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Massoud Qiam, reporter dans le chaudron afghan
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Massoud Qiam, reporter dans le chaudron afghan
Il a à peine 24 ans, mais il est déjà consulté comme une autorité. Qu?un jeunot pareil jouisse d?une telle notoriété en dit long sur les nouvelles hiérarchies qui fermentent dans le bouillon de culture de Kaboul. Massoud Qiam est un symbole, un emblème, l?icône d?une société civile afghane que l?Occident cher-che à promouvoir sur les ruines d?un passé de feu et de djihad.
Reporter vedette de l?émission d?investigation 6 h 30 sur Tolo TV, il enquête, fouille, dérange, insupporte les puissants, enchante aussi un public ravi de voir dévoilées les multiples turpitudes qui entachent le nouveau cours.
Massoud Qiam se destinait à la médecine. Il est le premier à s?étonner que son destin ait ainsi déraillé en ce jour de 2003 où il a brutalement troqué le bistouri pour le micro. C?était l?époque où une petite révolution médiatique enfiévrait Kaboul. Massoud avait du bagout. Il a tenté sa chance. Et s?est imposé, fort d?un physique de play-boy et d?une insolence entêtée, au-delà de ce qu?il pouvait imaginer.
Il n?a pas de mots assez durs
Mais au fond, son parcours n?est pas si paradoxal que cela. Car Massoud est un Kabouli typique, un enfant de cette capitale creuset, métisse, où les ethnies af-ghanes se sont fondues jusqu?à enfanter d?un esprit distinct, ouvert sur une modernité transcendant les ancrages traditionnels. Ses parents sont pachtounes mais ne parlaient pas la langue de leur communauté ? le pachtou ? à la maison, préférant le dari (le persan) qu?ont toujours affectionné les lettrés afghans.
Progressiste, son père a flirté avec les communistes jusqu?à finir colonel de l?armée du régime soutenu par l?ex-URSS. Mais il était un modéré qui n?a jamais pu abjurer sa foi : il priait en cachette. Et quand les moudjahidins ont conquis Kaboul en 1992, il s?est empressé de dissimuler les ouvrages de Marx de sa bibliothèque.
On comprend que Massoud ait toujours su se tenir à l?écart de la folie am-biante. Il n?a pas de mots assez durs pour fustiger le sanglant chaos qu?ont semé de 1992 à 1996 à Kaboul les factions rivales de moudjahidins. « Pour conquérir une colline ou une rue, ils n?ont pas hésité à détruire la capitale ! » L?émergence des talibans est née du ras-le-bol de la population contre ces moudjahidins, se souvient Massoud. Aussi ont-ils été « accueillis en anges libérateurs » quand ils ont enlevé à leur tour Kaboul en 1996. Mais une fois leur pouvoir assuré, ils n?ont pas tardé à imposer « la dictature étouffante » de la loi islamique.
Massoud a été emprisonné à quatre reprises sous le prétexte que sa barbe était trop courte, ses cheveux trop longs ou parce qu?il écoutait de la musique. Il a abhorré ce régime, mais la violence qui a accompagné sa chute, à la faveur de l?intervention américaine, le révulse tout autant. Les bombardements ont été si meurtriers que, dans son quartier, raconte-t-il, il y avait des milliers de cadavres de talibans. « Il y avait un climat de sauvagerie : des gens jetaient des pierres sur les crânes de combattants arabes venus aider les talibans. C?était insupportable. »
Quand donc ce cycle de la violence s?achèvera-t-il ? À l?unisson de la majorité des Afghans, Massoud veut croire que la reconstruction, incarnée par le nouveau président, Hamid Karzaï ? soutenu par les Américains ? inaugurera une ère nouvelle. Il ne tarde pas à déchanter.
Car voilà que reviennent au pouvoir « des anciens moudjahidins, des seigneurs de la guerre et des barons de la drogue » dans un climat d?affairisme débridé. La corruption atteint des sommets, faisant le lit de talibans qui reconstituent leurs forces. Les enquêtes de Massoud sur Tolo TV, une télévision privée fondée par un Afghan quadragénaire revenu d?Australie, sont une manière pour lui de résister, de prévenir le retour aux errements du passé. Ses reportages créent l?événement.
Le libéral honni par les fondamentalistes
Tout le monde se souvient à Kaboul de sa divulgation du scandale des palais royaux ? propriété de l?État, illégalement revendus par les fils et petits-fils du roi Zaher Shah. Ou de sa charge contre un mollah, membre du Conseil des oulémas, nommé juge à la Cour suprême en violation des dispositions constitutionnelles.
Tant d?audace lui vaut forcément de farouches haines. Il reçoit des menaces téléphoniques, et le ministère de l?Infor-mation le convoque et le sermonne régulièrement. Mais ? signe des temps ? ? il peut néanmoins continuer à travailler. Suprême ironie, lui, le libéral honni par les fondamentalistes de tout poil, n?hésite pas à donner la parole aux talibans quand il faut recouper les informations officielles sur les combats qui font rage dans le Sud. « On doit accepter beaucoup de contraintes, mais le climat reste relativement libre. La vitalité des médias afghans est peut-être la seule vraie réussite dont on peut créditer le pouvoir actuel. »
Pourtant, il n?est pas dupe. « L?État reste prudent, car il sait que les Américains et les Européens sont attachés à la liberté de la presse en Afghanistan. Sans ce soutien de la communauté internationale, notre télévision aurait déjà probablement fermé. »
Aussi sait-il que l?acquis reste fragile.
« La liberté des médias chez nous, c?est un peu comme du foin jeté sur l?eau. De l?extérieur, on dirait de la terre ferme. Mais quand on y met un pied, on s?enfonce. » Lui qui rêve d?ériger des digues?
@ 2 007 Le Monde ? Frédéric Bobin ? (Distribué par The New York Times Syndicate)
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