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Martine Perrot raconte les fiancées des îles

11 septembre 2006, 00:00

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Début septembre 1981, Martine Perrot, sociologue, attachée au CNRS, est à Maurice pour les besoins de préparation et de rédaction du livre qu?elle rédige et devant raconter les péripéties des Mauriciennes, ayant quitté famille et pays natal pour épouser un paysan breton ou auvergnat, si possible pas handicapé physique ou mental. Elle raconte.

Au départ, il y a, en France, un exode surtout féminin qui dépeuple les régions rurales mais plus particulièrement la Bretagne, la Lozère, l?Aveyron et d?autres départements ruraux du centre et du sud de la France. L?exode est aussi masculin mais moindre. Il y a toujours l?un ou l?autre héritier mâle qui doit rester au village natal et familial pour continuer et perpétuer l?exploitation agricole paternelle et ancestrale. Ils ont beaucoup de courage et de ténacité mais cela ne remplace pas une bonne épouse au lit, à la cuisine, mais aussi à la ferme, bref au four comme au moulin. Les semaines et les années passent et toujours pas de filles à épouser, pas d?enfants pour prendre la relève et assurer les corvées paternelles et ancestrales. Ils se résignent à faire paraître des petites annonces que enjolivent au maximum leur situation de célibataire. A l?autre bout du globe, quelques alouettes des îles dont Maurice mais aussi de la Réunion, des Antilles françaises, se laissent séduire par ce miroir trompeur car déformant. Elles acceptent de tout quitter, famille, amis, insularité, atmosphère tropicale, pour les solitudes hivernales et paysannes de régions rurales françaises de plus en plus désertées.

Le choc est d?autant plus brutal que ces descendantes d?esclaves jurent de génération à génération de ne jamais se laisser de nouveau asservir par le travail de la terre. Elles refusent obstinément de manier pioche ou faucille. Ces malheureuses filles des îles, dont Maurice, se retrouvent du jour au lendemain contraintes à traire des vaches (un pis-aller), à donner à manger aux cochons, à aider la jument à pouliner, à récolter du miel, à faucher le blé, bref à accomplir d?interminables travaux de fermes, auxquels s?ajoutent ceux de la domesticité, sans oublier le devoir conjugal.

Martine Perrot s?émerveille de l?attraction que la France exerce encore sur ces jeunes Mauriciennes, rencontrées dans le fin fond de la France profonde ou encore à Maurice quand elle les voit rêver à l?aventure d?une nouvelle vie dans une ferme comptant plusieurs hectares, des véhicules, des tracteurs, aux côtés d?un Français aux cheveux blonds et aux yeux bleus, leur parlant français, des commerçants leur donnant du Madame et de respectueuses salutations. Le mariage avec un vieux Français qu?on ne connaît ni d?Eve ni d?Adam simplifie tout et surtout les démarches administratives, sinon policières pour la fameuse carte de séjour, le permis de travail. Elles lui avouent : le mariage c?est l?équivalent d?un contrat de travail. Ce travail qu?elles ne trouvent pas dans cette île Maurice post-indépendante, régie par Ringadoo, comptant 55 000 emplois, simplement parce qu?on abuse de l?industrie sucrière comme d?une vache à lait au lieu de lui laisser créer des emplois productifs. Martine Perrot conclut, à juste titre que ce mariage avec un Français représente une possibilité d?ascension sociale même si l?aventure peut se terminer mal pour les plus malchanceuses d?entre elles, devant, à bout de ressources, arpenter les trottoirs de quelques villes françaises comme d?autres fréquentent les allées pavées de malice de notre Jardin de la Compagnie.

Des fiancées des îles s?étonnent de constater tant de ?blancs? en France, travaillant la terre comme n?importe quel laboureur mauricien. Les plus chanceuses d?entre elles parviennent à un modus videndi : à l?époux français l?exécrable travail au champ et à la Mauricienne les travaux domestiques où elles excellent, il est vrai, encore que certains maris hexagonaux s?essoufflent à devoir goûter quotidiennement de sa cuisine pimentée et épicée et pas seulement à table.

Les fiancées des îles sont acceptées et même adulées par les villages qui leur offrent l?hospitalité. C?est qu?elles participent à sa régénération. Deux ou trois enfants par fiancée des îles et c?est un village qui revit, c?est l?école qu?on ne ferme plus, c?est une première communion espérée, c?est le blé qui lève. Il y a aussi l?effet contagion. Ces admirables villageois et ruraux à la mauricienne se répandent comme traînée de poudre à travers le département sinon la région. On en vient d?autres cantons, d?autres arrondissements s?enquérir si, par hasard, la fiancée de l?île ne connaîtrait pas une cousine, une copine, une connaissance, bref une Mauricienne qui voudrait bien d?un paysan français comme moi. On finit par vendre des adresses de filles à marier. On cite telle ou telle exploitation, ragaillardie grâce aux adresses de filles à marier. Il y aura toujours à Maurice des candidates pour repeupler les villages français qui menace la désertification. Honni soit qui mal (mâle) y pense (panse).

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