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Maore, le malaise de l?incompréhension

2 mars 2006, 00:00

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La portée du mouvement des personnes qui se réclament du collectif des femmes leaders de la vie publique ne se cantonne pas au cas de DB, adjoint aux ressources humaines de la Caisse de sécurité sociale auquel les ? soi-disant ? ?chatouilleuses? refusent le droit d?occuper ce poste de par ses liens présumés de parenté avec le président de l?île autonome de Ndzuani, Mohamed Bacar. Et le résultat concret de leur manifestation, deux semaines durant, ne se limite pas à sa mise en congé.

Au-delà des vociférations aux relents xénophobes proférées par quelques dames, ce mouvement porte en lui un malaise bien plus général. ?DB n?est pas fautif, c?est un symbole?, explique Bacar Ali Boto, premier vice-président du Conseil général et président du comité créé à l?occasion des manifestations. ?Person-nellement on n?a rien contre lui?, dit-il. ?Les gens pourraient aller manger avec lui sans rancune?.

Il est arrivé là, au mauvais moment, c?est tombé sur lui : Salim Nahouda de la CGTMA, Boinali Saïd de la Cisma-CFDT, tous disent la même chose. ?DB, je m?en fous, c?est pas lui le problème?, s?énerve même Boinali Saïd lorsqu?on revient sur le sujet ? plus tard, il avouera toutefois être triste pour sa situation.

Tous, lorsqu?on les titille un peu sur ce cas précis, sont visiblement gênés. Car tous savent que DB paye les pots cassés pour une faute qu?il n?a pas commise. Cet homme a servi de déclencheur à une dénonciation d?un système qui étouffe les Mahorais. Comme l?explique Boinali Said, si les femmes sont descendues dans la rue, si elles ont exprimé des sentiments ?primaires?, c?est parce qu?elles n?en peuvent plus.

Elles n?en peuvent plus de voir leurs enfants revenir au bercail après des études en France, et ne pas trouver de travail. Le malaise concernant l?emploi est réel, tous les syndicats l?affirment. Mais il n?est qu?un parmi d?autres qui, au final, produisent un sentiment global de révolte. ?Les Mahorais ne se sentent plus chez eux?, dit Salim Nahouda, secrétaire général de la CGTMA. ?Les Mahorais sont comme des étrangers chez eux?, déclarait Bacar Ali Boto.

Engagés dans une société de consommation de type occidental que leurs salaires ne peuvent suivre, voués à la machine castratrice d?un droit commun que leur mode de vie mettra des décennies à assimiler ? s?il l?assimile ? ?les Mahorais sont perdus?, dévoile un Antillais qui, après quelques années passées dans l?île, voit des similitudes avec la recherche d?identité qui a commencé des années dans les Caraïbes.

Paradoxalement, s?ils s?en sont pris à un ?Anjouanais? ? bien que DB soit Français, né à Maore et marié à une Mahoraise ? c?était pour dénoncer la France et ses représentants. Comme le démontre Bacar Ali Boto, m?zungu se rapproche de mungu, qui signifie Dieu en shimaore. Les Mahorais ne sont pas prêts à s?en prendre au Dieu qui, pendant des décennies, s?est comporté en père condescendant ? le fameux colon paternaliste ? pour ce peuple.

Ils rejettent donc leur haine du système en place contre un bouc émissaire. C?est ce qu?on appelle un mouvement d?émancipation. Les Mahorais ont besoin de trouver un symbole pour s?attaquer à ce qui était sacré dans leur éducation : la France. Les discours nationalistes se développent. Bacar Ali Boto, qu?on peut qualifier de tout sauf de raciste, ne parle-t-il pas désormais d?invités à propos des métropolitains ?

Il n?y à qu?à surfer sur le forum du site de Kashkazi pour se rendre compte que le vrai ressentiment des Mahorais est dirigé contre ces Blancs qui se comportent ?comme des colons?. ?Ils viennent avec des primes de fou pour rien foutre?, ?ils nous traitent comme des moins que rien?? Des critiques justifiées ou non, que n?entendent pas les métropolitains.

Pour eux, c?est du racisme, point. Et c?est bien là le problème. Car si les propos racistes fusent sur ce forum, c?est dans les deux sens. Les Wazungus, eux, ne supportent plus ces Mahorais ?qui ne font rien?, qui ?attendent que tout leur tombe du ciel??

La généralisation est la pire des choses. C?est ce qui se passe au sein des deux communautés. Les préjugés ne cessent de se développer, tandis que le fossé entre les deux communautés s?élargit de jour en jour. La faute à un dialogue inexistant. Les Mahorais comme les Wazungus se braquent dès qu?une critique est formulée. Per-sonne n?écoute l?autre ni ne se remet en cause.

Pourtant, tout le monde est fautif dans ce système qui broie les individualités, qui créé des groupes : d?enseignants, de fonctionnaires, de métros, de Mahorais, de cadres, de Comoriens, d?Anjouanais? Bacar Ali Boto ne dit pas autre chose : ?Les deux communautés se croisent sans jamais se rencontrer. Ce sont des relations purement professionnelles, d?intérêt réciproque. C?est dangereux, c?est ce qu?il faut changer?. Les Mahorais ne supportent plus cette situation. E t ils le disent...

<I>?Les deux communautés se croisent sans jamais se rencontrer (...) C?est dangeureux, c?est ce qu?il faut changer.?</I>

Maladroitement, comme lors de ce mouvement des femmes de même que certains politiciens qui les ont soutenues. Car au final, qui a entendu leur réelle revendication : celle d?un emploi pour leurs enfants qui n?en trouvent pas ? Personne. Le fond du problème a été occulté au profit de quelques propos haineux, provoquant chez les Franco-comoriens et chez les métros un malaise.

Les Franco-comoriens ne savent plus où ils en sont. Certains propos les ont considérablement choqués. Après le passage à la télé de la porte-parole des femmes, une amie anjouanaise m?appelait pour me dire son désarroi. Une situation que n?ont pas hésité à exploiter des politiciens en mal de popularité, prêts à sauter sur le moindre sentiment primaire pour faire parler leur populisme.

Ce jeu dangereux qui a abouti, en d?autres contrées, à des drames de type ethnique, a élargi en quelques jours seulement, le fossé de l?ignorance qui sépare les gens qui vivent à Maore. Le but recherché : débattre sur la place publique de l?emploi à Maore et plus précisément de la place des Mahorais dans le développement de leur île ? une revendication logique ? n?a pas été atteint.

Au contraire, ce mouvement a été contre-productif. Car aujourd?hui, le malaise est partagé. Maintenant, deux options sont envisageables. La première est une prise de conscience générale, afin que les communautés renouent un dialogue inexistant. Les autorités françaises et les élus ont en ce sens un rôle déterminant à jouer. Cette option implique une remise en question de tous, de ceux qui alimentent ce système de type colonial, de ceux qui réclament des droits sans accepter les devoirs. Sinon, c?est la seconde option qui l?emportera, celle de l?escalade de l?incompréhension, et avec elle son lot prévisible de violences.

<B>Rémi CARAYOL</B>

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