gouverneur Mahé de La Bourdonnais), Molière posait la question de la place de la femme dans la société.
Les plus superficielles des féministes récuseront cette paternité moliéresque en soutenant que Les Femmes savantes? « ridiculisent » surtout ces « précieuses ». Cela demande à être nuancé et nous osons demander à Henri Favory d?y songer davantage dans sa mise en scène. Car rien n?est jamais simple, ni manichéen chez Molière. Il loue autant ceux qu?il critique qu?il ne met en garde ceux qu?il semble couvrir d?éloge. Il y a aussi chez Philaminte, l?épouse autoritaire du faible Chrysale et la mère « Folcoche » d?Henriette et « maman poule » d?Armande, un éloge de la femme à venir que peuvent difficilement récuser les plus ardentes féministes et que doit valoriser autant que possible toute mise en scène digne de la pensée profonde et subtile de Molière. On ne résiste pas à l?envie de citer à nouveau les vers féministes que ce génial dramaturge met dans la bouche de Philaminte :
... je me sens un étrange dépit
Du tort que l?on nous fait du côté de l?esprit,
Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes
De cette indigne classe où nous rangent les hommes,
De borner nos talents à des futilités,
Et nous fermer la porte aux sublimes clartés
... nous voulons montrer à de certains esprits,
Dont l?orgueilleux savoir nous traite avec mépris,
Que de science aussi des femmes sont
meublées ;
Qu?on peut faire comme eux de doctes assemblées,
Conduites en cela par des ordres meilleurs,
Qu?on y veut réunir ce qu?on sépare ailleurs,
Mêler le beau langage et les hautes sciences,
Découvrir la nature en mille expériences,
Et sur les questions qu?on pourra nous proposer
Faire entrer chaque secte, et n?en point épouser.
On n?encouragera jamais assez Marie- France Favory, la subtile interprète de Philaminte, de donner le plus d?ampleur possible à ces vers, constituant le sommet de la pensée féminine de Molière, invitant les femmes de tous les temps à tenir dans la société un rôle aussi important que celui dévolu trop rapidement à l?homme, en raison d?automatismes trop facilement acceptés. Henri Favory s?est tenu à une mise en scène classique que commandent peut-être certaines exigences scolaires. On serait curieux de savoir ce que donnerait une mise en scène plus actualisée et où les femmes savantes du xviie siècle céderaient la place à des femmes entrepreneurs d?aujourd?hui, coupables comme leurs devancières de confondre l?être et le paraître, la réalité fonctionnelle et la pédanterie, et où les encyclopédies céderaient la place à des amoncellements de dossiers et autres ordinateurs portables. Cela fera hurler dans certains cénacles n?ayant pas encore compris que Molière ne con-damne aucune émancipation mais les abus ridicules qu?on peut en faire, se faisant ainsi, non pas macho, mais complice de la femme en vérité.
Gardons-nous d?oublier que, dans cette comédie, l?autorité la plus forte et la moins contestée est personnifiée par Philaminte devant qui s?empresse de se déculotter son falot de mari, Chrysale. Ce dernier ne retrouve un semblant d?autorité paternelle que lorsqu?il est éperonné par la servante, Martine. Le « couple » Chrysale/Martine (Jean-Noël Lefou/ Cynthia Meethoo), parfois émouvant (la scène du renvoi de la domestique) et par ailleurs plaisamment grotesque (celle du double mariage d?Henriette devant le notaire) ne fait pas le poids, à juste titre, devant la force de caractère de Philaminte et il faut toute l?astuce d?Ariste, son beau-frère (Juanito Francisco), le véritable deus ex machina de la pièce, inventant la fausse banqueroute de son frère Chrysale, pour nous rappeler que l?esprit le plus subtil, la plus fine intelligence, n?est rien sans certaines qualités humaines, sans la générosité du c?ur.
Du théâtre mélodique
C?est chez Clitandre, noble c?ur, désillusionné par la superficialité d?Armande (sacrifiant sa vie sentimentale aux plaisirs éphémères de savantes mais ridicules prétentions) et profondément épris d?Henriette aux qualités plus durables, qu?il faut trouver le principal porte-parole de Molière. Mieux qu?Henriette, sa bien-aimée, et Chrysale, qui se contentent trop souvent d?opposer tous deux trop superficiellement le bon sens à l?intelligence, la matière à l?esprit, Clitandre se fait constamment l?avocat d?un juste équilibre entre ces qualités.
Il est l?« honnête homme » qui consent qu?une femme « ait des clartésde tout ». Nous savons que du temps de Molière, une grande dame ou une bourgeoise pouvait s?instruire, acquérir une culture solide et raffinée sans devoir pour autant tomber dans le pédantisme et surtout sans sacrifier indûment les intérêts sentimentaux de ses proches. C?est dire la responsabilité reposant sur les épaules de Jason Goder (Clitandre). Il n?est pas un simple jeune premier mais il doit faire contrepoids à la dureté de c?ur de Philaminte et à la pédanterie de Bélise tout en interprétant le point de vue de Molière.
Jennifer Alcindor interprète à merveille la nymphomane attardée que veut être Bélise. Elle a le mérite de dérouter le spectateur en l?orientant sans cesse vers des fausses pistes. Sa conviction et sa rouerie l?emportent sur le ridicule de son rôle. Gaëlle Tossé (Armande) doit se surpasser pour ne pas être éclipsée par cette Henriette, tout en finesse.
Demeure Trissotin, le poète sans génie et à la cupidité éventée, interprété par? le maître. Henri Favory a mis au point une interprétation plutôt mélodique de la fameuse scène de la déclaration du « Sonnet à la princesse Uranie sur sa fièvre » et à l?épigramme « sur un carrosse de couleur d?amarante donné à une dame de ses amies ». Soutenu par le martèlement obsédant d?un tam-tam, ce théâtre mélodique se prête à une sorte de mélopée, que reprennent aisément nos trois pédantes et que soutient le rythme syncopé d?un séga esquissé, rendant plus aisés et en même temps plus expressifs les soupirs et autres pâmoisons de nos trois héroïnes. Cette mise en scène/mélopée permet une finale tout en apothéose que relève une nouvelle esquisse de séga, devant donner à la troupe des applaudissements nourris amplement mérités.
La diction des interprètes est particulièrement soignée et permet à l?assistance de suivre aisément et avec plaisir le torrent tumultueux de la poésie moliéresque. L?oreille s?habitue assez vite à ces voix dans l?ensemble bien placées, augmentant d?autant notre plaisir de voir vivre sur scène un des chefs-d??uvre de Molière, un plaisir plutôt rare dans notre île Maurice. La sobriété du décor et de la mise en scène met bien en exergue la puissance de l?agencement des vers de ce grand dramaturge, excellant dans l?art de l?observation des nuances de la nature humaine. La troupe Favory réussit sans peine à joindre l?utile (la présentation d?une pièce de théâtre inscrite au programme d?un examen scolaire) à l?agréable : le plaisir de réussir sa représentation et, pour nous, de goûter ces? repas friands qu?on donne à (notre) oreille.
Publicité
Publicité
Les plus récents