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Maurice sera-t-elle épargnée ?

6 février 2008, 00:00

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Récession. Voila le mot qui effraie la planète économique. Le mini krach boursier de la fin de janvier n?a fait que renforcer cette crainte. A Maurice, on a tendance à suivre cette actualité internationale avec un certain détachement, comme si rien ne pouvait nous arriver. Grosse erreur. L?impact se fera sentir sur nos principales industries d?exportation, le vêtement et le tourisme. Le sucre dispose, quant à lui, d?un marché garanti.

Deux thèses s?affrontent. Si récession mondiale il y a, Maurice ne serait pas trop touchée. Notre clientèle, que ce soit pour le tourisme ou les vêtements, ne subira pas une perte de son pouvoir d?achat. L?autre thèse défend exactement le contraire : notre clientèle est essentiellement de la classe moyenne et c?est elle qui sera touchée par un éventuel ralentissement économique, voire une récession à l?échelle mondiale.

Commençons d?abord par dire qu?une récession aux Etats-Unis contaminera, immanquablement, la zone euro. Un dollar faible équivaut à un euro fort qui affectera la compétitivité des exportations européennes. Moins d?exportations impliquent moins de revenus. De plus, les banques ont fermé le robinet du crédit dans le sillage de la crise des crédits hypothécaires à risque, affectant davantage la vie des entreprises. L?Europe, notre principal client pour le tourisme et le textile-habillement, pâtira donc d?une récession américaine.

«Sur le marché américain, les pertes seront moins importantes car ce pays ne représente plus que 10 % de nos exportations contre 28 % dans le passé. Les ventes au détail ne marchent pas très fort aux Etats-Unis et même en Europe. Le marché anglais est particulièrement morose. C?est inquiétant mais on en a vu d?autres. Il faut continuer à investir pour demeurer compétitif», déclare Maurice Vigier de la Tour, Chief Executive de Denim des Iles, le fabricant de jeans.

Même son de cloche du côté du patron de Ciel Textile, Harold Mayer. «S?il y a une récession, on va définitivement en subir les conséquences sur les marchés américain et européen», dit-il. En période de récession, la compétition se fait encore plus féroce car il y a davantage de fabricants pour un plus petit marché. De plus, les acheteurs ont eux-mêmes besoin d?obtenir les prix les plus bas pour espérer vendre à une clientèle dont le pouvoir d?achat est affecté.

Pouvoir d?achat, une préoccupation réelle</B>

A ce chapitre, Maurice Vigier de la Tour estime que le marché moyen de gamme, dans lequel Maurice est entrée, souffrira moins. Un avis que ne partage pas du tout Harold Mayer. «Nos clients sont La Redoute et Marks and Spencer. C?est-à-dire la classe moyenne. Nous ne vendons pas à Versace. Nous ne sommes pas dans les supermarchés à bas prix certes, mais nous ne sommes pas dans le top market non plus. Le haut de gamme constitue des petites séries. Or, nous sommes dans les gros volumes», déclare Harold Mayer.

Selon le Chief Operation Officer de Ciel Textile, on ne peut dire, à ce stade, quel sera l?impact de la récession sur les ventes. Mais il dit noter déjà un changement d?attitude chez les acheteurs. Ils hésitent à passer des commandes ou à constituer des stocks. Il faudra se battre pour avoir une plus grande part de marché.

Pour ce qui est du tourisme, il convient tout d?abord de faire ressortir que la clientèle richissime qui descend au Saint-Géran ou au Prince Maurice, et qui dépense sans compter, ne constitue qu?une portion congrue des 900 000 touristes ayant visité le pays l?année dernière.

Le pays compte moins d?une dizaine d?hôtels de grands luxe cinq-étoiles. Le parc hôtelier comprend une gamme d?hôtels offrant toute une série de prix pour les visiteurs à revenus moyens ou modestes. Il y a aussi les touristes bas de gamme qui louent des bungalows.

A en croire la presse et les télévisions françaises, le pouvoir d?achat est une réelle préoccupation pour les Français, qui représentent notre principal marché touristique. Cette clientèle de la classe moyenne, qui a déjà du mal à joindre les deux bouts, va-t-elle voyager si, en plus, on lui dit que la récession menace ?

«L?Organisation mondiale du tourisme (OMT) prévoit une importante croissance du flux touristique mondial dans les années à venir. Mais, effectivement, le risque de récession aux Etats-Unis doit être pris en considération et aura certainement un impact sur l?économie mondiale. Même s?il est un peu tôt pour anticiper l?impact réel et les conséquences de cette récession sur l?économie de nos principaux marchés, de manière théorique, nous savons que la situation économique d?un pays détermine le pouvoir d?achat de ses habitants qui, à son tour, est un facteur déterminant pour l?évolution du tourisme», avance Patrice Legris, directeur de l?Association des hôteliers et des restaurateurs de l?île Maurice (AHRIM). Selon celui-ci, si certains de nos principaux marchés sont affectés par la récession, cela risque définitivement d?affecter le tourisme mauricien, d?où l?importance d?avoir un marché de plus en plus diversifié.

La voie de la restructuration</B>

«Un client qui dépense 800 euros rien que pour son billet d?avion a donc un pouvoir d?achat suffisant pour venir à Maurice passer ses vacances», rétorque un professionnel du tourisme. La diversification des marchés touristiques est également en marche avec des visées sur la clientèle aisée de l?Inde et de la Russie, par exemple.

Raj Makoond, directeur du Joint Economic Council (JEC), se demande dans quelle mesure une récession affectera réellement les secteurs de la confection et du tourisme. Il estime que Maurice est compétitive dans sa gamme de vêtements et que nos industriels sont plus compétitifs que ceux d?Italie et du Portugal. Pour ce qui est du tourisme, il estime que la clientèle visée a un pouvoir d?achat confortable. Aussi il soutient que Maurice atteindra son objectif de croissance, qui est de 6 %, cette année. «Nous pouvons même faire mieux car nous n?avions pas compté sur les investissements massifs de Tianli. De plus, nous attendons des investissements de Rs 15 milliards dans les Integrated Resorts Scheme», déclare Raj Makoond.

C?est un avis que ne partage pas Pierre Dinan. «On dit que ceux qui investissent dans les villas sont riches. Mais on oublie que c?est ce type de clientèle qui investit massivement en Bourse et qui a le plus à perdre d?un krach. La nervosité et la volatilité des marchés peuvent dimi­nuer l?appétit pour des investissements comme les villas mauriciennes», déclare Pierre Dinan.

Pour ce dernier toutefois, récession ou pas, Maurice doit persévérer dans la voie de la restructuration de l?économie. Pour lui, il ne faut pas utiliser les événements à l?échelle internationale comme prétexte pour ne rien faire. Il y a toujours du bon à prendre mais il faut être préparé. Ainsi, une récession entraînera le dollar à la baisse et l?euro à la hausse.

«Nous avons déjà connu un dollar faible vers le milieu des années ?80. Nous en avons profité un maximum car nous étions nous-mêmes en pleine restructuration de notre économie. Il faut toujours être prêt à retourner une situation à son avantage», déclare l?économiste.

<B>Roupie compétitive face à la récession</B>

■ Harold Mayer et Maurice Vigier de la Tour estiment que dans la conjoncture et a fortiori avec une récession qui menace nos intérêts, il serait judicieux de maintenir une roupie compétitive plutôt qu?une roupie forte. L?industrie du textile et de la confection a, d?ailleurs, déjà tiré la sonnette d?alarme par rapport à l?appréciation de la monnaie. «Une appréciation de 10 % de la monnaie aura un impact de 6 % sur le ?bottom line? des compagnies. Si cela continue, les jours de certaines compagnies sont comptés car elles ne réalisent pas plus de 6 % de marges», argue Harold Mayer.

Sur le plan du taux de change justement, Pierre Dinan estime qu?une récession jouera, en principe, en notre faveur. Le dollar sera faible et l?euro fort. Une situation idéale pour Maurice qui importe essentiellement en dollars et exporte principalement en euros. Pierre Dinan note néanmoins que le pays ne bénéficie pas de la baisse du dollar et d?un euro fort, comme c?est le cas sur le marché international. L?afflux de capitaux étrangers dans le pays, et notamment sur la Bourse, fausse quelque peu la réalité des taux de change.

<B>Définition</B>

■ Récession : Une économie est en récession lorsqu?elle subit une contraction du produit intérieur brut (PIB) sur deux trimestres consécutifs. Ainsi, ce n?est qu?après un certain temps, lorsque les statistiques tombent, que l?on se rend compte d?une récession. Une économie peut donc être en récession sans le savoir.

<B>La crise financière à l?international</B>

Tout commence par le marché de l?immobilier américain. Après plusieurs années de robuste croissance, les spécialistes de ce secteur ont voulu prolonger la fête au-delà du raisonnable. Ils ont commencé à vendre des crédits hypothécaires à des ménages qui n?avaient pas les moyens de s?acheter une maison.

L?astuce pour attirer cette clientèle financièrement fragile a été de proposer un taux d?intérêt très faible et attractif, les deux premières années. Ensuite, les taux d?intérêt augmentent graduellement.

Le calcul des vendeurs de ces crédits était que la valeur immobilière ne ferait que croître et que ces ménages, en revendant leur maison, réaliseraient une plus-value suffisante pour rembourser leurs emprunts. Cependant, vers le milieu de 2006, la valeur immobilière commence à baisser dans certaines régions spécifiques, avant que cette baisse ne s?étende à l?ensemble des Etats-Unis. Parallèlement, le taux directeur du crédit a augmenté. Les détenteurs de ces crédits hypothécaires se sont retrouvés coincés entre la baisse de la valeur de leur maison et la hausse des taux d?intérêt sur le crédit. Une multitude de ménages n?arrivent plus à rembourser leurs dettes et des dizaines de milliers d?Américains ont vu leur maison être saisie.

Ce qui n?est, en apparence, qu?une crise du logement, est vite devenu une crise financière aiguë. En effet, les crédits hypothécaires à risque ont été amalgamés dans des complexes et savants instruments financiers par un procédé de «titrisation». Les groupes immobiliers ont ainsi fourgué leurs crédits à risque dans des montages financiers qu?ils ont revendus aux banques. Elles les ont, elles-mêmes, revendus à des investisseurs attirés par des taux de rendement élevés sans avoir une vraie connaissance de ces crédits à risques.

Résultat des courses : lorsque les ménages ont fait faillite et ont été incapables de rembourser, c?est toute la chaîne financière ayant participé directement ou indirectement à cette opération qui s?écroule comme un effet de dominos.

La note pour le secteur bancaire a été salée. «Northern Rock» en Angleterre a été sauvé de justesse grâce à l?intervention de la Banque centrale d?Angleterre. Des grands noms comme «Citibank» ou «Merryl Lynch» ont essuyé des ardoises de $ 30 milliards à cause de la crise des crédits hypothécaires à risques.

«Il y a eu des excès sur la spéculation immobilière et sur l?octroi des crédits. Maurice n?est pas a l?abri des mêmes excès, notamment concernant les crédits dédiés à la consommation», commente l?économiste Pierre Dinan.

L?éclatement de la bulle de l?immobilier, couplé à d?autres indicateurs négatifs concernant l?économie américaine, a déclenché un mouvement de panique à «Wall Street» et sur les autres places financières du monde, résultant en un mini krach. La débâcle des marchés boursiers a forcé la «Federal Reserve» à jouer aux pompiers en rabaissant le taux directeur de 0,75 %. Une autre baisse de 0,5 % est intervenue la semaine dernière. Mais est-ce que ce sera suffisant pour relancer l?économie américaine ?

«La perception et la réaction des gens sont les éléments qui compte le plus, même lorsque cela défie toute logique», commente Mahmood Cheeroo, économiste et secrétaire général de la Chambre de commerce et de l?industrie de Maurice.

La crise des crédits hypothécaires à risques est loin d?être terminée. En 2007, une partie des ménages concernés a déposé le bilan. Mais en 2008, on doit s?attendre à un nombre encore plus grand de défaillances et à davantage de pertes de la part des banques.

De fait, la question à $ 100 est : les Etats-Unis sont-ils ou vont-ils entrer en récession ? Si oui, cela entraînera-t-il l?économie mondiale dans une récession également ? Pour la première partie, seules les statistiques nous le diront dans le futur. En effet, on peut être en récession sans le savoir, à moins d?une confirmation ultérieure par les statistiques.

Pour ce qui est de la deuxième partie de la question, les avis sont partagés. Pour «Newsweek» et «The Economist», par exemple, la récession aux Etats-Unis ne va pas entraîner le reste de la planète dans son sillage. Ils arguent que même si les Etats-Unis restent la principale puissance économique du monde, il est fini le temps où l?on disait que quand les Etats-Unis éternuent, le monde entier a la grippe. Selon ces deux publications, les marchés émergents que sont la Chine, l?Inde et le Brésil prendront le relais et assureront un taux de croissance positif pour l?économie planétaire en 2008.

«C?est vrai que l?on voit se développer un nouveau scénario avec un monde multipolaire. Mais si le principal importateur de la planète n?achète plus ou achète moins, je vois mal comment cela n?entraînerait pas une activité réduite en Europe, en Inde et en Chine surtout, dont le principal marché est les Etats-Unis», analyse Mahmood Cheeroo.

C?est un avis que partage Pierre Dinan. «J?ai du mal à croire que les marchés émergents sont immunisés contre les effets d?un ralentissement et encore moins d?une récession aux Etats-Unis. La Chine, principalement, a plus à perdre que l?Inde», déclare notre interlocuteur.

Il reste aussi à savoir quelle est la profondeur d?une éventuelle récession américaine et la manière dont elle se développera. Le Japon a connu une récession pendant plusieurs années mais sans que cela ne provoque d?explosion à l?échelle planétaire, ait ressortir Mahmood Cheeroo.

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